Autobiographie d’une chasse

Ariane Lessard

Ariane Lessard est l’autrice de Feue (2018, La Mèche) et École pour filles (2020, La Mèche). Elle termine actuellement une résidence avec le Réseau des autrices francophones de Berlin, l’Hôtel des autrices, qui sera publiée début juin à cette adresse <www.hoteldesautrices.com>.


« Elle était nue, complètement échevelée,
et elle avait pour monture un gros pourceau
qui serrait entre ses sabots de devant un porte-documents. »

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov


“The lady goes a pace a pace
and the coachman goes a trot a trot
and the gentleman goes a gallop a gallop a gallop a gallop.”

Ulysses, James Joyce

C’est toujours cet instant. Celui-là au moment du départ. Le temps de dire au revoir et de laisser l’autre repartir. Quelque chose s’y coince, comme une tristesse, en même temps qu’une délectation. Enfin, il va disparaître.

Sa peau commençait déjà à rosir au soleil. Nous nous sommes assis tous les jours sur cette terrasse qui s’ouvre pour surplomber le lac. Faisant dorer nos corps, chauffer nos peaux sous nos habits. Il portait des verres qui cachaient son œil bleu, des vêtements sophistiqués. Isolé·es sur cette vue, seule habitation du territoire. Nous sortions au déjeuner, avec nos tasses de thé et café. Toutes les fois que nous allions nous aérer, nous traînions nos chaises et cette table, que nous rentrions sous le toit pour la nuit. Nous avons parlé de politique, de la place des femmes surtout, dans la cité. Il venait pour apprendre, disait-il, un autre point de vue. Je n’allais pas le décevoir.

Imaginons une île où tous les hommes seraient transformés en porcs ou d’autres animaux.

A-t-elle vraiment eu envie de coucher avec lui ? La question de toutes les lèvres. Veut-on parfois, toujours, de temps en temps ? Veut-on quand on s’apprête à nous tuer ?

Le don est aussi une affaire de corps.

Certains hommes viennent chez moi. Chassent le gibier qui était leur frère. S’attendent à me posséder, et je les charme lentement, avant de décider de leur sort.

Il y a cette pierre au sommet anguleux sous la terrasse. Je pourrais les pousser en bas. Observer leur chute. Jusqu’à leur empalement. Mais j’aime aussi bien les garder. Profiter de leur présence, rendue domestique.

Charmeuse à flûte ou à baguette.

J’ai déjà écrit sur le chalet, j’ai déjà écrit sur l’île, je devrais écrire sur la Grèce. Dire que j’ai été sur ces bateaux dans les îles. Rencontrer mes adjuvants qui voulaient me ramener sur leurs voiliers, leurs motos, leurs chars. Étudier ma péninsule. Comment m’échapper de ma jeunesse sans finir toujours enfouie dans le même piège. Devenir, moi, la femme insulaire.

Vivre au milieu de cette étendue immergée. Sur cette pointe de terre comme un sein au milieu d’une baignoire. Je vis sur le Mont Pavor.

Je descends ce long escalier de dalles qui serpente du toit ouvert de mon balcon, jusqu’à cette chute dans la forêt, puis continue pour se jeter en couloir dans la mer. Je suis si seule que je dévale toutes les marches nue ou seulement drapée d’un peignoir. S’il y a un soleil, je me prélasse sur le pavé. Je fixe les plantes de mes jardins, croise mes animaux. Mon corps est libre. Je flatte parfois quelques lièvres ou agneaux, et nous nous assoyons tout au bout de ce chemin, les membres dans le large.

Je regarde l’horizon disparaître dans les entrailles de l’eau.

