Les Disparus et Une odyssée de Daniel Mendelsohn : l’écriture du voyage et la post-mémoire

Agata Mozolewska
Université de Montréal

Auteure
Résumé
Abstract

Agata Mozolewska est docteure de l’Université de Montréal et sa thèse portait sur la Shoah à travers l’œuvre de Samuel Beckett. Elle prépare actuellement un projet de recherche sur l’imaginaire de l’appartement après la Seconde guerre mondiale chez Modiano, Mendelsohn, Mavrikakis et Markowicz ainsi que chez les cinéastes Polanski et Akerman, entre autres.

Dans Les Disparus, à partir de quelques fragments qui n’étaient « destinés [qu’] au blanc qui les sépare » comme l’écrit Maurice Blanchot, Daniel Mendelsohn construit un récit post-mémoriel autour des traces effacées d’une partie de sa famille, autour de l’absence. À travers Ulysse et les grandes figures des exils bibliques, il donnera forme à la hantise de cette absence de ceux qui sont disparus, à Bolechow, pendant la Shoah. Au fil de l’écriture et au cours des voyages, Mendelsohn interroge les lieux vidés de leur mémoire, mais qui, grâce aux témoignages deviendront lieux malgré eux. Le narrateur d’Une odyssée à son tour construit un texte où se tissent le récit de ses souvenirs d’enfance et de sa relation avec son père, l’histoire d’Ulysse qu’il enseigne à ses étudiants et enfin, le récit du voyage en Grèce qu’il fera avec son père par la suite. Ces récits se répondent et s’entremêlent : le père de Mendelsohn deviendra à la fin de sa vie, tel que le héros homérique, au retour à Ithaque, irreconnaissable pour ses proches.

In The Lost, from a few fragments that were “intended only for the white that separates them”, Daniel Mendelsohn writes a post-memory text on absence about the erased traces of part of his family. Through Odysseus and the figures of biblical exiles, he will give shape to the fear of this absence of those who disappeared during the Holocaust in Bolechow. Throughout his writing and during his travels, Mendelsohn questions places emptied of their remembrance, but which, thanks to testimonies, will become places in spite of themselves. The narrator of An Odyssey writes a text in which the story of his childhood memories combines his relationship with his father, the story of Odysseus that he teaches his students and, finally, the story of travelling to Greece with his father thereafter. These stories interweave: Mendelsohn’s father will become unrecognizable to his relatives at the end of his life, just like the Homeric hero on his return to Ithaca.


« Un monde a disparu. Tout ce qui reste est un sanctuaire caché au royaume de l’esprit. […] Nous, les hommes de ma génération, détenons encore la clé de ce sanctuaire qui est aussi l’abri de notre âme abandonnée. […] Ou bien nous serons les derniers Juifs, ou bien nous serons ceux qui aurons transmis le passé tout entier aux générations à venir1. »

« Mes racines sont en l’air dans le vide, partout et nulle part dans l’impatience des lilas, dans le vide de nos espérances fatiguées, dans nos piétinements maladroits2. »

« L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.3 »

À propos de Primo Levi reprenant la figure d’Ulysse de Dante, François Rastier souligne que : « chez Levi, ceux qui parlent ou pour qui l’on parle n’ont pas de nom. La hantise ne pourra donc se trouver conjurée, car ceux dont le nom reste inconnu et dont le corps a disparu sans sépulture deviennent des spectres4 ». L’auteur de Si c’est un homme, qui croyait profondément au pouvoir de transmission de la mémoire par la littérature, soulève, dans son œuvre, la question suivante : comment témoigner de ceux qui ont été exterminés, dont les cendres ont été dispersées, et dont les noms ont été effacés Autrement dit, comment parler de la mémoire alors que rien, en principe, ne demeure de ce qui aurait pu être oublié Faire revenir du passé des souvenirs impossibles, souvenirs de ceux que nous n’avons pas connus, et qui nous hantent malgré tout – pourquoi nous hantent-ils, d’ailleurs, et que voulons-nous retenir d’eux –, telles sont les questions et les angoisses auxquelles doit se confronter Daniel Mendelsohn lors du voyage mémoriel qu’il entreprend pour retrouver les traces de ses propres absents, à savoir les inconnus de son arbre généalogique. Une analogie peut alors se tracer entre les « disparus » de Mendelsohn, et la figure d’Ulysse, qui elle-même incarne une certaine absence : après avoir quitté Ithaque pour mener la guerre contre les Troyens, Ulysse disparaît, tenu captif pendant sept ans par la nymphe Calypso sur l’île d’Ogygie, puis embarqué dans un long périple de retour qui durera trois ans. C’est cette analogie, mais aussi celle qui s’impose entre Mendelsohn (et même, par moments, son père) lui-même et Ulysse, que nous tenterons d’approfondir ici.

