Quand Ulysse se fait refaire le portrait par les femmes

Ariane Ferry
Université de Rouen

Auteure
Résumé
Abstract

Ariane Ferry est professeure des universités en Littérature comparée (université de Rouen Normandie, France) et membre permanent du CÉRÉdI – EA 3229. Spécialiste de mythocritique et de réécritures, elle travaille en diachronie de l’Antiquité à la période contemporaine. Avec Sandra Provini, elle porte depuis 2016 un projet intitulé « La Force des femmes, hier et aujourd’hui. » Pour ses publications, voir <http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/main/?ariane-ferry.html>.

Guerrier vainqueur à Troie, aventurier audacieux protégé par plusieurs immortelles, roi, père et époux réaffirmant, au prix d’un massacre, son autorité à Ithaque après vingt ans d’absence, Ulysse a longtemps été considéré comme un modèle de virilité par les commentateurs d’Homère. Parmi eux, Gabriel Audisio (1945), dont les stimulantes analyses sont relues ici pour leur opposer le contre-portrait d’Ulysse dessiné par des femmes qui assument un point de vue genré sur la figure. L’article examine, en prenant appui sur un corpus composé d’œuvres méta- et hypertextuelles se rapportant à l’Iliade et à l’Odyssée, comment les universitaires et les traductrices d’un côté, les romancières et les personnages féminins de l’autre, ont fait bouger les lignes de ce portrait pour porter un discours critique sur la domination masculine qu’il semble si bien incarner, que celle-ci soit intellectuelle, idéologique ou matrimoniale, qu’elle s’exerce par la parole, la loi de la guerre, la violence physique ou une organisation sociale faite par et pour les hommes.

Victorious warrior of Troy, daring adventurer protected by several goddesses, king, father and husband, reaffirming, at the cost of slaughter, his authority in Ithaca after a twenty-year absence, Ulysses has long been considered a model of virility by Homer’s scholars. Among them is Gabriel Audisio (1945), whose stimulating analyses are revisited in this paper to contrast them with the counter-portrait of Odysseus drawn by women who assume a gendered point of view about the figure. This paper analyses, starting from a corpus composed of meta- and hypertextual works related to the Iliad and the Odyssey, how scholars and translators, as well as female novelists and characters, have shifted the lines of this portrait to bring a critical discourse on the male domination that Ulysses seems to embody so well, whether it is intellectual, ideological or matrimonial, or embedded within speech, the laws of war, physical violence or a social organization made by and for men.


Images d’hier : l’homme méditerranéen et la gardienne du foyer

Ulysse ou l’intelligence : tel est le titre du bel essai que fit paraître, en 1945, le poète, romancier et essayiste Gabriel Audisio. Dans un « avertissement » liminaire, il prévenait son lecteur que le « [l]yrisme et l’érudition […] anim[aient] tour à tour » son ouvrage « bâti sur deux thèmes […] celui du génie méditerranéen, incarné par Ulysse, et celui d’Ulysse, figure de l’homme universel1 ». Ce texte personnel et poétique, littéralement inspiré par un Ulysse dont l’écrivain avoue qu’il le hante depuis des décennies, qu’il nomme « cet Ulysse de mon cœur, cet Ulysse de mes entrailles », auquel il admet « s’identifier » et dont il dit devoir se « guérir », venait conclure une trilogie méditerranéenne2 portant sur la Grèce et l’Algérie. Audisio, comme Victor Bérard avant lui3, fabrique son propre Ulysse, très incarné : il se préoccupe de son âge parfait4 – quarante-cinq ans –, de sa taille (« pas grand »), de son « allure », de ses « cuisses », de ses « mains », de sa « rare puissance »5, de sa voix où il entend « du miel et du bronze6 », puis de son caractère. D’Ulysse, il dresse un portrait « fabuleux7 » et complexe, redessinant au fil des pages les contours de la figure mythique à partir de sa relecture attentive du « Texte » – avec un T majuscule pour désigner, de temps à autre et non sans humour, « la bible d’Homère8 » –, mais aussi à partir de ce qu’il projette sur elle de désir, avec le rêve fou de rencontrer ce « spectre » longtemps poursuivi et qui lui apparut un jour, « dans un hameau de l’Oise9 », voire de le faire « naître des cornues de [s]on rêve10 ».

