L’« Enfer » de Dante relu par Primo Levi dans Si c’est un homme

Ana Fernandes
Université de Lisbonne

Auteure
Résumé
Abstract

Ana Fernandes est détentrice d’un diplôme en Langues et littératures modernes (français et allemand) à la Faculté de Lettres de l’Université de Lisbonne. Elle a poursuivi un Master en Littérature française avec un mémoire intitulé « La ritualisation du sacré dans le théâtre de Jean Genet », en 1989. Elle a été assistante et professeur adjointe dans les universités d’Évora, d’Algarve et à l’Université Catholique portugaise (Viseu) de 1990 à 2006. Elle a obtenu un diplôme de Langues, littérature et culture (portugais et espagnol) en 2011, suivi du Master en enseignement du portugais et de l’espagnol en 2013. Depuis 2006, elle est professeur de français et d’espagnol à l’enseignement secondaire. Depuis 1985, elle a publié plusieurs articles sur la littérature française et la littérature comparée dans des revues nationales et internationales, en plus de participer à plusieurs colloques.

Primo Levi, l’un des auteurs les plus connus de la littérature de l’Holocauste, a été l’un des premiers à raconter publiquement ses terribles expériences dans les camps de concentration nazis de la Seconde Guerre mondiale. Pour Levi, la « tâche de témoigner » était au premier plan, mais son récit se caractérise par un traitement factuel et émotionnel des évènements qui est en contraste avec les terribles expériences vécues. Dans Si c’est un homme, l’auteur construit le récit sur la description de l’enfer de la Divina Commedia de Dante. Cet article cherche à explorer l’analogie qui se développe entre un enfer dantesque et les camps de concentration, un thème récurrent de l’Holocauste écrit.

Primo Levi, one of the best-known authors of Holocaust literature, was one of the first to publicly recount his terrible experiences in Nazi concentration camps during the Second World War. For Levi, the “task of testifying” was paramount, but his text is defined by a factual and emotional treatment that is in striking contrast to the awful experiences at the heart of the story. In Si c’est un homme, the author builds the story on Dante’s Hell from La Divina Commedia; this paper aims to explore that very dialogue between those two figures, a recurrent theme in writings of the Holocaust.


Primo Levi, l’un des plus célèbres auteurs de la littérature de l’Holocauste, a été parmi les premiers à parler publiquement de ses terribles expériences dans les camps de concentration nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

Peu de temps après son retour dans sa famille à Turin, il commence à écrire son livre Si c’est un homme, qui sera achevé en décembre 1946. Il y décrit non seulement la routine quotidienne du camp, mais aussi des expériences personnelles avec ses camarades et ses « supérieurs ». Pour Levi, la « tâche de témoigner1 » était au premier plan, mais son récit se caractérise par un traitement factuel et émotionnel des évènements qui est en contraste avec les terribles expériences vécues.

Si c’est un homme devait d’abord être publié par Giulio Einaudi, mais le matériel initial a été rejeté par l’éditrice de l’époque, Natalia Ginzburg. Levi a ensuite présenté son livre à plusieurs éditeurs, mais sans succès, jusqu’à ce que le petit éditeur Francesco de Silva décide de le faire paraître le 11 octobre 19452. Quelques années plus tard, en 1958, la première œuvre de Primo Levi paraît dans une nouvelle édition chez Einaudi.

Immédiatement après son retour à Turin, Levi écrit plusieurs poèmes, « zu denen auch das ursprünglich als Salmo und später Shemà betitelte Gedicht gehört, das dem Werk ohne Titel vorangestellt ist3 ». C’est François Rastier, dans son œuvre Ulysse à Auschwitz, Primo Levi survivant, qui nous révèle en Levi le poète et son œuvre surprenante que l’on pensait jusqu’alors uniquement dédiée à témoigner du génocide juif perpétré par les nazis. La réticence que Levi manifeste à l’égard de sa propre impulsion poétique amène Rastier à amorcer l’analyse de ses poèmes, en essayant de comprendre leur mystère. D’après Rastier, les poèmes déploient une poétique capable de rendre compte de l’expérience du survivant et de sa fracture, ils sont l’expression du témoin, dont la voix est redoublée par celles que la poésie rend audibles.

C’est avec la figure d’Ulysse que Levi reprend les thèmes du passage et du comble, Ulysse qui, selon Dante, est en enfer pour avoir entraîné ses compagnons au-delà des colonnes d’Hercule qui marquaient les limites du monde, une image que Levi emploie à plusieurs reprises pour parler des Juifs. Mais ce ne sont pas seulement ses premiers poèmes qui montrent des liens avec l’« Enfer » de Dante. La Divina Commedia, qui a eu une grande influence sur Levi, « è colmo di letteratura, letteratura che ho assor bit attraverso la pelle, di quel Dante che ero stato costretto a leggere nella scuola superiore4 », d’autant plus qu’il a pu mettre en parallèle son expérience de détenu dans un camp de concentration avec l’enfer décrit par Dante. Cependant, Levi n’était pas seulement préoccupé par l’enfer après son retour, mais l’était déjà pendant son séjour à Auschwitz, puisque dans son livre, lors d’une discussion avec un autre prisonnier, il fait explicitement référence à ses souvenirs de la description du « Chant d’Ulysse5 » dans la Commedia. Levi a écrit cet important chapitre en très peu de temps : « On the afternoon of Thursday 14 February […], Levi sat down in his spartan room to write The Canto of Ulysses, one of the greatest hymns to the human spirit6 ». Cela pourrait être dû au fait qu’il pouvait encore se souvenir très clairement de cette situation, et que cet incident était facile à vérifier, « parce que mon interlocuteur de l’époque, Jean Samuel, est parmi les rares personnes du livre qui ont survécu7 ».

