Une odyssée moderne : le voyage à bicyclette chez Maurice Leblanc

Catherine Blais
Chercheuse indépendante

Auteure
Résumé
Abstract

Catherine Blais est docteure en littératures de langue française. Son premier ouvrage, intitulé Une route à soi : cyclistes, automobilistes, aviatrices (1890-1940), est paru aux Presses de l’Université de Montréal en novembre 2020.

Entre les navigateurs et les cyclistes, ces grands voyageurs qui font l’expérience de l’errance et du dépaysement, les ressemblances sont nombreuses. Dans Voici des ailes (1898), le romancier Maurice Leblanc se montre sensible à ces relations analogues, qu’il travaille, en amont et en aval, tout au long du périple qui amène ses personnages à découvrir la campagne normande. Plus encore, dans son récit sportif, le père d’Arsène Lupin construit une odyssée moderne, récupérant à son compte les thèmes, les figures et les motifs, de manière explicite ou implicite, qui marquent l’épopée antique. Et si le romancier met en scène des héros qui préfèrent la roue à la voile, il n’en demeure pas moins que son œuvre, comme celle d’Homère, se présente, d’abord et avant tout, comme « l’histoire [d’un] retour contrarié » (Corinne Jouanno).

There are many similarities between sailors and cyclists, both great travellers for whom wandering is an old friend. In Voici des ailes (1898), the novelist Maurice Leblanc uses this relationship to develop the journey that takes his characters through Normandy’s countryside. Likewise, in his sports story, the father of Arsène Lupin builds a modern odyssey, reclaiming the themes, figures and images that are explicitly or implicitly present in Homer’s epic. Whilst the novelist stages heroes who prefer the wheel to the sail, the fact remains that his work, like Homer’s, presents itself, first and foremost, as “a story [of a] thwarted return” (Corinne Jouanno).


Dans la chaleur étouffante de l’été, qui leur faisait l’effet d’un ennemi invisible, ils roulaient, encore et encore, toujours plus vite, au prix d’efforts soutenus, portés par leur seule volonté d’atteindre l’horizon. Sous les effets combinés du vent et du mouvement, leurs vêtements se gonflaient et on eût dit, en les voyant filer, que leur bicyclette était poussée vers l’avant par une grande voile blanche. Contre vents, mais sans marées, les cyclistes bravent les imprévus et les obstacles, leur traversée de l’espace faisant écho à une forme de navigation, marquée elle aussi par l’errance et le dépaysement. Dans Voici des ailes (1898), Maurice Leblanc se montre sensible à ces relations analogues, qu’il travaille, en amont et en aval, tout au long du périple qui amène ses personnages à découvrir la campagne normande. Ses cyclistes se meuvent dans l’espace avec la souplesse « des vagues qui roulent1 » et la facilité de « l’eau qui coul[e] […] sans lassitude, toujours alerte, toujours joyeuse, toujours renouvelée » (VA, 42), fendant l’air à la manière de navires affrontant les soubresauts d’une mer houleuse. Plus encore, dans son récit sportif, « premier roman répertorié de la littérature cyclopédique2 » aux dires d’Antoine de Caunes, qui en signe la préface chez Phébus, le père d’Arsène Lupin construit une odyssée moderne, récupérant à son compte les thèmes, les figures et les motifs, de manière explicite ou implicite, qui marquent l’épopée antique. Chez lui, l’escapade à bicyclette devient le prétexte d’une reconstruction identitaire qui prend forme, principalement, à travers le langage. Et si le romancier met en scène des personnages qui préfèrent la roue à la voile, il n’en demeure pas moins que son œuvre, à la manière de celle d’Homère, se présente, d’abord et avant tout, comme « l’histoire [d’un] retour contrarié3 ».

La déesse à technè

À la fin du XIXe siècle, la bicyclette est une machine à peine née, mais déjà reine4 ; le journaliste Pierre Giffard en fait l’éloge dans les pages du Figaro, vantant « ses beautés, ses élégances, ses grâces particulières5 », la qualifiant même de « déesse auréolée des avenues et des boulevards6 », alors que les affichistes – dont les célèbres Jules Chéret, Alphonse Mucha et Toulouse-Lautrec – se bousculent pour représenter leur muse nouvelle, n’hésitant pas, pour ce faire, à exploiter des personnages et des thèmes mythologiques7. Une tendance se dessine de part et d’autre, à laquelle Maurice Leblanc n’échappe pas : chez ses fidèles, ceux de cette « religion nouvelle » (VA, 8) que l’on appelle le cyclisme, la bicyclette fait l’objet d’une idolâtrie, voire d’un culte, qui l’élève au rang de divinité.