Fasciné par l’homme et sans doute par le modèle de virilité qu’est Ulysse bien plus que par le héros, Audisio s’intéresse sans surprise – comme beaucoup d’autres avant et après lui –aux relations d’Ulysse avec les femmes – mortelles et déesses. C’est dans une séquence intitulée « L’homme et la femme » qu’il se livre à des réflexions plus générales sur la permanence du postulat de l’autorité masculine sur la femme dans les sociétés méditerranéennes depuis l’Antiquité, et dont il puise plusieurs exemples dans l’Odyssée. De ce postulat découlent une organisation sociale et un certain nombre de droits et d’interdits pour les deux sexes, qui concernent la liberté ou l’interdiction de sortir du foyer, de vivre des amours et de rechercher le plaisir hors du mariage, mais aussi de juger du comportement du conjoint en fonction du respect ou du non-respect de ce cadre normatif. Tandis que « la femme méditerranéenne, qu’elle soit grecque, égyptienne, romaine ou musulmane » est confinée dans son foyer, « [l]’homme est libre de sa personne. Rien ne s’oppose à ce qu’il aille quêter l’amour en dehors du foyer11 ». En retour, il ne souillera pas ce foyer et se tiendra « pour lié par les plus profondes obligations envers la femme » qui est la maîtresse de son foyer, l’Épouse et la Mère. Et tant que l’homme s’en tient rigoureusement à cette distinction stricte entre ce qu’il peut faire hors du foyer et dans son foyer, « cette femme ne souffre pas, dès lors que l’intégrité du foyer est préservée, parce qu’elle sait qu’elle jouit d’un privilège moral et religieux » que les autres femmes, celles qu’Audisio nomme les illégitimes, n’auront jamais. L’essayiste n’ignore pas que son affirmation peut heurter ce qu’il appelle « nos répugnances de féministes », c’est-à-dire celles qu’il partage avec ses contemporains, mais « il faut consentir, ajoute-t-il, que nous nous trouvons là devant une des plus anciennes et des plus profondes traditions méditerranéennes » renforcées par le droit romain. Renvoyant à sa propre époque – la fin des années 1940 –, Audisio, pour éclairer sa propre position en mettant l’accent sur la coexistence de cette organisation sociale genrée – par ailleurs contestée et ébranlée – et d’un mouvement d’émancipation des femmes dont il prend acte, poursuit en ces termes :

Notre droit civil continue d’entourer la femme de sévères entraves juridiques tout en lui accordant une haute considération morale qui est fondée sur la légitimité et la maternité. […] Qui ne verrait ici qu’apologie de la facilité des mœurs et complaisance morale se tromperait lourdement. Je le récuse d’avance. Constater une évidence n’est pas en tirer force de loi. […]
Il n’y a pas si longtemps que l’homme a cessé de gouverner seul partout ; si les femmes accèdent au pouvoir, ce sont encore des lois faites par des hommes qui les conduisent.
Quant au conservatisme social, je n’y vois pas un meilleur argument. C’est prendre l’effet pour la cause : les réactionnaires qui veulent empêcher l’émancipation des femmes ne sont pas les conservateurs d’une société, ils en sont eux-mêmes les « conservés »12.

Je m’intéressais depuis deux ans déjà à toutes sortes de réécritures contemporaines de l’Iliade et de l’Odyssée, lorsque j’ai lu l’essai de Gabriel Audisio. Les quelques pages dont je viens de rendre compte m’ont arrêtée net, tant elles faisaient, de manière saisissante, contraste avec les discours et les actes des « femmes d’Ulysse » que la fiction contemporaine reconfigurait, mais aussi avec les discours méta-textuels produits aujourd’hui par des femmes – universitaires ou traductrices. Deux éléments dans cette analyse de 1945 contredisaient particulièrement mon appréhension du corpus que j’étais en train d’explorer : l’affirmation que les femmes ne souffraient pas des libertés prises par leur époux – alors même qu’elles n’avaient pas le droit d’exprimer publiquement cette possible souffrance ; l’idée que les femmes n’avaient rien à dire, et encore moins à redire aux aventures de leur époux hors du foyer. Car si la Pénélope homérique a été durablement figée dans la posture avantageuse – pour la survie du système patriarcal – de l’épouse fidèle qui attend son Ulysse de mari, les Pénélope contemporaines ne se contentent plus d’accepter leur sort en silence, dans la douleur et les larmes : elles redressent la tête, haussent la voix, formulent des doutes ou des critiques, contestent ou ignorent l’autorité du héros-époux, quand elles ne le poignardent pas à mort, les aiguilles réservées aux ouvrages pour dames étant toujours susceptibles de devenir des armes entre leurs mains désormais indociles. Pareille révolution n’a pas été, on s’en doutera, sans faire bouger les lignes structurant et idéalisant le beau portrait d’Ulysse élaboré par Audisio.

