Le couple conceptuel « hostilité / hospitalité  » dans sa filiation ulyssienne comme clé de compréhension de l’opposition entre cosmopolitismes et anti-cosmopolitismes

Anna Khalonina
Université de Paris – Laboratoire EDA

Auteure
Résumé
Abstract

Anna Khalonina est doctorante contractuelle en sciences du langage (analyse du discours) à l’Université de Paris, au laboratoire EDA. Pour sa thèse, elle travaille sur la proposition d’une méthodologie d’analyse des conflits conceptuels au croisement des sphères politique et médiatique. Elle s’intéresse notamment à la façon dont le conflit entre les discours cosmopolitiques et souverainistes se joue dans l’espace public et permet d’accéder aux statuts actuels de ces discours.

Cet article interroge la façon dont le couple conceptuel hostilité et hospitalité, dans sa filiation « ulyssienne », participe à la structuration des conflits discursifs entre les cosmopolitismes et les anti-cosmopolitismes contemporains. Cette confrontation est saisie au moment où un discours pro-Brexit de la première ministre britannique Theresa May en octobre 2016 dénonce la notion de « citoyen du monde  » et suscite des contre-réactions médiatiques d’inspiration cosmopolite. L’article cherche à démontrer que la notion d’hospitalité dans les discours d’inspiration cosmopolite d’aujourd’hui hérite des problématiques du rapport à l’autre incarnées par la figure d’Ulysse. Cette étude avance l’hypothèse que les concepts d’hostilité et d’hospitalité constituent une perspective d’analyse pertinente pour l’étude des discours cosmopolitiques en conflit avec leurs antagonistes et que ces concepts révèlent les tensions internes des discours cosmopolitiques, entre ouverture et élitisme.

This paper examines how the concepts “hostility” and “hospitality” in their “Odyssean” filiation participate in the structuring of discursive conflicts between contemporary cosmopolitanisms and anti-cosmopolitanisms. This confrontation is studied through a pro-Brexit speech by British Prime Minister Theresa May in October 2016 criticizing the notion of the “citizen of the world” and the cosmopolitan-inspired media counter-reactions that followed. The paper first demonstrates how the notion of hospitality in today’s cosmopolitan-inspired discourses inherits the problems of the relationship to the other embodied by the figure of Odysseus. This study argues that the concepts of hostility and hospitality constitute a relevant analytical perspective for the study of cosmopolitan discourses in conflict with their antagonists, highlighting the complexity of cosmopolitical discourses themselves, whose internal tensions are revealed to be between openness and elitism.


L’odyssée est un voyage périlleux, un parcours pour le meilleur ou pour le pire, dont l’issue n’est pas connue par ceux et celles qui l’entament. Les migrant·e·s quittant leur pays entreprennent sûrement une de ces odyssées :

Pour un groupe de Siciliens – hommes, femmes et enfants –, l’odyssée vers la France coïncide avec la recherche d’une vie meilleure. Certains d’entre eux, pas tous, parviendront à passer les Alpes et on peut imaginer qu’ils réaliseront leur rêve. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les frontières européennes sont des barrières bien réelles et – pour fuir la misère – ces Italiens doivent non seulement franchir les montagnes, mais outrepasser les lois. Ils paient un passeur, qui les abandonne à leur destin une fois encaissé l’argent de leurs économies. Plus les difficultés augmentent et plus l’émigration paraît une solution obligée. On ne retourne pas dans le village sicilien, où les ouvriers travaillaient dans une mine de soufre qui a fermé faute d’être rentable. Heureusement pour eux, ils rencontrent, à la fin de leur périple, des gendarmes français au cœur tendre. Pour ce groupe de Siciliens, la vie continue. En France1.

Les frontières difficiles à franchir, les lois hostiles et les passeurs mensongers rendent cette odyssée pour « la recherche d’une vie meilleure » incertaine. Elle finit pourtant bien, mais non sans un coup de chance incarné par « des gendarmes français au cœur tendre ». Une forme d’hospitalité est ainsi nécessaire pour que les odyssées aient une fin heureuse.