Pour lui rendre un juste hommage, Leblanc place donc la bicyclette au centre de son roman. Elle est à la fois la raison et le but de l’excursion : il s’agit d’un voyage d’agrément, justifié par le seul plaisir de rouler. Deux couples, formés de Guillaume et Madeleine d’Arjols et de Pascal et Régine Fauvières, adoptent la « petite reine » dans l’œuvre et en font l’instrument de leur épanouissement. Parisiens las de la vie mondaine8, ils se retirent en campagne pour profiter du grand air, ne sachant pas encore que la bicyclette, en plus de modeler les corps et de transformer les esprits, réchauffe aussi les cœurs. L’escapade devient rapidement un chassé-croisé amoureux9 au sein duquel la bicyclette hérite du rôle d’entremetteuse. Après tout, cette machine qui semble bénie des dieux possède tous les dons.

Dans les illustrations qu’il crée pour l’édition originale de Voici des ailes, parue chez Paul Ollendorff en 1898, Lucien Métivet exploite cette mythologisation du cycle, y allant de représentations dans lesquelles la bicyclette tantôt est portée par Éole, le maître des vents10, tantôt profite du patronage d’Hermès, que l’on reconnaît à son caducée : tout autant de manières de souligner la rapidité et la légèreté du vélo. Il faut également souligner l’apparition d’Athéna au quatrième chapitre, brandissant lance et bouclier. Jamais nommée dans le récit de Leblanc, elle demeure malgré tout une force en présence, car elle s’incarne sous les traits, ou plutôt les courbes, du vélo lui-même. Plus qu’un attribut, la bicyclette est l’incarnation du divin, une déesse grâce à laquelle les personnages accèdent, à leur tour, à l’extraordinaire et au prodigieux.

En effet, dans Voici des ailes, le vélo préside au voyage accompli par les deux couples de personnages mis en scène, leur conférant « de[s] moyens nouveaux et de[s] pouvoirs inconnus » (VA, 120) qui leur permettent d’accomplir leur long et éreintant périple. En cela, il rappelle la manière dont la « déesse aux yeux brillants11 », dans L’Odyssée, veille sur son favori, Ulysse, interpellant dès le premier chant son père pour qu’il assure le retour du héros à Ithaque, multipliant également les prodiges pour favoriser son destin : « [I]l aurait eu la peau déchirée et les os brisés, si […] Athéné ne lui eût mis en l’esprit de s’élancer et de saisir le roc des deux mains12 ». Dans le récit antique, Ulysse fait l’objet à la fois de la sollicitude, de l’affection et de la sympathie13 de la déesse ; chez Leblanc, les personnages profitent de la protection de la bicyclette, qui insuffle en eux une force et un courage insoupçonnés : « On est libre, on est fort. On se sent l’âme d’un conquérant solitaire, d’un paladin intrépide. On voudrait trouver des torts à redresser, des monstres à combattre » (VA, 64). Certes, les cyclistes n’affrontent pas la colère d’un Poséidon, la fureur d’une Scylla ou la passion dévorante d’une Calypso, mais d’autres monstres se dressent sur leur chemin, dont le soleil, ce dieu ennemi qui flagelle leur dos et brûle leur nuque lorsqu’ils pédalent, au point où il semble doté d’une volonté propre : « Il flambait, le soleil, il flambait de toutes ses forces, méchamment, comme s’il le faisait exprès » (VA, 37). L’astre solaire, comme c’est le cas dans le mythe d’Icare, adresse une mise en garde à ceux – et à celles – qui se croient à la hauteur des dieux : votre démesure causera votre perte. Mais c’est sans compter sur le fait que les cyclistes ont des ailes de métal et non de cire et qu’ils peuvent donc échapper au destin tragique du fils de Dédale. Même Hélios ne peut les ralentir, eux qui se déplacent sur les routes avec une facilité déconcertante, comme s’ils glissaient dans un songe, entraînés par la bicyclette dans sa « course vertigineuse » (VA, 204) jusqu’aux nues. À la façon d’une Athéna « attacha[nt] sous ses pieds ses belles sandales immortelles, en or, qui la portaient sur l’immensité de la terre et des eaux, aussi vite que les souffles du vent14 » ou « [s’envolant], comme un oiseau qui disparaît aux yeux15 », les cyclistes dévorent l’espace d’un bond. Dans l’imaginaire débridé du père d’Arsène Lupin, mais également dans nombre d’affiches produites à la Belle Époque et peuplées de papillons, d’oiseaux, de fées et d’anges16, rouler à vélo donne littéralement des ailes : « C’était une vie d’être surhumains. La merveilleuse sensation ! Voler comme des oiseaux, en silence, dans l’air soumis ; voir, comme des dieux, le changement ininterrompu des décors » (VA, 144). Maîtres du monde, conquérants de la nature qu’ils dominent par leur vol, les personnages de Leblanc accèdent, le temps d’une promenade, au royaume des cieux, à cet espace « derrière les nuages » (VA, 147) où se cachent les dieux. À la merci de la chaleur et de la fatigue au début de leur voyage, alors qu’ils rasent la terre ici-bas, ils gagnent peu à peu les airs et, de là-haut, survolent le monde sans se soucier du reste : « Voici des ailes pour nous éloigner de la terre, pour nous moquer du monde et de ses méchancetés et de ses bêtises, voici des ailes pour nos âmes affranchies ! » (VA, 146). Et cela, ils le doivent tout entier à la bicyclette, déesse à technè qui trouve en la femme, chez Leblanc, un corps en lequel s’incarner17.