J’ai quatre îles au plafond quand j’étudie les choses à partir du sol. Je les contemple pour renverser l’espace. Je marche la surface lisse du dôme. J’observe ce plancher suspendu pour narrer mes contrées. Au sol, je détiens ces monts inventés. Petits tas de pierres ou de mousses. Certaines de mes montagnes sont aussi des amas des cœurs de fruits ingurgités, puis déposés là, par-dessus les autres. Les brachycères viennent y vivre en colonies. Je me fais des bagues de leurs carcasses. Je suis la reine de ces monticules. Je les surplombe. Je joue à y creuser de petites cavernes pour reposer mes bestioles. Elles y entrent par vingtaine, dans mes trous. Puis je les arrose avec du vin. Elles s’engluent, se noient dans les pelures de mes fruits indigènes. Leurs pattes minuscules s’y prennent et laissent leurs corps collés à l’épave du Mont Beelzebūb.

Ma terrasse surplombe la mer étirée. Les vagues se cognent contre les parois du chemin qui les borde, avant de se résigner, puis reviennent s’y rabattre. Je me sens tapée aux rotules. Je tangue parfois d’être emmurée ici.

Je m’assois sur le rebord au-dessus du vide. Ma place. Les animaux s’étendent pour mes caresses. Je respire le pelage de la bête, un fauve, et sa grondante repliée au niveau du cou. Elle se laisse flatter. Je prends ses poils entre mes doigts, les tire doucement. M’attarde au bas de son dos, à sa tête. Je la gratte avec mes ongles. Certaines sont ici depuis des lustres. Elles me parlent, mais je n’entends que cris, jappements ou hennissements. J’attends celle dont je pourrai comprendre le langage.

Selon le mythe, la femme qui a peur de la mort « désire » s’unir à l’homme qui la détient. C’est la genèse de la ruse.

J’écris face à cette photo de moi sur mon ordinateur. Je noircis ce calepin à la main, pour m’observer sur l’écran en même temps que je regarde l’eau dehors. J’ai ce rouge sur mes lèvres et la face nimbée d’un soleil blanc. Un côté de mon visage est dans l’ombre. Je grimace légèrement et cette raie sur ma tête dans ma chevelure trace un chemin sur mon crâne. Il y a un fleuve dans ma tête et mon visage se liquéfie pour mieux s’écouler par lui. Afflue jusqu’au plafond. Ma grimace se réverbère dans l’écran et je me regarde avec mes yeux verts. Ma bouche rouge entrouverte sur mes dents. Au-dessus de ma tête se trouvent les lampes et ventilateurs, comme des îles au plafond.

Je ne tue pas ma faune. Elle vit avec moi jusqu’à des âges que même humaine, elle ne pourrait atteindre. Elle vit dans la simplicité de sa condition.

J’examine cette fourmi albinos qui marche sur le quai coulé en cailloux. Je lui crache la fumée de ma pipe sur le dos pour noter les effets de mes drogues sur elle. Elle recule puis se remet à marcher. Alors je ressouffle, comme ça, pour lui nuire. Je m’amuse à lui nuire, je la fatigue.

Je vois les pies et les pinsons qui mangent toutes les graines des tournesols secs. Et remarque cet urubu qui me toise du ciel en fixant mon manteau de girafe. Je suis une proie si j’accepte de vivre avec eux. Il y a un lynx qui rôde, je le sais. J’épie autour de moi à chaque craquement. Je m’imagine l’amadouer. J’ai des pouvoirs que je n’utilise pas tous les jours, affectionnant parfois la violence des fauves.

Je m’amuse à tester l’expérience humaine en me laissant posséder par des prédateurs qui me prennent pour une femme. Mais je peux aussi les métamorphoser sur le champ. Je me laisse aller à l’attirance des bêtes. Certains hommes arrivent à l’occasion par bateaux, ceux-là aussi sont des animaux.

J’apprécie que les créatures soient aussi velues que le sont mon pubis mes aisselles ou mes cils. L’histoire de mon œil entouré de poils. Encerclé. J’aime sentir leurs peaux et leurs pelages. Mes mains vont directement vers ces parties-là. Brûlantes au soleil. Je savoure la frousse, si je tarde à toucher ma baguette. Je me laisse parfois mordre.