Ce périple des migrant·e·s, bien qu’il ne soit pas celui d’un « retour », mais celui d’un « départ », est régulièrement associé, dans l’imaginaire occidental, au voyage d’Ulysse. De ce fait, mes recherches consacrées à la construction des discours cosmopolitiques2 dans les médias contemporains en Europe n’ont pas échappé au dialogue avec l’œuvre d’Homère. Je montrerai l’actualité de ce dialogue à partir du couple de notions « hostilité/hospitalité ». Foncièrement liées au personnage d’Ulysse et redéfinies dans la conception kantienne de la « paix perpétuelle3 », elles restent à l’ordre du jour4 en ces temps de crise d’accueil des migrant·e·s (qu’Agier reformule en « crise des États européens face aux migrants et aussi, au fond, une crise de la représentation de l’autre5 ») et de Brexit : des évènements qui nous interrogent sur notre capacité à nous comporter de façon hospitalière. Je considère que l’un des lieux privilégiés des débats contemporains sur les questions d’hospitalité et d’hostilité est celui où se font face les discours cosmopolitiques et anti-cosmopolitiques (notamment, souverainistes et nationalistes). Cette confrontation, dont l’histoire est longue de plusieurs siècles, continue à structurer les discours publics de nos jours6. Ainsi, je m’emploierai à montrer que le couple « hostilité/hospitalité », dont l’Odyssée reste une référence culturelle importante, constitue un angle d’analyse éclairant quant à la façon dont les discours du cosmopolitisme contemporain se construisent et entrent en conflit avec leurs antagonistes souverainistes et nationalistes. Il s’agira de montrer que le conflit entre les discours cosmopolitiques et anti-cosmopolitiques doit être analysé comme une confrontation de deux visions différentes du rapport à l’Autre, visions qui sont pourtant interreliées de façon intrinsèque.

Quels discours cosmopolitiques ?

Je m’appuierai ici sur deux types de données. Le premier illustrera la filiation interdiscursive qui existe entre la figure homérienne d’Ulysse et le discours public contemporain d’inspiration cosmopolitique. Il ne s’agit pas d’un corpus représentatif, mais d’exemples recueillis à l’occasion d’observations que je mène depuis plusieurs années sur ces discours7. Ces exemples serviront d’entrée en matière en démontrant le lien entre la figure d’Ulysse, les concepts d’hospitalité et d’hostilité comme thèmes centraux du poème homérien et les cosmopolitismes contemporains.

C’est dans un deuxième temps que la prégnance du couple « hostilité/hospitalité » sur les discours cosmopolitiques dans leur dimension conflictuelle sera analysée. Je m’appuierai pour cela sur un corpus de discours médiatiques britanniques et français qui négocient le sens, l’usage et l’acceptabilité du concept de « citoyen·ne du monde ». Ces discours ont en commun d’avoir été produits en réponse à la première ministre britannique de l’époque Theresa May. Lors d’une conférence annuelle du parti conservateur en octobre 2016, et suivant le référendum pour le Brexit de juin de la même année, May a affirmé : « If you believe you are a citizen of the world, you are a citizen of nowhere. You don’t understand what the very word citizenship means8 », ce qui a suscité une polémique donnant l’occasion aux journalistes, bloggeu·se·rs, universitaires et citoyen·ne·s ordinaires de débattre de la raison d’être des idées cosmopolitiques aujourd’hui. Ces productions médiatiques datant de 2016-2019 ont été recueillies à partir des bases de données Europresse et Factiva, et constituent un corpus d’une centaine d’articles d’opinion issus de diverses plateformes numériques nationales et régionales, ainsi que de blogues. Pourquoi chercher les discours d’inspiration cosmopolitique du côté de cette polémique ? La réponse nous est fournie par les données mêmes : en effet, cette confrontation entre le discours de Theresa May et les contre-réactions cosmopolitiques est perçue, par ceux et celles qui s’y engagent, comme une réalisation particulière de ce que j’ai désigné supra comme un conflit discursif entre l’anti-cosmopolitisme et le cosmopolitisme. On le voit, notamment, dans un article du philosophe Gaspard Koenig, qui met en avant le caractère tendanciel de l’énoncé de May en le représentant comme un (le ?) symptôme discursif de l’époque :

Au-delà des controverses économiques et des calculs électoraux, les sous-bassements idéologiques de ce revirement ont été clairement explicités par Theresa May lors de son discours à la conférence annuelle du parti conservateur. « Si vous croyez que vous êtes un citoyen du monde, a-t-elle déclaré, alors vous êtes un citoyen de nulle part. Vous ne comprenez pas ce que signifie le mot citoyenneté. » Formule si représentative de l’esprit du temps, des États-Unis à la Hongrie en passant par chez nous, qu’il convient de l’analyser soigneusement9.