Déjà, le premier chapitre fait référence à Dante. Le titre français « Le voyage » ne le suggère pas explicitement, mais le titre italien « Il viaggio » rappelle clairement le voyage de Dante à travers l’« Enfer » et le « Purgatoire », jusqu’au « Paradis8 ». Cependant, seul le début du voyage de Dante est terrible : il se termine de façon heureuse, comme on pourrait aussi le penser avec Levi. Levi lui-même a écrit à propos des cas tragiques de suicide après la libération : « Je crois que c’est bien à ce regard en arrière sur “l’eau périlleuse” que sont dus les nombreux cas de suicide qui ont suivi (parfois aussitôt) la libération9 ». Dans Les Naufragés et les rescapés, il ne décrit pas seulement les événements du camp qui ont fait entrer et sortir les détenus de la léthargie, mais reprend également la citation de Dante qu’il a utilisée dans « Le chant d’Ulysse ».

Levi commence par décrire le voyage en train vers Auschwitz, qu’il compare à l’enfer10. L’allusion à un soldat qui veille sur lui et sur ses codétenus établit un lien avec Dante, puisqu’il l’appelle « notre Charon » (SH, 11). Ce dernier était déjà mentionné comme passeur, puisqu’il était celui qui guidait les âmes des morts à travers le Styx, ou l’Achéron, dans les Limbes, chez Virgile et chez Dante11. Le voyage en enfer que Dante décrit surgit donc ici comme une métaphore de la déportation ; également, les Juifs dans les trains sont en route vers les profondeurs de l’enfer, qui est tout autant physique que mental et qui représente les tourments psychologiques subis par les prisonniers dans le monde terrestre.

Les autres personnes dans le wagon de Lévi se doutent aussi qu’elles devront faire face à de grandes souffrances et à la ruine ; elles savent aussi qu’elles sont en pleine profondeur, peut-être dans la mort, de sorte qu’elles échangent des mots : « Nous nous dîmes adieu, et ce fut bref : chacun prit congé de la vie en prenant congé de l’autre » (SH, 10). En outre, Levi fait un autre lien évident avec Dante lors du voyage dans l’enfer métaphorique : « au lieu de crier “gare à vous, âmes noires”, il nous demande poliment si nous n’avons pas de l’argent ou des montres à lui donner, puisque de toute façon nous n’en aurons plus besoin après. Ce n’est ni un ordre ni une consigne réglementaire : on voit bien que c’est une petite initiative personnelle de notre Charon » (SH, 11). Ce sont les âmes condamnées à vivre en enfer qui, chez Dante, sont transportées par le passeur Charon sur la rivière. Levi suggère ainsi que les déportés sont emmenés en enfer par le soldat, leur Charon.

Un autre lien avec Dante peut être établi concernant l’arrivée à la porte du camp ou l’entrée dans l’entrepôt. Pour entrer en enfer, chez Dante, il faut passer par la Porte de l’enfer. Sur celle-ci se trouve une inscription détaillée qui donne aux pécheurs un avant-goût de ce qui les attend. Les portes d’Auschwitz, et également celles de certains autres camps, pourraient aussi être considérées comme une métaphore de la Porte de l’Enfer de Dante : comme on le sait aujourd’hui et comme le rapporte Levi, les privilégiés qui ont survécu à la première sélection et qui sont internés dans le camp de Buna-Monowitz voient d’abord la grande porte avec l’inscription « Arbeit macht frei » (SH, 13). Le slogan national-socialiste, qui a servi de porte d’entrée dans de nombreux camps, est, au sens le plus large du terme, un avertissement aux détenus ainsi qu’une anticipation de leur sort, comme la Porte de l’Enfer de Dante qui met fin à tous les espoirs de ceux qui y entrent. En voyant la devise d’Auschwitz, les déportés ne s’attendaient pas à entrer dans l’enfer sur terre ; bien plus encore, on leur ment et on les détruit sous prétexte de travailler pour l’Empire allemand. En outre, franchir cette porte signifie en même temps une transition vers l’enfer, dont plusieurs ne reviendront jamais ; Levi souligne une fois de plus qu’avec l’entrée dans le camp, on est immédiatement arrivé au fond en donnant au deuxième chapitre le titre « Le Fond » (SH, 13), qui commence avec l’arrivée à Auschwitz. Ce qui est remarquable, cependant, c’est que le mot d’ordre sur la porte du camp correspond à la réalité et que la porte de l’enfer métaphorique, comme toutes les autres références à Dante, n’a pas été créée par Levi.