Et si les hommes de l’équipage avaient voulu rester des porcs ?1

Tous mes matins sont éveillés par le chant des oiseaux. Si je me promène sur le trajet de la chute, ils gazouillent et je leur réponds par des voix mélodieuses. Je possède toutes ces notes au fond de mon ventre et les éructe pour les accompagner. Je suis une chanteuse dans la nature. Comme eux, je teinte le silence grandiose de sons. Je parle comme ça à mes bêtes, leur réponds. Mes cris me donnent cette impression de discussion.

Comment s’élever en déesse dans toute cette solitude ?

Quand il pleut, je me couche dans ce chemin qui devient un torrent. Et alors tous les vers et serpents se faufilent dans ma toge. S’attachent à moi, me parcourent. Encerclent mes seins de leurs longs corps écaillés, tracent des excroissances colorées sur ma chair. Je deviens lentement méduse, et mon chant attire ceux qui me croient femme.

Dans ma chambre se trouve ce lit dont la tête est formée de deux cygnes, qui se rejoignent en nouant leurs cous. Il n’y a pas de freins entre le dehors et l’intérieur. Toutes les bêtes peuvent aller et venir dans ma maison. Les quelques meubles que je possède sont éloignés des ouvertures du palais pour éviter les tempêtes. Tous les trônes y sont encastrés dans la pierre. Je me réveille parfois devant un couple de panthères qui copule. Je les regarde faire.

Un autre soir, ce papillon me chatouille la vulve puis le ventre. Je le broie dans ma main puis verse sa poudre sur ma gorge.

Il y a eu plusieurs équipages qui sont passés par ici. La plupart ayant été transformés en bêtes. Je regarde tous mes animaux en pensant à l’origine des monstres et je me demande quand l’hybridité est devenue sacrilège. J’ai connu quelques sirènes qui venaient se poser sur le quai en attendant les bateaux. Nous nous partagions nos butins. Ékhidna, mère de la Chimère, est une amie. J’attire avec mon corps mon odeur ma voix. J’inspire avec mon nez ma bouche, puis je chante. J’ensorcelle les marins qui foncent dans mes récifs. Je crée des êtres mixtes, hommes-pieuvres chevaux de mer. Je me fais pousser une queue pour la vider de mes propres mains. Des limaces naissent de mon écume.

Les humains qui se croient dieux ont délaissé leur devenir-animal.

Faudrait-il, comme l’écrit Plutarque à propos de Gryllos qui fut homme et puis porc, que l’homme né préalablement porcin redevienne humain pour comprendre l’état autre ?

Si tout l’équipage avait choisi de demeurer animal, Ulysse ne serait jamais revenu, le culte du héros et du premier livre aurait alors laissé vivre les magiciennes.

Selon Plutarque, les hommes qui ont été changés en porcs par la magicienne Circé, ne veulent pas redevenir des hommes. Ils vivent désormais dans une île luxuriante qui ne demande pas même de travail. La terre y est clémente, et donne tout ce que l’on peut désirer. La magicienne peuple sans devoir cette île libre qui laisse paître une population animale indépendante. D’après le porc, elle n’est pas humaine, ce qui pousse le cochon à comprendre Ulysse qui ne veut pas s’accoupler avec elle, parce qu’appartenant à une autre race. Circé n’est pas une femme, mais une déesse, et c’est normal selon le porc, de ne pas vouloir s’unir à elle, parce que l’animal·e non plus ne veut pas avoir de relations sexuelles avec des hommes ou des femmes. Il faut arrêter les choses comme le Minotaure ou la Sphinge, qui en raison de l’intervention humaine, sont devenu·es des monstres. Le porc ne couche qu’avec la truie, le cheval qu’avec la jument.

Je me souviens de cet ami qui m’avait montré des pornos zoophiles de femmes qui suçaient des chevaux.

Le mythe fait bander dur.

La première fois que j’ai lu l’Odyssée, c’était dans une classe de cégep, assise sur mon siège, pendant que mes collègues se levaient, tout à tour, pour réciter les champs devant les autres. Tous·tes les étudiant·es lisaient, à chaque début de leçons, et je me préparais toujours en prévision de ma lecture. Pourtant, à la fin du dernier cours, le prof m’avait oubliée. Quand je suis allée le voir pour lui demander ce qu’il allait advenir de ma note, il m’a demandé de l’accompagner seule à son bureau.