Les femmes d’Ulysse

À la lecture de L’Odyssée, un fait s’impose : les femmes y occupent une place prépondérante. Qu’elles s’incarnent sous les traits de déités dotées de pouvoirs fabuleux, de séduisantes créatures ou de monstres marins, elles se manifestent à chaque détour du long et périlleux voyage d’Ulysse. Dans Voici des ailes, elles peuplent également les pages en profitant du double concours de la bicyclette et des velocewomen imaginées par Leblanc, Régine Fauvières et Madeleine d’Arjols, pour se rendre visibles, dans la mesure où femme et bicyclette se confondent : « [La femme] est le support terrestre de la machine divinisée18 ». En ce sens, si la déesse à technè fait don d’une paire d’ailes aux personnages masculins comme féminins, tous faisant l’expérience de l’envol, ces dernières bénéficient de faveurs supplémentaires, en raison du lien privilégié qui les unit à la machine. Les figures féminines de Voici des ailes semblent donc dotées d’un pouvoir qu’elles exercent, du début à la fin, aux dépens des hommes.

C’est sous le masque de Pénélope, celui de l’épouse subissant les demandes répétées des prétendants ayant envahi sa demeure, qu’apparaît d’abord la cycliste, alors que s’amorce le voyage en Bretagne. Abandonnée par un époux qui préfère courir le monde, Régine fait l’objet d’une constante sollicitation à laquelle elle refuse de s’abandonner :

Dès lors les hommes assiégèrent Régine. Par revanche d’abord, par désœuvrement ensuite et par habitude, elle accueillit leurs hommages. Et, bien que nul ne pût encore se vanter de la moindre faveur, il y avait constamment autour d’elle une demi-douzaine de prétendants, attirés par sa beauté claire et douce, par la grâce de sa taille […]. (VA, 17-18)