Quand Primo Levi évoque Ulysse, il s’agit de celui qu’on retrouve dans l’Enfer de Dante, au chant XXVI de la Divine Comédie. Contrairement au héros du récit homérique, l’Ulysse de Dante n’est pas glorifié pour ses prouesses guerrières, par exemple la prise de Troie. Au contraire, dans le poème de Dante, Ulysse compte plutôt parmi les « perfides conseillers » qu’on retrouve dans le huitième cercle de l’Enfer. Car c’est lui qui provoque la chute et la fuite des Troyens et c’est bien à cause de ses sournoiseries (on se rappellera la ruse légendaire du héros) qu’il subit ici le châtiment des flammes. Aussi Virgile, dans le rôle du Guide et du « passeur », explique-t-il à Dante : « Là-dedans sont tourmentés Ulysse et Diomède ils sont ensemble emportés par la vengeance, comme ils le furent par la colère. Au dedans de leur flamme se pleure l’embûche du cheval qui fut la porte d’où sortit des Romains la noble semence5 ».

Si le « perfide » Ulysse se trouve dans les flammes de l’Enfer, c’est surtout parce que, lors de son voyage, et en dépit de l’interdit, il franchit les colonnes d’Hercule, s’exposant ainsi au danger. Car dans sa traversée, Ulysse veut aller au-delà des limites de ce qui est permis, au-delà de ce qu’il est possible de connaître. Il excite ses compagnons par la perspective d’explorer le monde, et d’en acquérir les connaissances6 :

O frères, qui, s’exclame-t-il, à travers mille périls, êtes parvenus à l’Occident, suivez le soleil, et à vos sens à qui reste si peu de veille, ne refusez l’expérience du monde sans habitants. Pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance7.

Mendelsohn, quant à lui, connaît les noms des membres de sa famille disparue, mais ces noms sont devenus tabous, presque imprononçables : ils sont porteurs d’un passé enfermé dans une crypte interdite, à l’abris des regards de la connaissance et de la mémoire – dans cette crypte, qui, en l’occurrence, désigne la poche intérieure gauche de la veste du grand-père de Mendelsohn, repose, depuis le début des pogroms, cachée, la dernière lettre de son frère Shmiel. Ces noms sont aussi porteurs de honte : non seulement de la honte de ne pas avoir pu les aider à fuir la mort, malgré plusieurs lettres de supplication, mais aussi la honte d’être en vie, d’avoir survécu à ces morts, sans qu’à un moment la vie ne soit menacée. Et plus encore que survivre, continuer à vivre apporte aussi son lot de honte, car c’est vivre loin de Bolechow, des Aktions, de la Shoah par balle, des pogroms, et de la famille traquée par les Nazis, loin, en Amérique8.

Mendelsohn, un Ulysse de la post-mémoire 

Après la guerre de Troie, Ulysse disparaît, et le retour vers Ithaque devient impossible. Le héros mythologique condamné par Poséidon symbolise, pour Primo Levi, le peuple juif : « Auschwitz serait la punition des barbares, de l’Allemagne barbare, du nazisme barbare, contre la civilisation juive, c’est-à-dire la punition de l’audace, de la même manière que le naufrage d’Ulysse est la punition d’un dieu barbare contre l’audace de l’homme9 ». On verra, cependant, qu’à la différence de l’Ulysse de Dante, la figure homérique, victime aussi de la colère de ce même dieu cruel, incarne moins cette « audace » prométhéenne que, tout d’abord l’absence, et ensuite, la survivance. L’Ulysse d’Homère survit à son long voyage, devenu, au bout du compte, insensé. Ce qui survit de ses années d’absence, ce sont la mémoire et le récit.

Le texte des Disparus de Daniel Mendelsohn se construit autour de cette figure de l’absent et de la thématique de la survivance. Dès la première page des Disparus, on retrouve l’arbre généalogique des deux familles de Daniel Mendelsohn, les Jäger et les Mittelmark. On voit, avant même de commencer la lecture, que l’auteur a fini par remplir certains vides autour de son grand-oncle Shmiel : les noms de ses quatre filles, de sa femme, ainsi que les dates de leur naissance et de leur mort. Le récit relate cette complétion, par Mendelsohn, de son histoire familiale, ainsi que l’élucidation de certains faits, en particulier ceux qui concernent les circonstances de la disparition de la famille Jäger, restée à Bolechow durant la Shoah, contrairement aux autres membres de la famille en exil depuis l’avant-guerre.