Peu de temps après leur arrivée à Monowitz, alors que les nouveaux arrivants sont déjà tourmentés par la soif et l’épuisement, c’est-à-dire les maux physiques, Levi affirment qu’ils étaient tous dans le néant, et il fait ensuite une comparaison directe avec l’enfer, qui renforce encore plus le motif du voyage infernal et la référence à l’Inferno de Dante. Avec certitude, il dit : « C’est cela, l’enfer. Aujourd’hui, dans le monde actuel, l’enfer, ce doit être cela […] et nous qui attendons quelque chose qui ne peut être que terrible […] c’est comme si on était déjà mort » (SH, 13).

Mais ce qui est déjà perçu par Levi comme infernal à ce moment-là devra encore s’accroître, car en plus de l’extermination physique réelle des hommes, il y a quelque chose de bien plus douloureux et de plus menaçant : les détenus seront privés de leur identité et de leur dignité et finiront par perdre leur humanité. Cette honte de perdre sa personnalité et de mener la lutte quotidienne pour la vie au milieu d’une foule de personnages identiques et misérables ainsi que cette destruction de l’homme par le camp qui est consciemment décrite par Levi confirment que le fond est maintenant définitivement atteint. Dans la citation suivante, on voit comment, pour Levi, la destruction de l’homme commence et que, sur la base de celle-ci, tous sont arrivés au fond :

Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. Il est impossible d’aller plus bas : il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. On comprendra alors le double sens du terme « camp d’extermination » et ce que nous entendons par l’expression « toucher le fond ». (SH, 16-17)

Un autre point de comparaison avec l’enfer concerne le temps, et plus précisément l’absence de temps. Dans l’« Enfer » de Dante, il n’y a que l’éternité et les peines ne s’arrêtent jamais. La situation n’est pas si différente au camp, où chaque jour est gouverné par un travail d’une extrême monotonie, et où, tandis que la faim et la désolation prennent le dessus, les prisonniers ne peuvent plus imaginer un monde où la temporalité serait normale, où il y aurait encore quelque chose comme un avenir.

Pour les hommes libres, le cadre temporel a toujours une valeur, d’autant plus grande que celui qui s’y meut y déploie de plus vastes ressources intérieures. Mais pour nous, les heures, les jours et les mois n’étaient qu’un flux opaque qui transformait, toujours trop lentement, le futur en passé, une camelote inutile dont nous cherchions à nous débarrasser au plus vite. Le temps était fini où les jours se succédaient vifs, précieux, uniques : l’avenir se dressait devant nous, gris et sans contours, comme une invincible barrière. Pour nous, l’histoire s’était arrêtée. (SH, 72)

Le rituel du baptême, si cher à Dante, en particulier dans le symbolisme complexe du purgatoire, est douloureusement présent dans Si c’est un homme, bien qu’éloigné du contexte de purification des eaux de la deuxième chanson de la Divina Commedia. Le nombre tatoué sur le bras permet à chacun de passer à travers tous les cercles de l’enfer, où chacun est forcé d’expérimenter, à différents moments, divers degrés de dégradation, pouvant aller jusqu’à l’anéantissement. Dans un premier temps, Levi remet en question l’interdiction de toutes les choses quotidiennes avec un « Warum ? ». Il apprend que « c’est là précisément toute la raison d’être du Lager. Si nous voulons y vivre, il nous faudra le comprendre, et vite. /… Ici, le Saint-Voult ne se montre / Ici, l’on nage autrement qu’en ton Serque » (SH, 17). Les tourments décrits dans l’œuvre de Levi font référence aux fléaux dantesques. Les terres désolées, la boue, la neige, les excréments, le feu, la foule de gens nus dirigée par les bourreaux avec des cris et sous des coups douloureux, les survivants qui rampent dans la boue et salissent la neige précieuse : tous ces passages illustrent l’influence du texte de Dante sur la composition des mémoires de Primo Levi relatives à la période passée dans le camp de concentration nazi. Ainsi, l’expérience extrême du Lager ajoute quelque chose de plus aux tourments de l’univers dantesque.

Levi se rend vite compte des difficultés que la confusion générale de la langue entraîne. Cependant, il ne pense pas uniquement à la diversité linguistique – qui prévaut en raison de la confusion des nations les plus différentes et qui rappelle ainsi la Tour de Babel – mais aussi à :

die Erfahrung der Sprachgrenze, und zwar in dem doppelten Sinne, dass es sowohl manches gibt, das zu versprachlichen sich verbietet, als auch und vor allem, dass vieles gar nicht versprachlicht werden kann, weil es sich ganz einfach dem Fassungsvermögen entzieht12.

Il n’est pas surprenant que Levi, aux prises avec le désespoir causé par la peur des sélections, du crématorium, bref, de l’incompréhensible, perde le souci d’hygiène peu de temps après. Son ami Steinlauf tente alors de lui expliquer que le mécanisme du camp dégrade déjà suffisamment l’être humain dans sa dignité et qu’il est important, au moins en apparence, de préserver « la forme de la civilisation » (SH, 25).