La première impression donnée par l’épouse de Pascal est ainsi celle d’une femme délaissée, mais encore fidèle, qui ne cède qu’en partie à l’attention dont elle fait l’objet. Mais cette apparente chasteté ne saurait résister au pouvoir de la bicyclette, qui se « charg[e] de remettre un peu d’ordre dans des ménages mal assortis19 ». En cela, Leblanc procède à un renversement du mythe, substituant une « fidélité légendaire20 » par de multiples infidélités, alors que Régine succombe à la griserie du mouvement rapide : « En réalité Régine s’émancipait de plus en plus, lâchée à ses instincts, ivre de cette vie en plein air, comme si le soleil et le mouvement lui eussent tourné la tête » (VA, 78). Son comportement, à chaque étape du voyage, se fait de plus en plus scandaleux, ce qui l’éloigne toujours un peu plus de l’image chaste d’une Pénélope tissant sa toile et, la nuit durant, défaisant son ouvrage pour tromper ses prétendants. Le masque de l’épouse vertueuse, porté au départ par Régine, craque pour dévoiler le visage d’une séductrice qui se fait d’abord nymphe et qui, comme ces « divinités des eaux claires, des sources, des fontaines […] qui troublent l’esprit des hommes à qui elles se montrent21 », suscite l’émoi chez les personnages masculins. En se plongeant la tête dans des fontaines publiques et en pataugeant, jambes nues, dans les rivières, Régine provoque la colère de son époux, mais surtout l’admiration de Guillaume d’Arjols, qui semble envoûté par ses charmes. Et pour achever de le conquérir, la cycliste se transforme à nouveau, au neuvième chapitre du récit, en prenant cette fois la forme de la sirène :

[I]ls virent cet étrange spectacle : Régine, les bras nus, le buste nu, nu jusqu’à la ceinture. Elle passa ainsi sous leurs yeux. La tête se redressait en une attitude provocante. La poitrine se cambrait fièrement, et, de cette gorge aux pointes aiguës, elle fendait les flots de l’air, pareille aux sirènes antiques dont les seins coupaient l’assaut des vagues. (VA, 171)

Certes, l’image donnée par Leblanc de la sirène, celle d’une créature aquatique, appartient plus au folklore nordique22 qu’à la mythologie grecque, dans laquelle elle tient plutôt de l’oiseau, mais l’auteur n’en insiste pas moins sur un aspect qui la définit également dans L’Odyssée. Il en fait à son tour une figure de la « séduction mortelle23 » qui enchante les hommes pour en provoquer la perte, en substituant les cyclistes aux navigateurs et la beauté du corps à l’harmonie de la voix. Poussé par la jalousie plus que le désir, Pascal lui-même se précipite vers la tentatrice, tel un marin courant à sa mort : « Il se leva, prêt à crier, prêt à courir » (VA, 171), « Pascal se dégagea […], il s’élançait » (VA, 172). Il n’est retenu au dernier instant que par Madeleine, qui le freine dans son élan.

Mais qu’en est-il, justement, de Madeleine ? Rigoureusement tenue à l’écart des scènes d’exhibition, auxquelles elle ne participe jamais – en public du moins – Madeleine est tout à l’opposé de Régine : « En réalité, ils formaient deux bons ménages, l’un plus agité à cause des gamineries de Régine et du penchant de Pascal à la jalousie, l’autre que rendaient plus paisible l’indifférence de Guillaume et la nature équilibrée de Madeleine » (VA, 18). D’emblée, elle se distingue de sa rivale, plus volage, par sa réserve, une différence qui s’accentue au fil des péripéties. Quoique mariée à Guillaume, elle demeure fidèle, tout au long du voyage, à Pascal, ne cherchant jamais à provoquer ou à séduire un autre, ressentant même une forme de pudeur et de gêne en sa présence, comme lorsqu’il l’incite à se dénuder les jambes : « Oh ! Pascal, murmura-t-elle, confuse comme une vierge. Elle se couvrit le visage de ses bras croisés » (VA, 141). Force salvatrice qui s’oppose à la sirène perturbatrice, elle s’érige en Pénélope nouvelle dont elle endosse pleinement le rôle, se distinguant à nouveau de Régine qui n’en porte que le masque. En Madeleine, Pascal découvre une partenaire idéale, non seulement pour accomplir son odyssée à bicyclette mais, plus largement, pour avancer dans l’existence. Les partenaires avancent d’un même élan, d’un mouvement égal : « Pour mieux s’unir, ils se plaisaient à rouler côte à côte, le bras de chacun appuyé à l’épaule de l’autre et la main presque autour de son cou. Il leur semblait alors respirer de la même poitrine et vivre d’une seule vie » (VA, 188). À la façon d’Ulysse et de Pénélope, unis par une « étroite “communauté d’esprit”24 », le couple créé par Leblanc se caractérise par sa complémentarité, ce dont témoigne le « nous » systématiquement utilisé par Pascal pour parler de lui et de sa compagne : « Allons-nous-en vivre selon nous, selon la vie de solitude et de simplicité qui nous convient » (VA, 215-216). C’est d’un commun accord que Pascal et Madeleine accomplissent leur voyage, choisissent les routes à suivre, les lieux à explorer, les endroits où se reposer. Ils ne forment qu’un durant l’odyssée qui, chaque jour, les éloigne sans cesse de leur terre natale plutôt que de les en rapprocher.