Né à Long Island en 1960, Daniel Mendelsohn représente la troisième génération de cette famille juive polonaise établie en Amérique. Dès son plus jeune âge, on se lamentera en prononçant des mots, pour lui incompréhensibles, en yiddish, mots exprimant la ressemblance troublante de ses traits avec ceux de Shmiel, étrange et modianesque coïncidence :

Comme on ne parlait pas beaucoup de Shmiel et comme, lorsqu’on en parlait, c’était souvent sous la forme de murmures ou en yiddish, langue que ma mère parlait avec son père pour préserver leurs secrets – en raison de tout cela, quand j’apprenais quelque chose, c’était en général par hasard10.

À douze ans, lors des « Jours Austères » (D, 45) qui suivent le service de commémoration des morts (Yizkor), il entendra sa mère lui dire, dans une sorte d’aliénation : « Oncle Shmiel et sa femme, ils avaient quatre filles superbes. […] Ils les ont toutes violées et ils les ont tuées » (D, 47). Depuis, Mendelsohn, « pétrifié » par l’horreur de ce passé qui, jusqu’à ce jour, était pour lui à la fois mystérieux et fantasmé, voire fictionnalisé, sera hanté par ces mots et par leur réelle portée.

Dans The Generation of Postmemory11, Marianne Hirsch développe la question de la post-mémoire, qui désigne la mémoire de la post-génération de la Shoah, soit cette troisième génération d’« héritiers » dont fait partie Daniel Mendelsohn. Celui-ci obtient, en héritage quelques reliques en effet, quelques vestiges, sous forme de photos, de lettres et de documents épars. Ces vestiges de la famille disparue attestent à la fois de la mémoire et de l’absence de ceux dont Mendelsohn ne peut se souvenir, famille avec laquelle, après la mort de son grand-père, il pourrait perdre le lien :

“Postmemory” describes the relationship that the “generation after” bears to the personal, collective, and cultural trauma of those who came before – to experiences they “remember” only by means of the stories, images, and behaviors among which they grew up. But these experiences were transmitted to them so deeply and affectively as to seem to constitute memories in their own right. Postmemory’s connection to the past is thus actually mediated not by recall but by imaginative investment, projection, and creation12.

La post-mémoire définit pour Hirsch l’expérience de la deuxième génération, des enfants de survivants, mais il me semble qu’elle est aussi valable pour la génération suivante, à condition qu’elle ait eu un contact direct avec les survivants. À la différence de la « génération 1.513 », celle des enfants avec leurs propres souvenirs de la Shoah, le terme de « post-mémoire » s’applique, selon Hirsch, à cette expérience traumatique transmise par les parents survivants aux enfants nés après le traumatisme14.

Ainsi, comme la mémoire « s’accroche à des lieux15 », le voyage à Bolechow sur les traces invisibles des morts devient une quête des souvenirs des autres, un exil nécessaire qui permet d’ouvrir une « brèche dans le temps16 », et de se glisser dans un monde disparu. Ce voyage apaise l’angoisse du vide de mémoire et de l’oubli il permet aussi d’apaiser la hantise de la disparition. Au cours du voyage, Daniel Mendelsohn construit un récit post-mémoriel qui devient possible par le rassemblement de certains fragments, qui, au fil des voyages, finissent par faire ressurgir la mémoire des disparus. On voit alors que le voyage devient une épreuve et un défi de mémoire : il s’étale sur plusieurs années, s’organise en plusieurs étapes et dans plusieurs lieux. Même si, contrairement à Ulysse, Mendelsohn n’est pas condamné à errer sans la possibilité de retour, on peut aussi être tenté de voir certaines ressemblances entre les deux. En effet, comme Ulysse, Mendelsohn est un survivant : il est le petit-fils de celui qui a échappé à l’Enfer, contrairement à son frère. L’Ulysse d’Homère, en outre, est le héros qui revient du voyage avec le récit de ses aventures, le récit de ce qu’il a vu : entre autres, il se fait le témoin de tous ceux qui ont péri en l’accompagnant.