Le spectre de Clytemnestre, adultère et meurtrière

Dès l’époque où Audisio décrit sa passion pour Ulysse, une telle posture – affliction, infinie patience et fidélité de Pénélope – semble déjà contredite par des réécritures qui réinventent les personnages féminins de l’épopée pour les rendre plus actifs, libres et loquaces. Que l’on songe à Naissance de l’Odyssée (1930) de Jean Giono, où Ulysse ne rentre pas dans un premier temps, ayant fait le libre choix de s’attarder loin d’Ithaque pour s’abandonner au plaisir dans les bras d’innombrables femmes (« Le retour d’île en île ! N’était-ce pas plutôt de femme en femme13 ? »). Il n’envisagera le retour que piqué par la jalousie, lorsqu’il aura appris de Ménélas, de passage à Cythère – Ulysse y vit avec une « maîtresse femme : Circé de Cythère14 » – « les débordements de Pénélope », qui « avait pris des amants, des jeunes », avant de s’amouracher « d’un certain Antinoüs qui la grugeait et avec lequel elle mangeait son bien15 ». Rumeur ou pas, peu importe : Ulysse ne se souvient de Pénélope que lorsqu’il se la représente dans les bras de multiples amants, c’est-à-dire libérée de ses obligations d’épouse et ne songeant plus à lui, le maître des lieux et, par contrat de mariage, de son corps.

Que l’on songe surtout à Paix à Ithaque, roman polyphonique du Hongrois Sándor Márai publié en 1952, quelques années après la parution de l’essai d’Audisio. Márai organise le roman en trois chants confiés à trois narrateurs autodiégétiques successifs : Pénélope et deux fils d’Ulysse, Télémaque et Télégonos, le fils qu’aurait eu Ulysse avec Circé et qui, dans certaines versions tardives, tue son père. Chacun tente, à travers la remémoration et la collecte de témoignages, de comprendre qui était Ulysse, mort depuis longtemps. Au début du premier chant, Pénélope annonce qu’elle veut rétablir les faits, si déformés par l’aède aveugle : « La vérité, je suis seule à la savoir, moi qui étais couchée dans le lit de mon mari et qui l’ai attendu pendant vingt ans16. » Elle exerce donc, longtemps après les faits, un droit d’inventaire sur les mensonges et les ruses d’Ulysse, notamment lorsqu’il simule la jalousie pour pouvoir la juger, elle, après son retour, et l’exiler sur le continent : débarrassé de la gardienne de son foyer, il aura toute liberté de reprendre la mer – les heureuses retrouvailles d’Ulysse et de Pénélope ne seraient donc qu’un mythe de plus. Du réquisitoire qu’Ulysse prononce ce soir-là contre elle, Pénélope soupçonne qu’il n’est qu’une comédie de plus, actualisant l’une des innombrables « versions » ou « variantes » de son époux dont elle a déjà eu un large aperçu au cours de son existence. Ce passage, que nous citons un peu longuement, illustre exactement la définition que donne Véronique Léonard-Roques de la figure mythique comme « somme jamais close de ses incarnations17 », et, au sein du roman, annonce l’échec de Pénélope à saisir son mari dans sa « vérité ». La vision qu’elle a de lui dans toutes ses versions est, malgré le foisonnement des variantes connues d’elle, impuissante à lui révéler la totalité d’une figure qu’elle compare ici à l’ondoyant Protée – toujours susceptible de se réincarner sous des formes différentes, imprévisibles et toujours renouvelables.

– Tu m’as trompé, dit-il d’une voix rauque.
Je n’avais pas compté avec cela. Dans mon affolement, ma voix se bloqua.
J’aurais voulu crier, mais ma voix resta bloquée dans ma gorge. L’idée qu’Ulysse puisse être jaloux était surprenante. Il se peut – car je l’avais senti ainsi – qu’il soit devenu réellement fou… À cet instant, comme dans un rêve, comme les mourants voient s’écouler les événements passés de la vie évanouie, j’ai vu mon mari dans toutes ses versions. Je l’ai vu, jeune homme, entrant en compétition avec une amusante désinvolture pour Hélène et pour moi à Sparte ; ensuite me conduisant, épouse intimidée, fière et amoureuse, dans sa maison, dans la rocheuse et agréable Ithaque. […] Je l’ai vu entre les bras d’étrangères, ceux de Calypso, de Circé, de la demi-vierge Nausicaa qui zézayait, et de la charitable (d’une manière suspecte) Leucothée, et invariablement, éternellement, entre les bras de cette infâme, de cette impudique Hélène de Sparte… […] J’ai entendu sa voix, lorsqu’il mentait et s’enorgueillissait d’être « l’amant des plus belles femmes ». […]
Je l’ai vu comme un maquignon qui soutire des cadeaux d’or et d’argent de ses hôtes et de ses compagnons de route, je l’ai vu comme un héros, qui massacre autour de lui sans appréhension, avec son long sabre… J’ai vu cela à cet instant, et encore bien des variantes. J’ai vu toute sa vie, j’ai vu mon mari. Et comme si le brouillard avait obscurci mes yeux, j’ai compris que cet homme n’était en réalité perceptible que comme l’ondoyant monstre aquatique, Protée, qui remonte parfois des eaux du Chalcidique pour désorienter les hommes par ses continuels changements.
Cette fois il était jaloux, cet homme dont l’infidélité fut chantée dans chaque île un peu peuplée par de longs chants !
Mon mari, qui après ses dérobades hypocrites du début, était allé à la guerre pour reconquérir son ancienne maîtresse !… […]
– Je ne crois pas que tu sois fou ou dément, dis-je posément, lorsque j’eus retrouvé l’usage de mes sens et que le brouillard eut disparu de mes yeux. Simplement, tu veux quelque chose !
– Tu m’as trompé et tu m’as été infidèle, dit-il gravement. Tu dois quitter la maison18 !