À l’infirmerie, le K. B., Levi apprend que les histoires sur les sélections et les crématoires sont en fait la cruelle réalité. Cependant, il souffre seulement d’une légère blessure au pied, ce qui lui évite d’être sélectionné et lui permet de continuer à travailler peu de temps après. Il est alors accidentellement dirigé vers le quartier où dort son meilleur ami Alberto. Levi continue à parler de son travail, où il doit porter de lourdes planches, et de la Bourse, où sont échangés non seulement des vêtements, mais aussi des objets de stockage volés et de la nourriture. Cette infirmerie peut être comparée aux limbes de l’enfer dantesque : là, les prisonniers sont temporairement protégés de la fatigue et des châtiments physiques, de la confusion pénible des langues inconnues, de l’éveil douloureux sous le cri du Wstawać : « La vie au K. B. est une vie de limbes. Les désagréments matériels y sont relativement limités, mis à part la faim et les souffrances dues à la maladie. Il ne fait pas froid, on ne travaille pas, et à moins de commettre quelque grave manquement, on n’est pas battu » (SH, 30). La préface de Les Naufragés et les rescapés, pour sa part, rend compte de l’expérience du camp de concentration13. Dans ce chapitre, Levi répond lui-même à la question posée par le texte antérieur à travers les codétenus. En résumé, la réponse se trouve dans le texte de Si c’est un homme :

Celui qui tue est un homme, celui qui commet ou subit une injustice est un homme. Mais celui qui se laisse aller au point de partager son lit avec un cadavre, celui-là n’est pas un homme. Celui qui a attendu que son voisin finisse de mourir pour lui prendre un quart de pain est, même s’il n’est pas fautif, plus éloigné du modèle de l’homme pensant que le plus fruste des Pygmées et le plus abominable des sadiques. (SH, 105-106)

Après un certain temps, Levi est autorisé à passer « un examen de chimie, devant le triumvirat de la Section Polymérisation » (SH, 63). Levi fait également référence à Dante dans ce chapitre, car si les chimistes n’ont plus à travailler sur le chantier, ils ne doivent pas croire qu’ils sont « les élus pour le paradis du Laboratoire » (SH, 85). Même après le test, lorsqu’il est accompagné à l’extérieur par son Kapo, il compare sa vitesse d’action à celle d’« un démon de Malebolge » (SH, 65).

Plusieurs variantes de ces mythes homériques et dantesques se trouvent chez Primo Levi. Ce dernier est similaire au Ulysse d’Homère14, car il a été contraint de reporter son rapatriement de neuf mois en raison de son long voyage après la Guerre de Troie, que Levi transpose à Auschwitz, en Pologne et en Biélorussie. Il choisira également d’insérer un paragraphe contre l’Iliade et en faveur de l’Odyssée dans son anthologie personnelle publiée en 1981 :

Il m’est presque insupportable de lire l’Iliade, cette orgie de batailles, de plaies et de morts, cette guerre stupide et éternelle […]. L’Odyssée en revanche est plus humaine, sa poésie naît d’un espoir raisonnable : la fin de la guerre et de l’exil, le monde reconstruit sur la paix rétablie au nom de la justice15.

On peut voir des parallèles entre Ulysse, Levi et ceux qui partagent son destin : Ulysse aussi voyagea vers une destination inconnue, puis fut traîné par une puissance supérieure dans le gouffre de la mer jusqu’à ce qu’elle se refermât sur lui : « Mais je repris la mer, la haute mer ouverte. […] Par trois fois dans sa masse elle la fit tourner : Mais à la quarte fois, la poupe se dressa Et l’avant s’abîma, comme il plut à quelqu’un… Jusqu’à tant que la mer fût sur nous refermée16 ».

Levi comprend à ce moment que la descente d’Ulysse aux enfers évoque aussi l’histoire du peuple juif. Tous les Juifs ont entrepris un voyage vers l’inconnu furent forcés à se rendre en haute mer, pour ainsi dire, sans savoir ce qui allait arriver. Une forte puissance, plus concrètement celle des nazis, a ensuite, au sens métaphorique, arraché la poupe de leur navire, de sorte que la proue a plongé et que le navire a commencé à couler. En d’autres termes, les nazis ont acquis le droit de décider de la vie des Juifs et ont orienté cette vie vers la mort, de sorte que tout le peuple juif fut plongé dans les profondeurs. Dès le deuxième chapitre « Le Fond », Levi dit qu’ils sont tous arrivés au fond, et tout en récitant le verset de Dante, il se rend compte que les Juifs, comme Ulysse, furent violemment ensevelis dans les profondeurs par une puissance étrangère et extérieure, sans rien pouvoir y faire, puisqu’il n’y pas d’issue à cette misère, la mer s’étant refermée sur eux.