De quoi cette « formule » est-elle « représentative » ? La réalité n’est pas nommée explicitement par Koenig, mais elle est suggérée par l’emploi métonymique des noms de pays (« des États-Unis à la Hongrie » et le déictique « chez nous » pour désigner la France) qui réfèrent au succès des leaders populistes et des partis d’extrême droite (Donald Trump, Viktor Orbán, Rassemblement national de Marine Le Pen) dans ces pays. S’engager dans un discours qui s’inscrit en faux contre l’énoncé de May revient alors à prendre position contre ces derniers, en guise de réaction à leur popularité dans l’arène politique. C’est en cela que la polémique sur le discours de May dépasse ses propres dimensions et devient un exemple représentatif de la confrontation discursive entre le cosmopolitisme et l’anti-cosmopolitisme.

L’étude présente est réalisée dans une perspective de l’analyse du discours dite « française », qui « n’a pour objet ni l’organisation textuelle considérée en elle-même, ni la situation de communication, mais l’intrication d’un mode d’énonciation et d’un lieu social déterminé10 ». En abordant le discours comme une pratique sociale, l’analyste du discours s’appuie sur la matérialité langagière située par rapport à son lieu de production sociale, politique, historique, etc. Dans le cadre de cette approche, mon travail s’inscrit dans une série de recherches sur les « querelles de mots11 », attentives à la façon dont plusieurs discours s’insèrent dans la sphère publique pour débattre du sens et des usages des concepts en circulation dans les discours d’une ou de plusieurs communauté(s).

Hostilité et hospitalité dans la langue et le discours

Ce couple de termes est remarquable par le lien étymologique qu’ils entretiennent, dérivés respectivement du latin hostis, qui a donné « hostile » par le passage de « celui qui est en relation de réciprocité » à « ennemi », et de hospes, dans lequel hostis a rencontré *pot(i)s (« lui-même »), comme nous l’apprend Benveniste12. Les deux mots se trouvent ainsi, selon Benjamin Boudou, « rassembl[és] autour du problème politique de la définition de “l’autre”, avec qui on engage ou non la réciprocité, déterminant ainsi la notion de citoyenneté13 ». En effet, si Benveniste entreprend l’analyse de l’étymologie d’« hostilité » et d’« hospitalité », c’est pour montrer que les changements linguistiques vont de pair avec les changements sociétaux14. Ce changement, comme on vient de le voir chez Boudou, concerne en fait le rôle du·de la citoyen·ne, d’où mon intérêt pour l’exploration des thèmes d’hostilité et d’hospitalité dans les discours cosmopolitiques – discours qui tentent de proposer une définition différente de la citoyenneté face à celle, bien connue, qui la considère comme restreinte par les confins de la nation. Mon hypothèse consiste ainsi à avancer que le conflit entre les anti-cosmopolites et les cosmopolites doit être appréhendé comme une confrontation entre deux visions différentes – les visions que l’antagonisme (né, en même temps, de la « parenté » étymologique) des concepts d’hostilité et d’hospitalité résume bien.

L’une des préoccupations actuelles autour de l’hospitalité est, comme le résume Daniel Payot, de nature citoyenne : il s’agit d’un dilemme entre l’éthique d’un accueil inconditionnel de ceux et celles qui viennent demander refuge, et la réalité des lois qui prescrivent un contrôle d’entrées et de motifs pouvant être considérés comme légitimes ou non15. L’une des solutions qu’il rapporte, en citant Derrida, consiste à « détermin[er] autrement la citoyenneté16 », ce que les discours cosmopolitiques tentent de faire, comme le montrera mon analyse des procédés discursifs déployés à cet effet.

L’Odyssée est en ce sens une clé de lecture précieuse car elle « pourrait être interprétée comme un texte portant principalement sur le problème de l’hospitalité, dans son ensemble et, particulièrement, dans son cœur : les chants VI à XII qui suivent le voyage de Télémaque et précèdent le récit du retour d’Ulysse à Ithaque17 ». D’un côté, l’épopée est en effet un récit de l’hospitalité, puisqu’« on y apprend qu’il est possible d’aller à travers les territoires des autres sans les détruire18 », contrairement à l’Iliade où la rencontre avec l’autre a pour but sa destruction. De l’autre, l’hospitalité à la grecque y est mise à l’épreuve : si certain·e·s hôte·sse·s d’Ulysse l’accueillent selon les règles de cette hospitalité, d’autres, cependant, se comportent de façon à les violer. Les rencontres d’Ulysse avec Nausicaa et avec le Cyclope sont habituellement citées en exemple, comme de nombreu.x.ses auteur.e.s le détaillent plus minutieusement qu’il ne serait possible de le faire ici19. Comment cette tension entre accueil et « désaccueil » est-elle réappropriée par les discours cosmopolitiques au regard de problématiques contemporaines ?