« La femme […] aucun doute qu’elle ne tienne l’homme pour libre, hors du foyer. Ce qu’il y fait ne la regarde pas et elle n’y regarde pas19 ». Ce qu’affirme Gabriel Audisio pour décrire la relation dissymétrique existant entre époux est-il si vrai ? La tradition grecque offre diverses figures d’épouses bafouées qui n’acceptent pas le sort qui leur est fait et y réagissent avec une violence meurtrière – non sans proférer des mots accusateurs qui ont résonné sur la scène tragique pendant des siècles – même si elles y jouaient le mauvais rôle. Prenons le cas de Clytemnestre qui accueille avec un couteau assassin son époux Agamemnon à son retour de Troie et qui est construite en figure antagonique de Pénélope dans l’Odyssée. Figure repoussoir, la sœur d’Hélène semble désormais constituer pour l’épouse solitaire une sorte de tentation. La récente Pénélope de Natalie Haynes (A Thousand of Ships, 2019) semble ainsi l’approuver par avance lorsque, dans une lettre à Ulysse où elle se plaint de son absence, elle admet souhaiter la mort du commandant en chef de l’armée grecque qui lui a pris son mari :

Sometimes, when the mood takes me and the wind blows through our draughty halls from the north, I offer a little prayer for the death of Agamemnon. I used to wish he would die in battle, but now I hope for a more ignominious end for the man: a falling rock, perhaps, or a rabid dog20.

Certes, ce n’est pas – encore – la mort de son époux dont elle formule le souhait, mais Pénélope fait ici sauter un tabou en contestant l’ordre militaro-patriarcal qui éloigne d’elle Ulysse – éloignement auquel il a consenti en n’inventant pas la ruse efficace pour se soustraire à l’appel des Grecs, ruse qu’elle, avec son intelligence de femme, aurait trouvée en sacrifiant sa propre chair21. Du reste, dans la fiction contemporaine, la contamination de la figure de Pénélope par celle de Clytemnestre est déjà effective : Ulysse en fait les frais et périt frappé ignominieusement par une aiguille à tricoter dans Huorasatu (2011), roman de la Finlandaise Laura Gustafsson qui ne cache pas ses engagements féministes. C’est que la gardienne du foyer d’Ulysse en avait gros sur le cœur, un sentiment partagé avec Circé qui, au fil de quelques échanges téléphoniques amicaux et solidaires, lui avait révélé qu’elle avait métamorphosé en porcs des hommes qui agissaient … en porcs. C’est aussi que le comportement du maître des lieux, à son retour, avait de quoi irriter l’épouse la plus patiente. Ces quelques extraits du « Récit du divorce de Pénélope » donneront au lecteur une idée de la reconfiguration du retour du héros opérée ici, reconfiguration narrative mais aussi poétique, servie par une langue en guerre contre le style et le registre épiques : s’y exprime toute l’agressivité accumulée de l’épouse que libèrent l’égoïsme de propriétaire et la violence masculine d’Ulysse.

Ulysse a été absent dix ou vingt ans. Puis un jour il est revenu à la maison. Il est entré avec ses gros souliers et il a braillé : « Honey I’m home ! »
J’avais vécu ce moment des milliers de fois dans ma tête. Certaines fois je lui sautais au cou et on se retrouvait en train de baiser, d’autres fois je lui démontais la tronche et seulement ensuite on baisait. Mais quand ça s’est passé pour de vrai, je suis juste restée assise et j’ai suivi à l’oreille la direction de ses pas. J’ai pris un petit coup de rosé, vu que c’était le matin encore, et j’ai sorti mon ouvrage de dessous le lit. J’ai attendu là qu’il me trouve. Au final il est entré dans ma chambre, avec l’air d’attendre que j’y fonce dans les bras avec zéro commentaire sur ses aventures maritimes.
Ben c’est pas ce que j’ai fait. […]
Et moi j’y ai balancé que je te quitte. Que ce mariage c’est terminé.
Il a commencé à gueuler que tu peux pas faire de la merde pareille sale pute, que moi je rentre d’un long voyage et que la bonne femme elle trouve qu’à se plaindre et à me préjuger et si tu retires pas tout de suite ce que tu viens de dire, je te tue.
Bon, je dois reconnaître que je ne suis pas totalement sûre de ce qui s’est passé après, mais la première chose que je me rappelle c’est qu’il était allongé devant le lit, une aiguille à tricoter les chaussettes plantée dans le cœur et qu’il ne respirait plus.
Et je me suis dit que c’était bien22.