Un voyage en soi-même

C’est par une exhortation au voyage que se clôt le premier chapitre de Voici des ailes : « Et alors, en route ! » (VA, 27), lance le narrateur en s’adressant à la fois aux protagonistes qui entament leur équipée cycliste et aux lecteurs, sujets eux aussi de la « petite reine ». Cet appel à l’aventure donne également le coup d’envoi à l’odyssée moderne écrite par Maurice Leblanc et qui amènera les personnages à visiter châteaux et ruines, plaines et forêts, et à découvrir une vingtaine de villes, de Jumièges à Rennes, en passant par Mortagne, Alençon, Saint-Malo et Brest, pour ne nommer que celles-là. Or, ils avaient d’abord convenu que Dieppe serait la destination de leur voyage, un objectif qui leur semblait déjà ambitieux : « – Voici. Nous nous retrouvons la semaine prochaine à Dieppe, n’est-ce pas ? Eh bien, pourquoi n’irions-nous pas à bicyclette ? / Ils se récrièrent. C’était tout un voyage, très fatigant » (VA, 25). Pour ces néophytes de la pratique cyclopédique, la perspective d’accomplir un tel trajet, par la seule force de leurs jambes, apparaît comme une épreuve quasi insurmontable. Encore aveugles aux pouvoirs de la bicyclette, ils appréhendent les obstacles qui se dressent devant eux et semblent pris d’un vertige à l’idée de s’engager dans une quête hasardeuse et terrible : « On eût dit qu’on leur proposait quelque aventure extraordinaire, hors des conditions possibles de la vie, une de ces expéditions lointaines et périlleuses dont il n’est pas sûr que l’on revienne jamais » (VA, 26). Ce périple n’est pas sans rappeler celui accompli par Ulysse, non seulement en raison de son caractère hors du commun, mais aussi par la manière dont il ne cesse de s’étirer. Et si l’odyssée d’Homère se prolonge en effet dans le temps, ce que suggère Athéna lorsqu’elle affirme que le « prudent Ulysse, le malheureux, depuis si longtemps souffre, loin de ses amis25 », celle des cyclistes s’étire dans l’espace, la destination étant sans cesse repoussée. Dès l’instant où les pouvoirs du vélo se dévoilent aux cyclistes, puisqu’il faut être un disciple de cette « religion nouvelle » pour en avoir la révélation, ceux-ci ne ressentent plus d’appréhension à l’idée de s’enfoncer un peu plus dans la nature : « Non, cette proposition ne les bouleversait point. Ils l’acceptèrent tout naturellement » (VA, 45). Une première fois à Dieppe, ils refusent de mettre un terme à leur voyage, puis à nouveau à la fin du récit, lorsque les deux couples de sportifs se séparent ; Guillaume et Régine font route vers la mer, pour y profiter de ses « plages amusantes » (VA, 207), tandis que Pascal et Madeleine prennent le chemin de la Bretagne. Les personnages de Leblanc accomplissent ainsi un mouvement inverse à celui d’Ulysse, s’éloignant de leur point d’origine, Paris, plutôt que d’y revenir. Les sentiments d’enracinement et d’attachement éprouvés par le héros antique à l’égard de la « terre de ses pères26 », dont le souvenir lui arrache des larmes, disparaissent chez Leblanc, Paris agissant plutôt comme un repoussoir. Lieu du vice, de la vanité, des préjugés et des mensonges, la Ville Lumière s’oppose à la nature, un espace ouvert existant « en dehors des règles et des convenances » (VA, 133). Les adeptes du vélo, enthousiasmés par leur liberté fraîchement gagnée, par « l’existence indépendante » (VA, 133) qu’ils mènent sur les routes, ne peuvent se reconnaître en la ville, devenue à leurs yeux une étrangère, un monde auquel ils n’appartiennent plus : « Je le sens aujourd’hui, j’ai vécu jusqu’ici en dehors de moi, dans un milieu qui n’est pas le mien, parmi des gens avec qui je n’ai rien de commun » (VA, 132). L’horizon à atteindre pour Ulysse devient ainsi, pour les cyclistes, un horizon à fuir.