Quels usages de la figure d’Ulysse dans les discours contemporains d’inspiration cosmopolitique ?

Ulysse est décrit par Coulmas comme « un homme qui connaît et comprend le monde, un cosmopolite, si l’on veut déjà recourir à cette notion20 ». La représentation du personnage homérien comme un cosmopolite avant la lettre se maintient jusque dans les discours contemporains où, selon le domaine, il est associé à la découverte, à la solidarité, à l’attitude d’ouverture au monde – concepts que regroupe notre définition des discours cosmopolitiques. Ainsi, il est courant d’établir un lien direct entre le personnage d’Ulysse et l’hospitalité. Je me propose d’en citer quelques exemples issus des domaines variés du discours public : il s’agira du corpus « au vol21 » que j’ai évoqué supra.

Le nom d’Ulysse est d’abord largement exploité dans le tourisme et l’hôtellerie, secteurs qu’on appelle souvent « l’industrie de l’hospitalité22 ». Au-delà des noms des hôtels, il existe le UNWTO Ulysses Prize (le Prix Ulysse de l’Organisation mondiale du tourisme, OMT) attribué aux chercheu·r·se·s ayant contribué à la diffusion des connaissances dans le domaine23. Une autre récompense portant le nom du personnage, la bourse Ulysse, est une aide de la ville française de La Roche-sur-Yon à ses jeunes résident·e·s qui souhaitent s’engager dans un projet « de découverte culturelle, sociale ou solidaire24 » à l’étranger. Un centre d’hébergement belge pour les migrant·e·s, nommé Porte d’Ulysse25, est associé lui aussi à la notion d’hospitalité, comme le signale le titre d’un article publié par le CNCD26 et mettant en valeur l’activité du centre aux côtés d’autres mouvements citoyens en faveur des migrant·e·s : « En Wallonie aussi, on sait ce que l’hospitalité veut dire27 ». Dans le théâtre contemporain, comme le montre Lechevalier, l’Odyssée et son personnage sont souvent retravaillés pour « représenter la vulnérabilité, les incertitudes, la précarité du sort des migrants28 », réécritures qui nous permettent de nous interroger sur notre capacité hospitalière. Enfin, le discours scientifique a également adopté l’image d’Ulysse pour parler d’une souffrance qui atteindrait des migrant·e·s et qui ne serait pas un simple « mal du pays ». Elle serait causée à la fois par la séparation de sa famille et de son pays d’origine, mais aussi par ce qu’on pourrait qualifier d’un manque d’hospitalité. Le·la migrant·e éprouve la peur de mourir durant le trajet vers le pays de destination, ou encore de ne pas pouvoir subvenir à ses besoins une fois sur place ; l’angoisse de voir son projet migratoire s’évanouir ; des difficultés à réunir sa famille autour d’il·elle. Cette souffrance est connue, dans la littérature médicale, sous le nom de « syndrome d’Ulysse29 ». Pour Achotegui, il est le fruit de la « déshumanisation30 » : autrement dit, de l’hostilité envers l’autre, si l’on revient à nos concepts centraux.

Ces quelques exemples résument la persistance avec laquelle on continue d’associer Ulysse à l’idée d’hospitalité dans les discours d’inspiration cosmopolitique au sens large. Quel serait alors le rôle des concepts d’hostilité et d’hospitalité dans ce type de discours lorsque ceux-ci se forment en situation de conflit ?

La structuration des discours cosmopolitiques autour de l’opposition « hostilité/hospitalité »

Les discours cosmopolitiques de mon corpus principal se construisent à la fois autour des dénonciations de l’hostilité étatique envers les étranger·e·s et autour de la célébration de l’hospitalité émanant du « terrain ». Ces deux stratégies correspondent respectivement à la critique des politiques migratoires et à la valorisation des actions locales d’accueil par les citoyen·ne·s.