Même si Audisio aurait sans doute désapprouvé une fin aussi ignoble pour son héros, il se montre parfaitement conscient que la façon dont nous nous représentons Ulysse, et donc dont nous relisons-réécrivons Homère, obéit aux univers et aux cadres de représentation propres à chaque génération. Il en fait incidemment la remarque à propos des modes qui ont affecté, dans diverses traductions du passé, la barbe d’Ulysse :

Mais nous ne savons pas résister à l’entraînement de l’actualité. Pour Homère on le voit bien aux traductions : l’Ulysse de Mme Dacier ne pouvait point porter la barbe. Là où Leconte de Lisle, où Victor Bérard tirent du texte une barbe aussi barbe que possible, Mme Dacier ne met au menton d’Ulysse que l’ombre bleue du poil. Elle se rattrape sur les boucles, et en remet plutôt, aussi bien qu’il sied à un siècle de perruques.23

Que sied-il au siècle présent ? Comment, si nous acceptons que « le visage poétique d’Ulysse » est « une figure incessamment créée », les nouvelles « Madame Dacier », qui traduisent et plus fréquemment commentent les textes homériques, désormais avec l’autorité épistémologique reconnue aux femmes universitaires, réinventent-elles son visage poétique en s’écartant du paradigme d’interprétation qui était celui que s’était choisi l’auteur d’Ulysse ou l’intelligence et qui fut longtemps dominant ?

Commenter et traduire pour déconstruire le monde d’Ulysse

Premier constat, quantitatif : les discours sur Ulysse produits par des femmes dans les domaines de la littérature méta-textuelle savante et de la fiction prolifèrent. Les femmes sont nombreuses à avoir conquis la reconnaissance académique de leurs pairs classicistes en développant de subtiles analyses sur le corpus homérique et sur Ulysse – celui de l’Iliade comme, plus fréquemment, celui de l’Odyssée –, mais aussi sur l’hyper-personnage qu’il est devenu dans le cadre d’ouvrages comparatistes étudiant la réception créatrice des textes homériques. Deuxième constat, qualitatif : commenter, c’est nécessairement revenir sur les commentaires des autres et se positionner par rapport à des discours antérieurs, majoritairement tenus par des hommes. Même les femmes universitaires qui entreprennent, dans une perspective « universaliste » – position généralement adoptée par les Françaises –, de rendre compte du monde d’Ulysse se trouvent parfois tentées, au détour d’une phrase, de prendre leurs distances par rapport à certains propos de leurs collègues, masculins ou féminins, qui leur apparaissent déterminés par un male gaze qui ne s’avoue pas ou des clichés misogynes bien enracinés. Prenons l’exemple du classique Homère et l’Odyssée écrit par Suzanne Saïd (1993 ; 2010). Au chapitre IX, intitulé « Les femmes de l’Odyssée », sans véritablement s’emparer d’une bannière féministe, Saïd souligne d’abord que l’attention accordée par la critique « à la face féminine de l’Odyssée24 » – l’importance des personnages féminins est quant à elle reconnue depuis l’Antiquité – s’est très nettement amplifiée depuis la fin du XXe siècle, avec parfois un décentrement du regard au profit de Pénélope, vue par certains comme la véritable héroïne du poème25. À propos de certains jugements prononcés sur Calypso et Circé, trop souvent assimilées selon elle à « des femmes ordinaires », l’helléniste suggère avec humour qu’une telle « interprétation » s’inscrit dans une vision du monde masculine, en risquant l’hypothèse qu’elle « en dit peut-être plus sur la psychologie des lecteurs masculins que sur le texte d’Homère » – lecteurs qui, comme Audisio, se projettent sur la figure d’Ulysse. De « ces lectures trop personnelles », elle donne l’exemple des remarques de W. Stanford qui « préfère incontestablement la chaleureuse affection (“warm affectionatess”) de Calypso » à la froideur qu’il prête à Circé ; ou de celles, inverses, de C. Segal qui « penche au contraire pour Circé qui comprend mieux les hommes : plutôt que de chercher à retenir son amant, elle le laisse partir au premier signe de déplaisir »26. Saïd observe encore, toujours à propos de ces deux déesses, leur « infériorité par rapport aux dieux » : eux qui « multiplient les aventures avec les mortelles (comme le rappelle le catalogue des héroïnes dans la nekuia – XI, 23270, 305-320) », mais « dénient à leurs consœurs le droit de s’unir à des humains, sans doute pour défendre leur privilèges, mais peut-être aussi pour maintenir entre les sexes une hiérarchie qui risquerait d’être compromise si le partenaire féminin avait un statut supérieur à celui de son homologue masculin27 », fût-il un mortel comme Ulysse. De Pénélope, elle dresse un portrait nuancé soulignant l’impuissance et le désespoir qui la caractérisent longtemps dans le texte, avant de se pencher sur les interprétations contradictoires qui ont accueilli la « série d’actions qui auront un impact incontestable sur le déroulement des événements » – et dont elle est « l’initiatrice28 » – du chant XVII au chant XXI. Interpréter Pénélope dans ses rapports à un Ulysse absent, dissimulé ou démasqué, c’est projeter « sa vision du féminin » sur le texte, et en creux, sa vision des prérogatives du masculin, ce qui revient soit à mettre en avant « l’image traditionnelle de “l’épouse modèle, le grillon du foyer” chantée par Brassens et célébrée par W. Stanford – un personnage qui incarne un esprit de sacrifice typiquement féminin », soit à identifier en elle une figure « féministe avant l’heure29 ». Ailleurs, Suzanne Saïd souligne avec une ironie sensible les préjugés de genre à l’œuvre dans un commentaire académique de 1963 sur l’intuition que Pénélope pourrait avoir du retour imminent de son époux. Anne Amory, l’autrice de ce commentaire, postulait une reconnaissance d’Ulysse par Pénélope commençant dès le chant XIX mais qui serait