L’exil se vit, certes, d’une manière différente, mais les conséquences restent les mêmes pour ceux qui s’égarent. Au cours de leur errance, au fil de leurs pérégrinations sans fin, les voyageurs sombrent peu à peu dans un « monde d’oubli27 ». Chez Homère, l’absence prolongée d’Ulysse, retenu captif loin des siens, menace de l’« exclu[re] de la collectivité humaine, et de l’espace héroïque où la mémoire est primordiale, puisqu’elle permet le souvenir des exploits guerriers, et assure la survie en gloire28 ». Le regard du héros est ainsi entièrement tourné vers un passé qu’il craint de perdre, alors que les cyclistes, au contraire, se réjouissent de laisser derrière eux une partie d’eux-mêmes, leur corps tout entier étant porté vers le futur : « Elle [la bicyclette] nous éloigne du passé, elle nous apprend à vivre dans le présent et à marcher vers l’avenir. C’est la grande délivreuse » (VA, 203). Disparaissant progressivement de la mémoire collective, s’effaçant des souvenirs des leurs, les voyageurs sont également menacés de s’oublier eux-mêmes29, dans la mesure où s’éloigner de ses origines, s’égarer dans l’espace, c’est également se perdre en soi. Un tel phénomène, Leblanc l’exprime en une formule simple, mais efficace : « À chaque tournant de route nous laissions un peu de nous » (VA, 181). Au fil de leurs déambulations, les cyclistes se transforment sous l’influence de la bicyclette, force perturbatrice qui bouleverse tous les aspects de leur existence. Car la « petite reine » ne se contente pas de leur faire découvrir les joies du grand air : en eux, elle éveille des « choses endormies » (VA, 81) et des sensations nouvelles, elle délivre leurs instincts et leurs sens « d’entraves ignorées » (VA, 144), elle les rend sensibles au spectacle de la nature et, enfin, les pousse à avouer les sentiments amoureux – et coupables, de surcroît – qu’ils éprouvent à l’égard de leur partenaire de route. En chemin, ils abandonnent l’« enveloppe de verre » (VA, 108) qui les retenait jusqu’alors prisonniers au profit d’autres qualités : « Et à chaque métamorphose du décor environnant, ils s’imaginaient que quelque chose s’ajoutait à eux » (VA, 180-181). D’importants changements s’opèrent dans leurs habitudes comme dans leur manière d’être et d’agir, au point où ils ne se reconnaissent plus. À plusieurs reprises, les personnages insistent sur ce sentiment d’étrangeté qui les gagne à la vue de leurs compagnons ou de leur propre image : « [Madeleine] ne comprenait pas. [Pascal] se montrait sous un jour si différent qu’elle ne pouvait reconnaître cet homme d’ordinaire réservé » (VA, 66) ; « Il lui semblait que son voyage avait débuté avec Pascal Fauvières et qu’elle le continuait avec un autre » (VA, 77-78) ; « Moi, je ne me reconnais pas, avoua Madeleine » (VA, 60). Durant leur voyage, ils font donc face à une perte de repères et à une forme de dépaysement qui les poussent à se réinventer pour s’adapter à leur nouvelle vie. La route, à cet égard, constitue le terrain d’expérimentation où ils procèdent à cette reconstruction identitaire.