À en croire Gryllus transformé en porc, l’ordre de pouvoir, et donc d’intelligence des êtres, serait celui-ci. Dieux et Déesses au-dessus, femelles animales (car plus courageuses que les mâles), mâles animaux, viennent ensuite les hommes puis les femmes. Selon ce porc, les humain·es ne seraient pas des animaux, parce que rendu·es étranger·ères à la vie animale. Et les femmes seraient les plus lâches, parce qu’au lieu de combattre à la guerre, elles feraient du tissage.

Mais ce porc était un homme avant de devenir un porc. Il ne se rend pas compte que s’il était né cochon en dehors de cette île orgiaque, il aurait été asservi. Il serait mort, probablement dévoré.

Faudrait-il qu’un porc se mette à la place d’une femme pour comprendre l’état autre ?

À peine assise sur cette chaise dans cet espace contigu, avec ce bureau qui nous sépare, le professeur dit mon nom en étirant ses syllabes. Un nom grec. Un nom chargé d’une histoire et d’une connotation très forte. Aussi, je suis une bonne élève, probablement la meilleure de sa classe. Il y en a toujours dont on se rappellera.

Un homme part en forêt ou sur une île. Et il est accusé de tous les maux. Couche avec des étudiantes, laisse sa blonde à maison, se perd, prend de la drogue, et rencontre une sorcière qui le transforme en porc. Lui, il décide de rester là. De ne jamais revenir.

Un voyageur arrive sur l’île d’Éea et demande à Circé de le traiter comme un chien. Il mange à la gamelle, se promène à quatre pattes, urine sur l’herbe. Elle joue avec lui quelques jours, puis le transforme. Et finit par regretter ses mains qui ne peuvent plus caresser.

Devenir l’animal de l’autre, c’est-à-dire l’objet.

Dans le mythe, elle ne veut coucher avec lui qu’après qu’il eut prouvé sa ruse. Et sa fourberie, c’est d’avoir tenté de la transpercer de son glaive au moment où elle le touche de sa baguette. Sa dominance annulée par Hermès, Circé doit se rendre à l’évidence. Le seul moyen qui lui reste pour avoir le pouvoir, c’est de coucher avec Ulysse.

J’ai lu un chant devant lui dans son bureau, je ne sais plus du tout lequel. Lui assis devant moi levée. Je sais que pendant que je lisais, je n’ai rien compris à ce que récitais, trop inconfortable. Comme prisonnière. Je me souviens que je suais beaucoup. Que je me demandais si je faisais bien les choses, la lecture, l’articulation, la transpiration.

L’histoire du lai est répétitive. Je suis la Phyllis à cheval sur le précepteur.

Au bout du quai coulé en cailloux, je me sens toujours immense. Le vent me pénètre directement les poumons et je m’imagine être une éponge qui se gonfle. Je suis pleine de cet air du large et je pourrais souffler une voile jusqu’à Ithaque. J’aime regarder les formes de tous les cercles de l’eau. C’est une méditation quotidienne. Les pics jouent des troncs comme des flûtes. Le soleil perce l’étendue de nuages et se fixe en ligne dans cette eau calme. L’horizon se miroite tandis que je m’étends sur le quai. Je présage l’apparition du lynx. Son surgissement.

Toutes les dernières dates que j’ai eues ont eu droit à ma blague d’autrice qui écrit un récit, dans lequel elle fait disparaître ses amants.

Le jardinier m’a dit que les orignaux restent souvent près des shacks dans les forêts, parce qu’ils savent que les loups ne s’approchent pas des maisons, ils ne s’approchent pas des humain·es.

Je veux qu’il retire sa lunette qui me cache l’œil bleu. Ses poils blonds sur sa peau sanguine pleine de coups de soleil. Sa peau rosée couverte de petites taches. La peau pêche de sa lèvre fêlée entre les miennes. Mâchée.