Discursivement parlant, la critique du manque d’hospitalité envers les étranger·e·s est souvent organisée autour de la formule « hostile environment31 », présente dans le discours politique britannique depuis 2013. La création de l’« environnement hostile » pour les immigré·e·s en situation irrégulière a été alors fixée comme un des objectifs pour réduire l’immigration vers le Royaume-Uni. Reprise par d’autres act·eur·rice·s du discours public, la formule a fini par désigner, de façon générale, les politiques défavorables à l’accueil des migrant·e·s et refugié·e·s. La formule a notamment été réactivée au moment du scandale dit de la « génération Windrush », alors que des personnes arrivées au Royaume-Uni dans les années 1940-50, principalement des Caraïbes (Empire Windrush étant le nom du bateau qui a transporté le premier groupe de migrant·e·s en 1948), sont menacées d’expulsion : il s’est avéré qu’après plusieurs décennies passées sur le sol britannique, certain·e·s n’étaient toujours pas en possession des documents légalisant leur séjour. Dans ce contexte, l’énoncé de Theresa May sur les « citoyens du monde » , au cœur de la polémique étudiée dans cet article, est représenté comme un indice de surface du discours anti-immigration, métonymiquement désigné, lui, par la formule « hostile environment » :

If you believe you are a citizen of the world, you are a citizen of nowhere” – so said British prime minister Theresa May in a speech which captured the tone of the Conservative government’s long-running campaign to crack down on immigration. From creating a “hostile environment” for illegal immigrants, to ramping up visa restrictions and pursuing a Brexit deal to end freedom of movement between the UK and Europe, the Conservative government has made strenuous efforts to prevent immigration to the UK32.

L’étendue de l’« hostilité » envers les migrant·e·s est signalée par l’usage des prépositions « from » et « to », ainsi que de la conjonction « and », produisant l’effet sémantique d’une emprise totale de l’attitude « hostile » sur la politique britannique.

La construction de l’hospitalité prend, quant à elle, des formes variées. Limitée par l’espace de l’article, je n’évoquerai ici qu’un seul procédé. En réponse à l’hostilité gouvernementale, qui viendrait d’ « en haut » – des instances du pouvoir -, ceux qui la dénoncent se représentent une hospitalité qui viendrait « d’en bas » : des citoyen·ne·s, des associations et des élu·e·s locaux·ales.

Ce type de rapport à l’Autre, le cosmopolitisme local, désigné par la députée Caroline Lucas comme une « compassionate refugee policy », met en valeur l’hospitalité des citoyen·ne·s et des élu·e·s locaux·ales :

I’m deeply proud to represent a City of Sanctuary and I’m consistently inspired by the work done by volunteers who welcome refugees. When Theresa May says “if you are a citizen of the world, you are a citizen of nowhere” she doesn’t represent Brighton and Hove. Of course we all have a sense of place – whether we’re Brightonians, English, British or any other nationality – but we also recognise that ties of humanity bind us to people in need wherever they live.
The fight for a compassionate refugee policy continues. The children’s commissioners from the four British nations have written to the Government arguing against the Dubs U-turn, and thousands of people have signed petitions calling for a reversal.
[…] By continuing to be a beacon of hope in these dark times Brighton and Hove offers an alternative to Theresa May’s little Britain – let’s make sure she continues to hear the voices of those who believe in a welcoming society
33.

L’idée d’hospitalité passe ici par l’usage d’un vocabulaire qui renvoie à l’accueil favorable (« volunteers who welcome refugees », « welcoming society »), selon le principe cosmopolitique de la commune humanité34 ties of humanity bind us to people in need wherever they live »), mais ancrée dans la localité (« of course we all have a sense of place »). La prise en compte de ces pratiques pour l’instauration d’une hospitalité politique au niveau de l’État, que beaucoup appellent de leurs vœux35, apparaît comme souhaitable. Cette politique « hospitalière » implique l’empathie (« compassionate [refugee policy] ») et, sur ce point, elle s’oppose également à l’hostilité présumée du discours et des politiques du gouvernement.

Outre l’antagonisme des deux concepts, j’ai insisté, en évoquant l’histoire du couple « hostilité/hospitalité », sur leur parenté étymologique. Leur lien intrinsèque se laisse aussi percevoir dans les discours cosmopolitiques qui ne sont pas de « simples » appels à devenir citoyen·ne·s du monde, mais des univers complexes au sein desquels coexistent des représentations différentes. Un exemple me permettra d’illustrer que les représentations de l’hospitalité chez les porteur·se·s des discours d’inspiration cosmopolitique sont sujettes à contradictions. Évoquant le scandale susmentionné de la génération Windrush, le journaliste Alex Andreou s’indigne en le considérant comme symptomatique (« pattern of behaviour ») du traitement actuel des immigré·e·s :

I made an active choice to use my right as a European citizen to make a life in a country open to me, in a country that explicitly invited me. Even if you feel nothing for her or me, temper your language out of pure self-interest. You say you want to lead “Global Britain”. You say you want to attract “the brightest and the best”. Think what the world’s brightest and best think of a country that has a history of welcoming migrants when expedient, then un-inviting them and victimising them when they are no longer politically convenient. This isn’t your first strike. The Windrush scandal is still in the news. This is becoming a pattern of behaviour. What “brightest and best” would choose such a country36?