L’influence du plus grand poète italien dans le récit de la mémoire et du témoignage de Primo Levi ne se limite pas à la figure d’Ulysse. Dans cette description initiale de son enfer moderne, Levi fait immédiatement référence dans ce chapitre à la structure effilée de l’enfer de Dante, où les profondeurs représentent la partie réservée aux péchés les plus graves et où se trouve également la figure de Lucifer. Pour décrire les prisonniers appelés dans le jargon du camp les « musulmans », Levi reprend la métaphore de la profondeur ou de l’ensevelissement au fond de la mer : « Tous les “musulmans” qui finissent à la chambre à gaz ont la même histoire, ou plutôt ils n’ont pas d’histoire du tout : ils ont suivi la pente jusqu’au bout, naturellement, comme le ruisseau va à la mer » (SH, 25). La majorité des prisonniers font partie de ces « musulmans » qui perdent toute volonté de vivre et sont envoyés dans les chambres à gaz. Ils s’attardent dans les profondeurs jusqu’à ce que la mort finisse par les engloutir comme la mer.

Au-delà des références au voyage infernal qui donnent un cadre à l’histoire de Levi, Dante semble avoir une grande pertinence pour Levi sur le plan émotionnel. Dante était un grand poète, un symbole de la culture italienne, de la littérature et aussi de la langue. Il semble que Levi, à travers Dante, puisse s’extirper pendant une courte période de la vie quotidienne du camp et se plonger dans de beaux souvenirs de sa vie passée. On peut donc supposer que les œuvres de Dante font prendre conscience à Levi de ses racines italiennes et de son humanité, ce qui lui permet de ne pas se perdre complètement dans les profondeurs et ne pas toucher le fond. Levi, comme nous l’avons dit, utilise plusieurs fois la métaphore de la profondeur pour créer une tension et aussi donner au lectorat une expérience de révélation à la fin du « Chant d’Ulysse ». La référence répétée à la métaphore confirme ainsi que Levi, malgré son accent sur les faits, a veillé aux effets littéraires.

On peut désormais dire que Levi a deux types de relations avec la Divine Comédie de Dante. D’une part, Levi fait référence au voyage d’Ulysse et à la descente aux enfers causée par une puissance étrangère, ce que Levi utilise plusieurs fois dans son œuvre comme métaphore. D’autre part, le chapitre entier est consacré au « Chant d’Ulysse » de Dante, dans lequel sont également cités quelques versets de la Divine Comédie. Mais ce qu’il faut souligner, c’est que les liens avec Dante n’ont été établis que plus tard par Levi en tant qu’écrivain. Même s’il a effectivement récité les versets de la Divine Comédie, reconnaissant la signification du destin d’Ulysse dans le sien, les autres références intertextuelles n’ont été consciemment formulées que plus tard dans son parcours littéraire.

Après des années de massacres, il espère également construire un monde plus juste. Bien que son voyage de retour fut marqué par des milliers de vicissitudes, il est lui aussi arrivé en toute sécurité, mais eut du mal à se faire reconnaître en raison des changements amenés par le voyage, et dû faire face à de nombreuses difficultés dans le cadre de sa réintégration à la société. De plus, le héros de l’épopée d’Homère illustre ce témoignage obligatoire bien connu des survivants d’Auschwitz : « Le récit du rescapé est un genre littéraire17 », écrira Levi dans la préface de l’ensemble des témoignages de déportés.

Le chapitre « Le chant d’Ulysse » indique la volonté de Primo Levi de se souvenir d’une époque différente et plus heureuse. Levi montre ainsi que même après une longue période passée dans le camp de concentration, il n’a pas encore abandonné et ne s’est pas rendu à l’animalisation totale. En y regardant de plus près, la citerne dans laquelle Levi doit travailler avec son codétenu ressemble à l’entonnoir infernal de Dante. Il est composé de neuf cercles de l’enfer qui ont été créés par la chute de Lucifer du ciel. Levi est l’élu du jour, qui peut se rendre à la cuisine avec le piccolo Jean Samuel pour aller chercher la soupe pour le déjeuner. La remontée du char d’assaut donne à Levi un « ciel limpide de juin » (SH, 68). Les « Carpates couvertes de neige » (SH, 68) en arrière-plan joueront également un rôle plus tard dans les vers de Dante.

Six siècles après la création dantesque, à l’intérieur du camp de concentration nazi, se déroule une classe italienne extraordinaire lors de laquelle Levi utilise le Canto XXVI comme instrument didactique. Il commence par des noms simples jusqu’à ce que lui viennent à l’esprit des parties de la Divina Commedia de Dante, « Le chant d’Ulysse ». Levi, témoin et participant d’une grande œuvre d’anéantissement moral et physique de ceux qui, un jour, ont été des hommes, se propose d’enseigner sa propre langue à un Français déporté et choisit comme texte de soutien des souvenirs scolaires fragmentés du passage de Dante. Le seul choix de mots de Levi suggère qu’il est très pressé de faire comprendre à Jean le sens de cette chanson. Il est difficile de traduire certains mots en français tout en conservant l’expressivité de l’italien. Il y a aussi les défauts de mémoire inévitables de Levi qui ne se souvient pas de la chanson intégralement. Ainsi, « le chant d’Ulysse » arrive à Jean d’une manière précipitée, plein de lacunes irrécupérables, tout comme le témoignage.