plus intuitive que rationnelle » – on retrouve ici l’opposition bien connue de l’intuition féminine et de la logique masculine. Elle ne pourrait arriver jusqu’à la conscience, tant Pénélope a peur de se tromper – on soupçonne ici la projection sur Pénélope d’un autre cliché sur le manque de confiance en soi des femmes30.

Ulysse semble indissociable du « monde d’Ulysse » et des valeurs qu’il porte : en un sens, sa parfaite incarnation de l’homme méditerranéen et de la culture patriarcale en fait aujourd’hui la cible désignée de lectures critiques pointant les écarts repérables entre la représentation épique valorisante des héros masculins et la minoration axiologique et narrative des personnages féminins. Une telle dimension critique est également présente chez les traductrices contemporaines, encore rares. Commençons par observer que les Madames Dacier anglophones ont tardé à se confronter au corpus homérique mais que, depuis 2015 et 2017, c’est chose faite31. Dans sa « Translator’s Note » de l’Odyssée, Emily Wilson assume pleinement des choix de traduction-interprétation visant à produire de nouveaux effets de sens qui peuvent s’exercer au détriment du héros : elle prend ainsi l’exemple de l’épisode de la pendaison des douze servantes – épisode fondateur pour Margaret Atwood qui transforme en 2005 ces oubliées de l’épopée, victimes collatérales de la vengeance d’Ulysse, en groupe choral au discours politique puissant dans The Penelopiad. Wilson explicite de manière très conscientisée ce que sont les enjeux genrés de la traditionnelle métaphore de la « fidélité » au texte original dans le cadre de ce travail autour de l’Odyssée et de son héros :

I hope readers can see each character, even the minor ones, as people with a rounded, complete perspective on their lives. For instance, in my version of the hanging of the slave women, I aim to invite genuine empathy rather than an objectifying thrill: while other translators call their death “piteous” or “pitiful”, in my version we glimpse the pain, not the feeling of a spectator: it is “an agony” – “They gasped / feet twitching for a while, but not for long.”
[…] Translation always, necessarily involves interpretation: there is no such thing as a translation that provides anything like a transparent window through which a reader could see the original. The gendered metaphor of the “faithful” translation, whose worth is always secondary to that of a male-authored original, acquires a particular edge in the context of a translation by a woman of The Odyssey, a poem that is deeply invested in female fidelity and male dominance32.