Il cite Theresa May affirmant vouloir attirer dans le pays « les meilleurs et les plus brillants » des immigré·e·s. En plaidant pour une meilleure politique d’accueil, et dénonçant la politique migratoire du gouvernement conservateur, le journaliste prend toutefois lui-même pour évidence le principe de l’immigration sélective, basée sur le « mérite » de la personne, et notamment sur le profit économique qu’elle est susceptible d’apporter au pays d’accueil. En effet, ce qu’Andreou remet en question, c’est l’attractivité du pays pour ce genre d’immigré·e·s « brillant·e·s », mais pas le principe éthique d’un tel accueil. Le fait que « le pendant de la sélection économique des migrant·e·s consiste en un regain de contrôle et de rejet des “indésirables” et des “inutiles”37 » est ainsi complètement passé sous silence dans cette contribution qui s’inspire, au fond, des idéaux cosmopolitiques. Cela permet d’envisager les discours cosmopolitiques tels qu’ils sont sous-tendus à la fois par des idéaux d’ouverture et par des représentations élitistes de la citoyenneté mondiale.

Conclusion

Les discours cosmopolitiques revêtent aujourd’hui un statut ambivalent dans les différents domaines du discours publics. Propulsés par des établissements éducatifs38, ils sont en même temps facilement dénigrés dans des espaces de communication politique où leurs porteu·r·se·s peuvent être perçu·e·s comme des « non-citoyen·ne·s » indifférent·e·s à leurs communautés et à leurs pays d’origine. L’une des manifestations de ce type de confrontation est celle qui trouve, à son origine, l’énoncé de May sur les « citoyens du monde ». J’ai abordé cette opposition à travers le couple conceptuel « hostilité/hospitalité » dans sa filiation interdiscursive avec la figure d’Ulysse. La première sélection d’exemples de discours publics a montré la prégnance de cette connexion, établie dans le discours d’inspiration cosmopolitique, entre le personnage d’Ulysse et le couple conceptuel « hostilité/hospitalité ». Cela a permis d’observer les discours cosmopolitiques de mon corpus principal en les articulant autour de la question du rapport à l’autre, base axiologique sur laquelle ce type de discours entre en conflit avec des antagonistes qui préconisent la primordialité voire l’exclusivité de l’identité nationale. Nous avons pu constater que les discours cosmopolitiques s’attachent d’abord à discréditer les politiques et discours qualifiés d’« hostiles » à l’égard de ceux et celles qui ne font pas partie de la communauté nationale. L’hostilité descendante, critiquée, est opposée à l’hospitalité ascendante, ce qui permet de célébrer le cosmopolitisme de l’accueil local. En ce sens, soulignons l’importance, pour ces discours, de mettre en avant l’attachement à la fois global et local des citoyen·ne·s du monde en anticipant, justement, les possibles accusations de « déracinement » mentionnées au début de cette conclusion.

Toutefois, comme tout autre discours, les discours cosmopolitiques n’obéissent pas à une dichotomie parfaite, mais portent en eux des représentations différemment hiérarchisées39. Puisque l’objet de l’ensemble de mes recherches concerne leur complexité, et l’ambivalence de leur statut, j’ai tenu à en donner un exemple dans lequel une critique de l’hostilité politique envers les migrant·e·s cohabite avec le principe de l’immigration sélective basée sur le profit économique. En effet, le couple conceptuel « hostilité/hospitalité » constitue une perspective d’analyse féconde non seulement quant à la confrontation entre le cosmopolitisme et ses antagonistes idéologiques, mais aussi en ce qui concerne l’analyse des tensions internes propres aux discours cosmopolitiques contemporains.


Pour citer cette page

Anna Khalonina, « Le couple conceptuel “hostilité / hospitalité” dans sa filiation ulyssienne comme clé de compréhension de l’opposition entre cosmopolitismes et anti-cosmopolitismes », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com/dossier_9/khalonina/> (Page consultée le 03 December 2022).