Travail de mémoire et lieux de survivance dans Les Disparus

Dans Les Disparus, Mendelsohn part à la recherche des témoignages sur sa famille de Bolechow : on découvre avec lui les villes ou les villages, en Australie, au Danemark, en Israël, en Ukraine, ainsi que des lieux tels que jardins, cimetières et diverses habitations, lieux dans lesquels les témoins invitent le visiteur américain à partager leurs souvenirs. L’auteur, descendant de leurs anciens voisins juifs, les interpelle pour entendre leurs récits sur la guerre, les pogroms, les déportations, mais aussi sur la vie d’avant, celle du quotidien d’avant la Shoah. Menant une véritable enquête, Mendelsohn interroge ces témoins dans le but premier de retrouver le fil de l’histoire interrompue par la disparition de sa famille. Pour ce faire, il leur demande de parler d’abord d’eux-mêmes, de la vie dont ils se souviennent dans cette ville des « disparus ». Dans ces récits personnels, il espère toujours saisir au vol quelque chose d’essentiel. Ses interlocuteurs se montrent nostalgiques de ce passé qui, pourtant, ne semble jamais s’en aller totalement les souvenirs des absents, par ailleurs, ces souvenirs qui flottent17, insaisissables, suspendus dans le temps, les hantent incessamment. Témoins d’une époque, ceux qui ont réussi à s’échapper, qui ont survécu, ou encore ceux qui sont restés à Bolechow, habitants non-Juifs de cette ville, accueillent souvent l’écrivain chez eux de façon hospitalière, en l’invitant à partager des plats qui, par moment, lui font revenir ses propres souvenirs : ceux d’une enfance passée en compagnie de ces ancêtres mélancoliques originaires des pays lointains, et parlant le yiddish, la « yiddish, la langue des morts18 ». Ils semblent eux aussi, à l’image de Virgile, être des « guides », des « passeurs » figés dans ce même temps qui, soixante ans auparavant, engloutissait la famille Jäger en laissant aux survivants ce vide creusé par leur absence. Et cette absence, comme les flammes de l’Enfer, semble éternelle.

Mendelsohn veut retrouver les traces de sa famille à travers les récits de ces habitants, ou encore d’anciens habitants de Bolechow dispersés aux quatre coins du monde. Il tente de saisir ce qu’il peut, ne serait-ce que des détails de l’époque où les membres de sa famille étaient encore en vie. En essayant de saisir ce passé, il cherche à connaître leur personnalité, leurs habitudes, et finalement, les circonstances de leurs morts : manière, en quelque sorte, de les faire réapparaître. Le voyage de Mendelsohn est un voyage vers les lieux de mémoire individuelle et collective, à travers ces topographies des souvenirs jusqu’alors dérobés. Les vraies rencontres se font lors de ces voyages, dans ces lieux figés et à l’écart, non « muséifiés19 », où, au contraire, il faut « essayer voir20 », comme l’écrit Didi-Huberman, et où l’on évoque les événements pour la première fois depuis un demi-siècle, où l’on nomme les disparus pour la première fois.

Les fantômes de ces morts « dont nous sommes sortis21 » – qui nous ont donné naissance –, jamais enterrés, se cachent dans de vieux albums, sous les planchers de ces maisons qui, parfois depuis longtemps, ont changé de propriétaire. Ils se dissimulent derrière les meubles, dans les lieux communs aussi, près des places publiques, dans un cinéma abandonné, aux endroits où plus aucune trace de l’époque n’est visible.

On peut dire que le travail de mémoire se fait dans Les Disparus comme dans Dora Bruder de Modiano, c’est-à-dire grâce à la confrontation des lieux, des souvenirs qui y flottent, avec le manque, ou plutôt l’absence, des traces de ces souvenirs – l’absence même des « ruines », comme le souligne Gérard Wajcman22. Mendelsohn, face au silence de son grand-père, devient l’archiviste de sa famille, un « passeur » de ce qui survit. Il dispose de la distance nécessaire pour construire le récit, ne serait-ce que lacunaire, du séjour de sa famille à Bolechow. Ces lacunes dans l’arbre généalogique l’amènent vers les lieux vidés qui, dans leur étrangeté et leur banalité, sont réappropriés et transformés en lieux familiers, lieux de mémoire dans lesquels, à travers son récit justement, Mendelsohn interroge l’absence.

En parlant du film Shoah, Didi-Huberman relève le « paradoxe de ce lieu malgré tout23 », de ce lieu retrouvé que nomme le réalisateur Claude Lanzmann dans « J’ai enquêté en Pologne » :

Le choc n’est pas seulement de pouvoir assigner une réalité géographique et même topographique précise à des noms devenus légendaires – Belzec, Sobibor, Chelmno, Treblinka, etc. –, il est aussi et surtout de percevoir que « rien n’a bougé » alors que tout a été détruit. Mais ce lieu est aussi un lieu malgré soi, puisqu’il a perdu sa configuration spatiale caractéristique – tout ayant été rasé – et puisque Simon Srebnik24 n’a d’emblée rien à décrire ou à raconter, seulement à y être filmé dans une double distance réminiscente d’une étrangeté et d’une reconnaissance25 : « Difficile à reconnaître, mais c’était ici. […] Oui, c’est le lieu »26.