Nous faire ressentir pour ces servantes de l’empathie au moment de leur exécution sommaire et cruelle – elles ont auparavant été forcées de nettoyer la salle où avaient été massacrés les prétendants dont certains étaient leurs amants –, c’est aussi nous faire découvrir Ulysse et Télémaque pour ceux qu’ils sont à ce moment-là : des bourreaux exécutant des peines de mort prononcées sans procès. Ulysse est pour Emily Wilson « a complicated man » – selon sa traduction du premier vers de l’épopée –, et elle s’est attachée à révéler, pour le lecteur contemporain, cette complexité, en faisant jouer la polysémie des épithètes le caractérisant de manière récurrente pour permettre à la figure de se difracter dans des directions différentes, mais aussi de faire coexister, dans la même traduction, plusieurs points de vue parfois contradictoires, mais historiquement attestés dans la réception critique et créatrice du personnage, sur les « qualités » qui définissent Ulysse et qu’il s’agit aussi de faire entrer, grâce aux termes choisis et à leurs connotations, en résonance avec l’imaginaire contemporain :

I have used the opportunity offered by the repetitions to explore the multiple different connotations of each epithet. The enduring Odysseus can be a “veteran” or “resilient” or “stoical”, while the wily Odysseus can be a “trickster” or speak “deceitfully”, depending on the needs of a particular passage33.

C’est que la mètis, l’intelligence d’Ulysse, profite aux uns et nuit à d’autres. Ses détours, ses discours mensongers et ses ruses peuvent susciter l’admiration tout autant que l’horreur ou la réprobation morale34, lorsque ceux qui en constatent l’efficacité sont ses premières victimes, des victimes auxquelles la fiction contemporaine a entrepris de redonner la parole pour faire entendre leur version des faits, opérant ainsi un décentrement narratif du héros épique repoussé aux marges de nouvelles mises en récit du matériau troyen au profit de figures féminines plus ou moins vindicatives qui s’emparent de la parole.

De quelques procès faits à Ulysse dans la fiction contemporaine

Sortir les personnages féminins de leur relégation aux marges de l’épopée ou de leur assignation à des fonctions bien précises par rapport à des arcs narratifs dominés par les valeurs masculines, telle semble en effet être l’orientation de nombreux romans contemporains qui revendiquent la pratique du récit situé comme moyen de mettre en question les textes canoniques que sont les épopées homériques et le système axiologique qu’elles sous-tendent, en tant que récit de guerre valorisant les combats ou récit d’aventures célébrant l’endurance admirable d’un homme. Déléguer la parole aux figures féminines de l’épopée est pour les romancières le moyen de rompre avec la loi du silence imposée aux femmes et dont la classiciste et essayiste Mary Beard trouve un premier exemple littéraire au chant I de l’Odyssée, lorsque Télémaque ordonne à sa mère de se taire et de remonter dans ses appartements : « … speech will be the business of men, all men35 ». Dans ce manifeste intitulé Women & Power, Beard s’attache à déconstruire les représentations et les normes visant à empêcher et à disqualifier la parole publique des femmes, des représentations qui continuent à agir encore aujourd’hui dès lors qu’elles s’expriment dans l’espace public ou dans des espaces de pouvoir investis aux côtés des hommes. Dans ce contexte, la fiction peut apparaître aux romancières comme une médiation, un détour acceptable – les détours ne sont pas l’apanage du seul Ulysse – pour faire entendre la voix des femmes, des oubliées et des vaincues dans l’espace, public et largement partagé, qu’est celui de la « world fiction mythologisante36 », très en vogue aujourd’hui et qui tend à déconstruire les stéréotypes véhiculés par l’épopée et ses commentaires. Peut s’y faire entendre un autre discours sur la place des femmes dans les conflits armés, dont la guerre de Troie demeure un modèle paradigmatique, et sur les agissements des combattants et des vainqueurs à l’égard des femmes.

Ulysse n’est pas le héros de l’Iliade, loin s’en faut, mais ses interventions dans des situations délicates, son raid nocturne avec Diomède, ses ruses décisives constituent un matériau narratif qui a fourni des motifs largement recyclés dans la littérature hypertextuelle dérivant des récits consacrés à la guerre de Troie. C’est ce qui apparaît à la lecture de Partages de l’Iliade dans le roman occidental contemporain, thèse soutenue à Sorbonne Université par Élodie Coutier en décembre 2019 et qui s’appuie sur une « cinquantaine de romans de langue française, anglaise, allemande, publiés en Europe, aux États-Unis, au Canada et en Australie depuis 1965 ». Le tableau chronologique fourni en annexe permet de constater qu’une bonne vingtaine des ouvrages de fiction retenus ont été écrits par des femmes, de Georgia Sallaska et Pat Barker ou Marie Cosnay, en passant par Christa Wolf, Marion Zimmer Bradley, Margaret George ou Madeline Miller37. Cette observation tend à prouver que les femmes se sont désormais pleinement approprié un texte dont l’accès leur a longtemps été difficile, sinon absolument interdit38, une appropriation qui n’est pas allée sans conséquences sur le traitement du récit et des personnages, mais aussi sur les choix opérés dans la représentation de la guerre qui n’a jamais été, exclusivement, une affaire d’hommes. La vie quotidienne à Troie, les conversations entre femmes, les soins à apporter aux malades ou aux blessés, l’attente, la survie des femmes captives dans le camp grec : cette approche tend à mettre l’accent sur l’infime, le banal, le non glorieux et toutes sortes de micro-événements que la grande épopée négligeait et vouait donc à l’effacement. Elle est notamment repérable dans les récits conduits par l’une des héroïnes39 de la guerre de Troie, situation nouvelle qui transforme l’expérience féminine en récit digne de mémoire, ce que souligne ici Élodie Coutier :