Son souvenir commence au verset 85 du 26e chant de l’« Enfer », qui décrit le huitième cercle des corps célestes. Il s’agit, comme mentionné ci-dessus, du « Malebolge », qui se compose de dix fossés. Dans le cas de Dante, son compagnon Virgile et lui atteignent le huitième fossé pendant ce canto. D’en haut, on lui donne : « einen Überblick über das Tal der betrügerischen Ratgeber […] und [wird] zunächst an einen Sommerabend mit Glühwürmchen erinnert18 », jusqu’à ce qu’on lui rappelle cependant les boules de feu.

Levi se souvient de cinq tercets complets et des versets individuels du « chant d’Ulysse », chacun représentant le premier verset d’un tercet19. Il n’est guère surprenant que Levi puisse se souvenir de ces versets ainsi liés. De plus, la comparaison de sa personne avec celle d’Ulysse, qui était peut-être involontaire à ce moment-là, est également frappante :

Je retiens Pikolo : il est absolument nécessaire et urgent qu’il écoute, qu’il comprenne ce « corne altrui piacque » avant qu’il ne soit trop tard ; demain lui ou moi nous pouvons être morts, ou ne plus jamais nous revoir ; il faut que je lui dise, que je lui parle du Moyen Âge, de cet anachronisme si humain, si nécessaire et pourtant si inattendu, et d’autre chose encore, de quelque chose de gigantesque que je viens d’entrevoir à l’instant seulement, en une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui… (SH, 70-71)

Dans cette citation est évidente l’urgence de la poésie. Le verset ci-dessus désigne le dernier dont Levi se souvient dans le texte : « Trois fois il le fit tournoyer avec toutes les eaux ; à la quatrième, il dressa la poupe en haut, et en bas il enfonça la proue, comme il plut à un autre, / Jusqu’à ce que la mer se refermât sur nous20 ».

C’est la chute d’Ulysse21 et peut-être aussi celle de Levi et de ses compagnons de captivité. Les « eaux perfides » mentionnées ci-dessus, qui ont conduit à la chute d’Ulysse d’une part et à de nombreux suicides d’autre part, évoquent l’indifférence, la brutalisation et la déshumanisation des détenus. Plus que la doctrine dépassée d’un poète, il s’agit ici de la fusion culturelle entre cette doctrine et l’actualité historique de Levi. Ce dernier ne pensait pas à l’intervention divine, qui avait une importance historique dans les poèmes de Dante, mais au fait qu’Auschwitz était une punition brutale du nazisme pour la civilisation juive. Il faisait référence spécifiquement « à cette veine de l’antisémitisme allemand qui frappait principalement l’audace intellectuelle des Juifs, comme Freud, Marx, Kafka et tous les innovateurs, en somme, dans tous les domaines22 ». Levi affirma ensuite qu’il n’était pas certain de la justesse d’une telle affirmation, mais il a tout de même voulu exprimer des opinions similaires dans des notes de la version scolaire italienne de son livre et dans des entrevues télévisées, et a ajouté une deuxième explication : les déportés ont été punis pour avoir osé s’opposer au fascisme européen et à l’ordre nazi.

Les déportés avaient peu de chance de s’échapper, et la métaphore du navire coulé est parfaitement adaptée à leur situation. Le processus de déshumanisation qu’ils ont vécu a été considéré comme une « chute » vers le « néant », le « fond » (SH, 9). De plus, selon Primo Levi, cela entrainera toujours la production de deux catégories : les « naufragés » et les « rescapés ». Le message d’Ulysse à ses compagnons – « Pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance23 » – cadre parfaitement avec la situation de ces déportés, qui travaillent dur pour maintenir leur dignité et leur humanité dans l’enfer humain du camp.

Dans Les Naufragés et les rescapés, Levi a souligné l’importance pour lui d’avoir mémorisé les versets de Dante : ils lui ont prouvé que son esprit ne cessait de travailler et lui ont donné un court répit et de la liberté. Plus important encore, ils lui permettent de redécouvrir son passé et de se retrouver lui-même24. Cette situation n’est pas unique : Jorge Semprun, à Buchenwald, récitera les dernières lignes du poème « Voyage » de Baudelaire à Maurice Halbwachs alors que celui-ci va succomber à une terrible dégradation physique. Ce dernier pourra assumer sa mort avec dignité, un sourire tremblant aux lèvres, le regard dans les yeux de son frère, « fraternel25 ». À l’époque, l’interlocuteur de Primo Levi, Jean Samuel, le Pikolo de Kommando de Chimie, a témoigné que ce « moment de très grande exaltation intellectuelle » était devenu leur « patrimoine émotionnel commun26 ».

Lorsqu’il essaie d’améliorer sa position sociale au sein du camp avec l’aide de diverses « organisations », Levi risque d’être pris, battu ou pire encore. Il est toujours à la merci des forces de la nature et des autres dieux qui le font souffrir. Comme Ulysse, Levi s’est senti plus tard obligé de raconter ses cruelles expériences à Auschwitz : « darauf verweist in der Selbstdeutung die Ansiedlung des Erzähldranges in einem alten mythischen Bezug, der Ankunft des Odysseus bei den Phäaken, und dem gastlichen Gehör, das er dort fand27 ». Levi écrit : « Ils parlent parce qu’ils se sentent les témoins d’un processus séculaire, aux dimensions planétaires. Ils parlent parce que (enseigne un dicton yiddish) “c’est un plaisir de conter les malheurs passés” ; Francesca dit à Dante qu’il n’est de “douleur plus grande/que d’évoquer les temps heureux/dans la misère”28 ».