Comme le souligne la critique Corrine Jouanno, le « thème de la quête identitaire30 » fait partie intégrante de L’Odyssée, dans la mesure où le « héros aux mille expédients31 », cet homme que l’on dit « fécond en ruses32 », se distingue des autres figures antiques par ses multiples visages, par la « mobilité de son être-au-monde33 », c’est-à-dire par le caractère changeant et fluide de son identité. Ce phénomène, qui permet à Ulysse d’apparaître comme « autre » aux yeux du monde, passe avant tout, dans le récit d’Homère, par la parole : « Le héros de l’Odyssée apparaît donc comme un maître de la parole duplice ; en multipliant les identités d’emprunt, il crée de lui-même une image plurielle, où la frontière entre mensonge et vérité devient indécidable34 ». Lorsqu’il arrive enfin à Ithaque, il choisit ainsi de se faire passer pour un étranger afin d’assouvir sa vengeance sur les hommes ayant envahi sa demeure. Et s’il profite, pour ce faire, de l’aide d’Athéna qui lui donne l’apparence d’un vieillard, c’est surtout grâce au mensonge qu’il parvient à ses fins. Se « forg[eant] un conte35 » et usant de « tromperies36 », il fait la connaissance des prétendants, auxquels il se mêle, pour leur asséner un coup fatal au moment opportun. Le porcher Eumée loue d’ailleurs ses qualités de conteur, soulignant le pouvoir exercé par ses mots sur ses interlocuteurs : « Des récits qu’il fait ton cœur serait charmé. […] Quand on a devant soi un aède qui, instruit par les dieux, chante aux mortels de séduisants récits, on veut l’ouïr sans fin37 ». C’est donc par et dans le langage que s’effectue une transformation du héros, celui-ci participant activement et directement à la création de sa nouvelle identité. Il n’apparaît véritablement « autre » qu’à partir du moment où il énonce cette différence, la rendant effective par ses propos.

Le même phénomène est visible dans le récit de Leblanc, dans lequel la bicyclette joue le rôle de catalyseur en favorisant, chez les personnages, la prise de parole : « Le flux des paroles avait jailli de lui comme une source qui crève la terre et qui s’échappe. Il y avait des jours, des années, qu’il la refoulait et qu’il l’étouffait, cette source généreuse » (VA, 64). Dans ce passage, c’est bel et bien le vélo qui pousse Pascal Fauvières – de loin le cycliste le plus éloquent du roman, car héritant de la majorité des répliques – à s’exprimer, celui-ci étant désireux de vanter les mérites de sa « petite reine ». Il se surprend à formuler des opinions et des idées qu’il avait jusqu’alors gardées en lui, comme si l’air frais et le soleil lui avaient fait perdre la tête : « [P]ourquoi est-ce que je parle ainsi ? Pourquoi ce besoin de parler comme je n’ai jamais parlé ? Pourquoi des phrases se forment-elles en moi avec une sorte d’éloquence intérieure qui peut à peine s’exprimer et qui me fait mal ? » (VA, 65). Dans le monde créé par le vélo, univers de tous les possibles, les personnages profitent d’une émancipation du langage qui n’est plus frappé d’interdictions, comme c’était le cas à Paris, limité aux non-dits ou aux allusions, aux mensonges et à la calomnie. En ce sens, si le voyage représente, dans le récit antique, un prétexte à la tromperie, il constitue, chez Leblanc, l’occasion de se montrer « selon la vérité même de [son] être » (VA, 148), voire de passer aux aveux : « Les choses ne mentent pas et l’on ne ment pas non plus quand on est fondu dans ces choses elles-mêmes. On est ce que l’on est, sans hypocrisie, sans apparat » (VA, 148). Alors qu’Ulysse accumule les masques, les cyclistes laissent tomber les leurs, un à un, sur la route, sans avoir l’intention de retrouver leur chemin… ou de se retrouver eux-mêmes.

Le voyage d’Ulysse s’achève ; celui des cyclistes commence. Il retrouve sa terre natale ; eux s’enfoncent un peu plus dans la nature en compagnie d’une déesse appelée « bicyclette ». Les différences sont nombreuses et pourtant, dans les deux cas, l’odyssée constitue le récit d’une métamorphose. Entre la ligne de départ et le fil d’arrivée, les personnages sont devenus « autres » et c’est leur identité elle-même, plus que leur retour, qui est systématiquement « contrariée » au cours de leurs aventures. Qu’importe qu’ils s’accrochent à leur passé ou rêvent du futur ? Qu’importe qu’ils préfèrent le bruit des pneus roulant sur la chaussée au chant des sirènes ? Les voyageurs doivent se rendre à l’évidence : ils ne pourront jamais revenir en arrière, le courant et le vent les entraînant malgré eux vers l’avant. À eux, dorénavant, de réécrire leur destin.


Pour citer cette page

Catherine Blais, « Une odyssée moderne : le voyage à bicyclette chez Maurice Leblanc », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/blais/> (Page consultée le 03 December 2022).