Il se pose alors la question du regard du visiteur, et du temps qu’il doit braver pour « essayer voir » ce lieu.

Ainsi, même s’il est méconnaissable, le lieu survit : il est, en lui-même, un vestige. Il suffit de la présence du témoin pour que le non-lieu (ou le lieu dérobé de mémoire) redevienne le lieu des disparus, et se transforme enfin en un lieu de survivances. Ce lieu de survivance est marqué par l’absence : il est sans traces, sans archives, sans plaque commémorative, mais le témoin réussit à y faire resurgir un souvenir. C’est un lieu qui, devant le visiteur, dans l’infime et la fragilité du détail, se découvre un fragment de souvenir qui permet de faire le lien avec le présent. En outre, au cours des voyages, Mendelsohn réussit à déceler la survivance dans les objets et les lieux, mais aussi dans le visage des témoins.

C’est enfin le travail de l’écriture sur le temps qui permet, à travers les mots, d’apaiser la hantise du passé. La distance que le narrateur retrouve à la fin du voyage lui permet d’accepter l’aspect fragmentaire de l’histoire qu’il écrit, d’accepter aussi cette « crevasse qui s’est ouverte entre le vécu et le relaté, [ce] vide dans lequel tant de choses se sont engouffrées » (D, 786).

Les voyages que nous avons faits nous ont mis dans un rapport de proximité avec le passé que nous pension avoir perdu pour toujours, tout comme les parents qui l’avaient habité. Et de ce passé, nous avons sauvé une quantité de faits concernant ces parents. […] Nous avons appris tout ça, que nous ne savions pas auparavant – simplement parce que, au moment où les survivants, les gens qui avaient vu ces choses et s’en souvenaient, ont commencé à mourir, nous avons su où ils étaient et nous nous sommes approchés d’eux pour entendre ce qu’ils avaient à dire. Nous avons appris tout ça et, naturellement, nous avons appris leurs histoires aussi, les histoires des narrateurs (D, 784-785).

C’est en visitant les lieux, en notant les souvenirs et en juxtaposant les vies antérieures à celles que mènent désormais les survivants que l’auteur confronte aussi cette fiction qui enveloppait l’histoire de la famille Jäger, fiction à laquelle il contribuait, forcément, en la construisant – faute de traces –, autour d’un fantasme.

Cette histoire réelle qui s’écrit au cours des voyages et des rencontres devient donc aussi la trace de ceux qui participent à son écriture, « l’histoire du présent » (D, 785), celle de Madame Beglay par exemple, ou de tous ceux qui, à cause de leur âge avancé, ne vivront pas jusqu’à la publication des Disparus, ou encore de tous ceux qui restent, gardiens de la mémoire de Bolechow. C’est pour cette raison aussi, il me semble, que Mendelsohn décrit avec une précision photographique les témoins et les lieux de rencontres – en particulier les habitations des témoins – en faisant l’inventaire de tous les détails, des figurines sur les étagères aux miettes sur les tables, comme s’il voulait les retenir à jamais, les archiver dans cette spatialité, ou dans cette brèche, du présent dans le passé. Ce sont ces lieux dont la pérennité étonne, dont l’existence fait fi de la catastrophe – qui devait tout engloutir –, qui accueillent finalement les récits des survivants et les souvenirs des disparus. Dans ces lieux vidés, il devient finalement possible de retrouver les bribes du passé : ces lieux sont devenus lieux malgré eux sur lesquels, malgré tout, s’inscrit quelque chose de significatif, mais d’impossible à déchiffrer, ou à reconnaître sans l’aide de ses habitants et de ses guides. L’histoire se dévoile dans ces lieux à travers les souvenirs partagés malgré les lacunes, le flou et l’absence. Le texte même s’écrit jusqu’à la fin autour de cette absence.