Le lien avec Dante est ici établi, puisque Dante joue lui aussi les rôles de vagabond et de narrateur dans sa Divina Commedia : « Die moralische Grundeinstellung des Berichters/Erzählers/Wanderers, etwas zu erzählen, das aus der Wirklichkeit genommen, Stimulans zur Suche nach der Wahrheit enthält, verbindet an erster Stelle Primo Levis Text mit Dantes Commedia29 ». Selon Zaccaro, ce désir de raconter une histoire correspond, pour ainsi dire, à une sorte de thérapie conversationnelle30.

Ulysse n’est pas seulement présenté ici comme un narrateur et un vagabond. Le souvenir des versets de Dante l’aide aussi Levi à trouver une motivation pour sortir de l’animalisation totale. Cela rappelle le message qu’adresse le Ulysse de Dante à ses compagnons : « Pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance31 ». Pour Levi, le camp de concentration est un puissant rappel des fondements de sa propre vision du monde. Les versets de Dante cités ci-dessus répondent clairement à la « question-titre32 » et expliquent que Levi et Jean Samuel ne sont pas des animaux sauvages : « they “were made men” to pursue virtue and knowledge33 ».

Profitant de l’éloquence du chant dantesque, Levi, à travers sa lecture très particulière et parfaitement adaptée aux événements racontés, présente au lecteur sa vision moderne de l’« Enfer » de Dante, un monde où des valeurs comme le bien et le mal perdent leur sens, subissant une déformation conceptuelle absurde dans ce drame historique dont Levi est le témoin. Dans la lecture qu’en fait Levi, l’« Enfer » révèle un scénario tragique imaginé et mis en œuvre par un altrui nommé Adolf Hitler. Pour Levi, qui diverge ici par rapport à Dante, cet altrui n’est pas Dieu, mais les Allemands et tous ceux qui ont contribué à ce que les prisonniers des camps soient réduits à la condition de bruti. Or même ces prisonniers, à condition de surmonter d’énormes difficultés, pouvaient selon Levi décider s’ils voulaient vivre comme des bruti et, par conséquent, sans aucune identité, ou alors s’ils voulaient préserver le peu qu’il leur restait d’intime et d’individuel. Levi, bien sûr, opte pour la deuxième possibilité et transmet son choix aux autres : voici Dante et la poésie, en partie reprise, en partie modifiée par Levi qui s’en sert pour dire quelque chose à autrui. Par conséquent, pour Levi, la poésie est la clé de son message et la culture l’un des éléments responsables de sa survie, ce qui le garde connecté à son état d’homme et le rend capable de suivre virtute et conoscenza.

Dans « Le chant d’Ulysse », la force de la littérature se manifeste dans son intégralité et a le pouvoir de rappeler au prisonnier qu’il est un homme qui a faim non seulement de pain, mais aussi, comme le dit Levi dans La Recherche des racines, de papier imprimé, de connaissance humaine. En ce sens, le poème s’adresse à lui, tout comme le Ulysse de Dante s’adresse à ses compagnons pour leur dire qu’ils ne sont pas destinés à vivre comme des animaux. Le langage de la vie quotidienne du camp est, selon Levi, un tissu mou qui se déforme, une éruption de misère et de haine, une bile de mots. La poésie, face à tout cela, redonne aux mots leur valeur, et la mémoire d’une œuvre poétique comme la Divina Commedia évoque le langage en tant qu’il rend possible la communication entre les hommes. Réciter le poème devient alors un acte politique et humain, une affirmation des valeurs que le camp de concentration doit détruire. Dante offre ainsi une possibilité d’issue, bien que momentanée, hors de la monotonie et de la cruauté.

Le poète Dante est celui qui avait déjà parlé de choses similaires, mais en termes divins ; c’est celui qui permet à Levi de trouver une sorte de justification du mal absolu (altrui placque, bruti) et, en même temps, un espoir de salut (conoscenza, virtú). Nous pouvons penser que Si c’est un homme, renforcé par la référence intertextuelle à Dante, est un instrument qui permet aux hommes de se souvenir, un instrument qui permet non pas de conduire les hommes, comme chez Dante, à un état de bonheur, mais à un état de conscience absolue. Pour l’Ulysse de Dante, aller au-delà était lié à une possibilité d’acquérir des connaissances, à un désir de savoir ; pour Levi, repousser les limites est un message qui concerne tous les hommes. Alors qu’Auschwitz représente la punition infligée par l’Allemagne nazie au peuple juif pour son audace intellectuelle (Marx, Freud et d’autres34), le naufrage d’Ulysse est la punition d’un Dieu qui ne tolère pas l’audace de l’homme.