Je descends sur le quai qui se casse chaque année davantage. L’eau s’insère dans ses crevasses et gèle en hiver, prend de la suspension, éclate toujours un peu plus le bloc. J’aime ces longues craques dans la solidité de la pierre. Elles sont peuplées d’anguilles.

Je ne veux pas qu’il reparte. Je voudrais qu’il demeure avec moi une année. Que nous nous embrassions les bouches et les culs.

J’ai fait un voyage dans les îles grecques. Sur chaque bateau, chaque île, j’ai rencontré des hommes qui voulaient me garder dans leurs maisons. Trois Français âgés, encore des profs, voulaient m’enlever sur leur voilier à Naxos. Ce Grec dans son appartement athénien, et son autre ami grec dans un autre appartement après le trajet à moto. Ses larmes sur toute la surface de son visage, parce qu’il m’avait prêté le casque. Les miennes, ravalées devant chez lui, intoxiquées à l’anis. Un Gréco-québécois dans sa demeure sur la montagne à Paros, où il emmenait chaque été, une femme d’origine différente. Sa fierté de collectionneur. Puis cet Argentin étudiant à Thessalonique, de Mykonos à Santorini, dans ses chambres d’hôtel. Tous les lits et toutes les puces de ces lits.

Le ventilateur est une île au plafond. J’ai laissé les fenêtres ouvertes après qu’il eut brûlé la sauce. Sa musique sort par les ouvertures, contamine les chants de la forêt. Nous nous organisons des banquets lors desquels nous buvons tout le vin qu’il emmène. Et la molly, pour prêter des sermons imaginaires.

« Des fois j’aimerais que tu me frappes si fort que mes yeux me tombent. »

Je me tiens debout tout au bout du quai et je me suppose en maîtresse de cette eau. Le simple sentiment d’observation de l’étendue procède de l’osmose. Je flotte alors même que mes pieds ne quittent pas le sol. J’ai la tête confondue dans le miroir. Je me dépose sur la surface, attentive à toutes les voix. L’eau contient tous les sons. Réverbère et rejette tous les bruits. Je trempe ma plante sur le plancher mouvant et fais semblant d’y marcher comme sur une glace jeune, matière élastique et malléable. Il m’est arrivé de le fouler pour de vrai, alors que j’avais ingurgité mes poisons passagers.

Une fine pluie carillonne sur le dessus du lac, le perce. La surface est pleine de cercles. Je pourrais sauter, influencer toutes les gouttelettes, provoquer la bombe. Moi et mon empreinte provocante. J’adore les averses, le son de toutes les fractures qui se multiplient. L’eau est toujours vivante, bruyante, quand elle claque contre le quai. Elle est peuplée de formes qui se lèchent entre elles. Je voudrais qu’on me lèche comme le font ces vagues. Que les houles me lavent.

Je sors sur ma galerie, devant le lac et j’entends le tumulte de la nuit. Les insectes et les oiseaux crient au meurtre pour s’attirer. La pluie les a rassemblés sous les arbres. L’eau est redevenue calme et lisse. Je fume de l’herbe et inspire cet air frais et terreux. L’orage a retourné le sol, exposant ses humeurs. Les harles et huards lancent des sons mystiques. Je regarde le lointain puis me retourne vers la forêt, au-devant puis derrière, par intervalles, pour surveiller mon ombre. J’ai peur du lynx et je suis excitée. Je reste au bord de la maison comme une orignaude qui craint les louves et les loups.

Au chalet, il n’y a pas d’heures, pas de réseau, le temps y est nul et les toiles opaques gardent l’obscurité dans la chambre. Il dort dans mon lit de manière infinie et se lève sans notion temporelle.

J’attends le moment où il voudra partir pour de vrai. Je le pousserai alors sur cette pierre qui pointe sous la terrasse. Ça, ou un nouveau coup de baguette, pour ma collection.


  1. C’est ce que Plutarque énonce dans Que les bêtes ont l’usage de la raison.↩︎



Pour citer cette page

Ariane Lessard, « Autobiographie d’une chasse », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/lessard-2/> (Page consultée le 03 December 2022).


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