Formes du voyage et du témoignage

Plusieurs récits s’entremêlent lors de l’enquête de Mendelsohn, qui se documente au fil de l’écriture, recherche les survivants, enregistre les témoignages et les retranscrit, accompagné d’un guide local, de Froma, son ancienne professeure, de sa sœur, et de son frère qui photographie les lieux et les habitants. L’histoire de sa famille, dont les traces disparaissent dès 1942, se tisse en effet avec les récits de familles d’immigrés juifs installées en Amérique, avec des témoignages, des lettres, des preuves, des photographies, ainsi qu’avec de brefs commentaires de Friedman et de Rachi du premier des cinq Livres de la Torah, Berechit (La Genèse), commentaires qui enseignent que le peuple juif acquiert sa véritable identité au cours de ses exils. Ce tissage permet de juxtaposer les points de vue et les connaissances, de comprendre, et enfin de transmettre, le sens même de l’exil, travail sur lequel toutes les générations se penchent.

L’écriture de Mendelsohn, qui avance donc au fil du voyage, apparaît comme une écriture de digression ou de « mise en boîte27 » qui progresse à travers de vastes cercles concentriques28, les digressions formant les boucles qui s’enchaînent en spirale. On peut lire, dans ce déroulement peut-être aussi proustien qu’homérique, le fonctionnement digressif propre au témoignage et à la mémoire. L’écriture trace des boucles « comme s’il s’agissait de cerner au plus près une vérité réfractaire à toute saisie englobante et définitive29 ». Après avoir évoqué l’image des boîtes chinoises qui s’ouvrent devant lui, l’une après l’autre (D, 65), pour le laisser découvrir progressivement les éléments manquants, l’auteur explique le caractère non linéaire de son texte :

Il se trouve que c’est précisément la façon dont les Grecs racontent leurs histoires. Homère par exemple, interrompt souvent la marche en avant de l’Iliade, son grand poème épique, pour remonter dans le temps et parfois dans l’espace, afin de rendre toute la richesse psychologique et la profondeur émotionnelle des débats, ou afin de suggérer, comme il le fait parfois, que le fait de ne pas connaître certaines histoires, le fait d’ignorer l’intrication des histoires qui, à notre insu, forment le présent, peut être une grave erreur30.

Comme le voyage, le récit, aussi long que fragmentaire31, finit par combler ce que l’imagination ne pouvait satisfaire, et par mettre le présent dans un « rapport de proximité avec le passé » (D, 784). En effet, « je dispose désormais, dira l’auteur dans Post-scriptum, daté de 2007, de ce fait concret que je peux ajouter au petit monticule des faits que j’ai rassemblés au cours des cinq années de voyages, de recherche et d’écriture qui ont abouti à ce livre » (D, 921). Ce fait, le voici : deux mois après la publication des Disparus, Mendelsohn reçoit, au retour, et « contre toute attente » (D, 917), un document officiel de la part du directeur de Yad Vashem, qui établit la date exacte – « une fin très précise » (D, 921), dira-t-il – de la rafle lors de laquelle l’une des quatre filles de son oncle, Bronia, âgée alors de treize ans, a été « abattue » (D, 921).

Ulysse reste une figure qui, incarnant l’exil, symbolise aussi et peut-être avant tout – car triplement – l’absence : pour son fils Télémaque, pour sa femme Pénélope, et pour son père Laërte, il est respectivement un père, un mari et un fils manquant. Les deux récits de Mendelsohn, faisant implicitement et explicitement référence à Ulysse, non seulement abordent l’absence, mais se construisent autour de ce thème. Dans Les Disparus, c’est le manque qui déclenche le voyage – voyage en plusieurs étapes, composé des allers-retours qui sont non seulement possibles, mais surtout nécessaires, puisqu’ils permettent de retourner à chaque fois sur les traces des disparus, et de créer des liens avec le présent en partie retrouvé à chaque « retour ».

Dans Une odyssée. Un père, un fils, une épopée32, qui revient sur un certain nombre de réflexions qu’on voit déjà surgir dans Les Disparus, notamment sur la question du sépulcre, sur la nécessité de donner une forme à l’absence, Mendelsohn met en parallèle l’épopée d’Homère, qu’il présente à ses étudiants au Bard College où il enseigne les Lettres classiques en plus d’y faire le récit de sa relation avec son père, âgé de quatre-vingts ans et qui participe à ses cours hebdomadaires. Dans les deux récits, il est question du fils que les circonstances amènent à retrouver le père absent ou lointain. Télémaque, ayant d’abord légitimement douté en la possibilité de revoir un jour son père – d’autant qu’il n’a jamais véritablement pu apprendre à le connaître –, après des années de deuil impossible et d’attente, retrouve enfin Ulysse. Mais ce dernier, revenu d’un très long exil, est désormais méconnaissable. Le fils Daniel Mendelsohn, après une session de cours sur l’épopée d’Homère, redécouvre aussi, en un sens, son père Jay Mendelsohn, le (re-)connaît et, pour « boucler la boucle » de l’épopée odysséenne, l’amène en croisière thématique en Grèce pour suivre les péripéties mythologiques du héros antique.