Ulysse est un modèle pour Levi, un exemple de personne qui s’est construite elle-même. Il a dû faire face à des difficultés en raison de ses capacités intellectuelles et les a utilisées pour affirmer sa dignité. C’est pourquoi il ne peut pas partager les arguments de Max Horkheimer et Theodor Adorno, qui ont fait du héros grec l’instrument et l’incarnation de la raison dominatrice. Dans la Dialectique de la Raison, écrite pendant la Seconde Guerre mondiale et publiée en 1947, les deux philosophes allemands considèrent le nazisme comme un produit de la métamorphose de la raison de l’Aufklärung et du monde occidental dont le développement technologique se révèle ambigu et dangereux. Le fascisme est le summum de la discipline qui transforme l’individu en objet et le réduit à un simple moyen : l’État totalitaire oblige l’humanité à faire tous les sacrifices en manipulant les instincts et désirs narcissiques réprimés de celle-ci et en les entraînant dans un processus d’identification avec le Führer ou le Duce. L’agilité et l’esprit d’Ulysse face à des environnements hostiles deviendront pour Adorno et Horkheimer une exemplification du processus par lequel une personne devient un objet, un simple moyen d’exercer une domination sur la nature ou sur les autres êtres humains : la ruse d’Ulysse, disent les philosophes, s’est retournée contre lui, puisque c’est au prix de l’abandon et de l’abnégation qu’il a pu échapper au danger mortel que représente la nature.

Levi ne pouvait accepter l’analyse d’Horkheimer et Adorno. Pour lui, le nazisme et le fascisme ne sont possibles qu’en raison d’un abandon de la raison. Ils sont basés sur la soumission aux pensées aux actions. Depuis les Lumières, le brutalisme totalitaire n’est pas le résultat logique de l’extrême rationalisation du monde occidental, il représente au contraire le déclin de la raison. La cause de sa prospérité est que les gens suivent aveuglément leurs dirigeants et abandonnent toute pensée critique et tout jugement rationnel.

Pour Primo Levi, Ulysse est en effet un prototype de raison, de ruse, d’ingéniosité, de courage et de sagesse, mais ce sont tous des traits qu’il considère comme positifs. Dans son commentaire sur le chant IX de L’Odyssée, il a salué la bravoure d’Ulysse devant le Cyclope ainsi que le fait qu’Ulysse était fier de son nom35. En avril 1980, il décrit son séjour comme un navire posant des gazoducs au fond de la mer entre la Tunisie et la Sicile afin de lui rendre hommage indirectement. Les techniciens et les marins qui composent l’équipage de conduite savent combiner compétences et goût pour bien faire face à des problèmes imprévus, et Levi trouve leurs récits « poétiques36 ».

Le recours de Levi à l’« Enfer » de Dante donne au lecteur l’occasion :

die Erfahrung des Zustandes des „vollkommenen Unglücks“, der menschliches Vorstellungsvermögen übersteigt, nachzuvollziehen. Die im autobiographischen Text aufgenommene erzählte Erinnerung […] hilft dem Leser, die unbegreifbare Erfahrung der Opfer zu verstehen und sein Erkenntnisvermögen auf die nicht erfundene Tatsache der Erfahrung zu richten37.

Levi utilise généralement la langue de Dante. Sa représentation de l’enfer est cependant plus moderne et plus effrayante que l’idée que Dante se faisait d’un enfer médiéval avec des fourches et des démons38. Dans l’œuvre de Dante, les gens vont en enfer parce qu’ils sont coupables. Dans le cas de Levi, ils deviennent coupables parce qu’ils sont en enfer. Les Juifs doivent rester dans le camp comme des criminels et souffrir des tourments comme les pécheurs de Dante en enfer. Les victimes de l’Holocauste, cependant, n’ont commis aucun acte qui devrait entraîner une peine et n’ont causé aucun événement qui justifierait l’Holocauste. Ils devront pourtant voler, mentir et tricher pour survivre, pour continuer à trouver leur bonheur dans le malheur. Levi montre ce motif dès le début : « Nous découvrons tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu » (SH, 9). Il juxtapose aussi les versets de Dante et les banalités du camp, par exemple les rimes écrites de la plume d’organisateurs bureaucratiques et pédants des KZ.

Levi, dans son voyage – une fois dans la réalité et ensuite dans l’écriture – est accompagné par Dante, le maître qui avait auparavant représenté, sur terre, l’enfer et avec qui l’écrivain a en commun de nombreuses caractéristiques littéraires. C’est précisément à travers cette culture que Levi désire et parvient à exposer sa propre expérience, à la comprendre et à la partager avec tout le monde :

Un devoir, de cirer nos souliers, non certes parce que c’est écrit dans le règlement, mais par dignité et par propriété. Un devoir enfin de nous tenir droits et de ne pas traîner nos sabots, non pas pour rendre hommage à la discipline prussienne, mais pour rester vivants, pour ne pas commencer à mourir. (SH, 25).


Pour citer cette page

Ana Fernandes, « L’“Enfer” de Dante relu par Primo Levi dans Si c’est un homme », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/fernandes/> (Page consultée le 03 December 2022).