Encore ici, les deux récits se rencontrent et s’interpénètrent, à l’image de deux fleuves qui se rejoignent à leur confluent. La progression du récit en spirale, permettant de faire des digressions, de revenir en arrière en formant les boucles, relate ce voyage circulaire du père et du fils, qui se retrouvent naviguant sur le sillage d’Ulysse, mais aussi sur les traces de Jay Mendelsohn.

En tant que philologue et helléniste, Daniel Mendelsohn revient souvent, dans ses deux récits, sur l’écriture circulaire de l’épopée grecque. Avant d’être une technique narrative, la circularité des détours fait référence à la nature même du voyage qui, autant que l’écriture, trace des boucles : en effet, le voyage s’avère une entreprise qui, au-delà des épreuves physiques et intellectuelles, met régulièrement, et de façon imprévisible, celui qui s’y confronte et qui l’effectue en danger – c’est le sens même de l’aventure. On apprend avec les Grecs que la digression, étant à première vue un éloignement ou un détournement par rapport à un sujet principal donné, devient un moyen rhétorique qui permet, entre autres, d’approfondir la nature humaine, et d’y apporter des précisions importantes. Cette écriture, avec ses nombreux détours, ne s’avère-t-elle pas une forme d’expression nostalgique, en même temps qu’elle sert de remède à cette « douleur qui naît du désir de retrouver son foyer » (O, 155), pouvant « aussi bien se situer dans le temps que dans l’espace, être un moment autant qu’un lieu » (O, 155) Comme l’écrit Mendelsohn, « Dans le prologue de l’Odyssée, l’espace et le temps sont eux-mêmes opportunément flous, presque indistincts. Ce va-et-vient étrangement hésitant entre des détails concrets et des généralités nébuleuses évoque un sentiment familier : celui d’être perdu. Le lecteur a parfois le sentiment d’être en terrain connu et, à d’autres moments, d’être en mer, à la dérive sur une immensité liquide et uniforme, sans aucun repère en vue » (O, 74). Cette perte de repères laisse songer au flou qui accompagne le manque de souvenirs et de traces, au vide laissé par les disparus.

Ainsi, le fil conducteur de la narration reflète le caractère circulaire du voyage, qui repose sur les détours et les allers-retours. La signification étymologique des mots chant et poème nous renvoie d’ailleurs à cette association que font les Grecs entre l’écriture et le cheminement. Pour les Grecs, la poésie est mouvement (O, 75), nous dit Mendelsohn. Elle met « en mouvement le corps et l’âme : mouvoir et émouvoir » (O, 75). Elle est donc source de transformations et de bouleversements. Or, de la même manière que la pénibilité d’une expédition est devenue aujourd’hui un plaisir de voyager, l’idée de la circularité s’efface aussi, puisque l’imaginaire et le sens même du voyage transformé par l’expérience de la vitesse le redéfinit non pas autour du trajet et de l’« horizon qui recule indéfiniment » (O, 319), mais, – sauf pour les voyages spécifiques tels que les croisières et les circuits – autour de la destination uniquement. Cette circularité dans l’espace, ainsi que la circularité de l’écriture, reflètent encore le fonctionnement de la mémoire et de ses mouvements : les interminables retours, le va-et-vient des souvenirs, les « flashbacks » qu’il faut saisir au vol pour retrouver oimôs33, pour se retrouver.

Comment retrouve-t-on parfois un souvenir enfoui, si ce n’est grâce à la digression, grâce au détour Chez Mendelsohn, chez Proust ou encore chez Modiano, c’est parfois dans la digression même que surgit, soudainement, au détour d’un chemin, un souvenir, une trace, ou une image perdue. La cicatrice d’Ulysse, comme le « trait de caractère » (« l’homme de douleur »), permettent à ceux qui l’ont connu dans le passé de le (re-)connaître malgré sa longue absence et les épreuves du temps qui ont fini par transformer son corps. C’est la question que Mendelsohn pose, en songeant à Ulysse mais face à son père, mathématicien brillant, un homme dur, peu sentimental, un homme invincible devenu « vieillard chauve et difforme » (O, 384) : « comment reconnaître quelqu’un quand on ne peut plus se fier à son apparence  » (O, 384). On comprend alors le sens de la récurrence de ce même motif qui surgit au fil du texte : celui du lit que le père a construit à son jeune fils à partir d’une porte. C’est ce motif du commencement, ce souvenir d’enfance, rappelé à plusieurs occasions, qui boucle le récit sur l’image du père se trouvant sur son lit de mort.

Conclusion : la nécessité du voyage

Dans la paracha Lekh-Lekha, Dieu dit à Abram (qui ne se nomme pas encore Abraham), alors âgé de soixante-quinze ans : « Va pour toi seul ». Cette parole divine est un « fait exceptionnel », puisque « la révélation du divin ne s’offre à l’homme qu’en Terre Sainte. Ailleurs, la vision de l’Absolu demeure fragmentaire. » Elie Munk commente ainsi ce début du chapitre :

Va pour toi seul. L’appel à la séparation de la patrie, de la ville natale et du foyer familial constitue le premier pas vers la réalisation du judaïsme. Être juif, signifie rompre avec son entourage pour l’amour de Dieu et accepter le sacrifice de l’isolement. […] L’ordre divin לך לך « aller pour soi seul » est placé en tête du judaïsme. Il implique de la part de l’homme la volonté d’aller tout seul avec Dieu, s’il le faut. Le principe de la majorité est, certes, légitime, mais lorsque l’idole de la majorité ne répond pas au critère de la vérité divine, l’homme a le devoir de s’en séparer et de rester « seul pour soi » et avec son Dieu34.

Ainsi, celui qui laisse derrière lui sa patrie s’affranchit et, pour le dire dans des termes plus contemporains, « sort de sa zone de confort », en quittant le lieu où il a été installé par cette mise à l’épreuve, par cette séparation, et enfin par ce changement, dans le contexte biblique, il obéit à Dieu, bien sûr, et s’en remet à lui, mais surtout, il détourne le cours de sa vie. Autrement dit, il change son destin35. C’est pour cela que le fait de quitter son « chez soi » signifie aussi aller pour soi. Abraham, le patriarche du peuple juif, en quittant, sur l’ordre de Dieu, son père, prépare le destin de son peuple : le futur exil, cet exil d’Égypte le sens même l’attachera à jamais, lui et tous ses descendants, à la terre promise – Éretz Israël36. Par ailleurs, c’est ici même qu’on voit à quel point cette relation père-fils diffère, selon qu’il s’agisse des Hébreux ou des Grecs : chez ces derniers, c’est le père, guerrier héroïque, qui quitte le foyer familial et entreprend un long et périlleux voyage, ce qui amène Daniel Mendelsohn à interroger, à plusieurs reprises, le rôle de ce fils qui, chez les auteurs de l’Antiquité, reste auprès des siens, mais n’est que rarement à la hauteur du père.

Sur ce fonctionnement de la mémoire en traçages de boucles repose aussi l’apprentissage, la connaissance. Le voyage, enfin, l’exil et un éventuel retour, par son caractère circulaire exprimé à la fois dans les péripéties et dans la manière dont la narration les déploie – par boucles qui cristallisent les souvenirs –, permet la re-connaissance et enfin la transmission. C’est cette dernière qui, à son tour, devient la garantie de la survivance.

Dans les deux récits de Daniel Mendelsohn, Les Disparus et Une odyssé. Un père, un fils, une épopée, le voyage concrétise un travail de recherche qui consiste à réunir des fragments épars. Le voyage est pour Mendelsohn inhérent à ce travail de mémoire, qui permet de recueillir, de rassembler et d’archiver. Il permet de mettre en parallèle plusieurs récits qui se tissent dans un ensemble et qui, tout en acceptant les blancs, réussit à combler une partie du vide creusé par l’absence, par la disparition. Contrairement à Une odyssée, dans Les Disparus le temps de l’histoire n’appartient pas au narrateur, sauf quand il le défie à travers les récits des autres, témoignages rendus possibles par un détour du chemin habituel. Ce détour, c’est le voyage : loin d’être, chez Mendelsohn, une aventure initiatique, il est l’étape inévitable de l’écriture, – certes lacunaire il est inhérent à la transmission. On retrouve ainsi, chez Mendelsohn, dans les thèmes de l’absence et du héros disparu, une articulation entre les mondes grec et hébraïque : cette circularité typiquement grecque du voyage et de la forme du récit qui le relate correspond au thème biblique de l’origine de l’exil, et d’un éventuel retour vers la Terre promise, ou sur les traces des siens.


Pour citer cette page

Agata Mozolewska, «  Les Disparus et Une odyssée de Daniel Mendelsohn : l’écriture du voyage et la post-mémoire  », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/mozolewska/> (Page consultée le 03 December 2022).