La refondation dans des termes actualisés de l’exemplarité associée à l’épopée homérique est particulièrement visible dans les romans dont le récit est confié à un personnage féminin. Contre le modèle patriarcal de l’Iliade, plusieurs ouvrages mettent en scène une narratrice qui entreprend de « rectifier » le récit de l’épopée, c’est-à-dire de dévoiler la vérité qui serait cachée derrière la parole d’Homère. Dans son ouvrage Le péplum, et après ? L’Antiquité gréco-romaine dans les récits contemporains, Vivien Bessières emploie à ce sujet le terme de « palinodie féminine » qui, le cas échéant, s’avère également « féministe ». La reprise du récit de la guerre de Troie par une voix féminine entraîne en effet, au sein de la narration, l’introduction d’éléments relevant non seulement de la sphère privée, par opposition à la sphère publique dominée par la guerre et les questions politiques, mais également de l’expérience féminine à proprement parler. Ce faisant, la « palinodie féminine » fait se rencontrer, au sein d’un même récit, le souvenir d’un modèle de pensée patriarcale et une approche féminine du monde. En tant que type de narration, elle se fait le cadre privilégié d’une affirmation : l’expérience féminine a autant de raisons d’être conservée dans les mémoires que les exploits guerriers des héros de l’Iliade40.

Dans de tels romans, Ulysse n’intervient que ponctuellement, dans la mesure où il n’est associé qu’épisodiquement au destin des femmes troyennes ou grecques : héros secondaire de l’Iliade, son importance s’amoindrit encore dans les réécritures lorsque c’est une narratrice qui s’empare du pouvoir de la parole que l’épopée lui refusait. Mais certains détails, remarques ou anecdotes viennent parfois corriger la doxa sur la grande fidélité d’Ulysse à Pénélope durant le siège de Troie, ou assombrir nos souvenirs du personnage. Ulysse est mentionné régulièrement dans The Silence of the Girls / Le silence des vaincues (2019) de Pat Barker sur lequel nous avons choisi de nous concentrer, roman dont Briséis41, la captive d’Achille, est la narratrice principale avec quelques « décrochages » vers une narration hétérodiégétique. À travers son témoignage et celui des autres captives, qu’elle enregistre et intègre à son récit, le lecteur apprend qu’Ulysse dispose d’une concubine à Troie, une certaine Uza. Cette dernière observe avec philosophie, tout « en étouffant un bâillement », qu’« [i]ls parlent tous de leurs bonnes femmes42 » – « Ils » : tous ces chefs de guerre grecs qui assouvissent leurs besoins sexuels sur les captives-trophées dont ils ont tué les pères, époux et frères. Briséis, évoquant un peu plus tard les suppositions circulant dans le camp sur la relation unissant Patrocle et Achille, constate qu’« Agamemnon, en particulier, ne pouvait s’en abstenir, mais [qu’]Ulysse ne valait guère mieux43. » Dans sa récente thèse sur Achille et Patrocle, Cyril Gendry montre qu’une scène « anachronique » du roman de Madeline Miller, The Song of Achilles (2012), suggère tout autant « l’homophobie » d’Ulysse44. Quant à Laura Gustafsson, romancière féministe et iconoclaste, elle fait déclarer à Télémaque, heureux de vivre son homosexualité au grand jour après la disparition définitive de son père : « Maintenant que papa est mort, je peux être aussi pédé qu’il me plaît45 ». De telles remarques associent clairement Ulysse à un modèle hétérosexuel normatif et dominant aujourd’hui contesté – avec toutefois des exceptions intéressantes du point de vue de la réception créatrice de la figure et des « écarts » inattendus qu’elle peut présenter : c’est ainsi que, dans la bédé de Johan Sfar et Christophe Blain, Socrate le demi-chien II. Ulysse (2004), Ulysse repart parce qu’il préfère les garçons.

Si le roman de Pat Barker met en valeur, suivant la tradition, le rôle d’Ulysse comme diplomate dans des missions difficiles impliquant des négociations où des femmes (Chryséis, Briséis, la fille de l’Atride46) font l’objet de transferts, échanges, restitutions ou propositions matrimoniales, il affirme un point de vue féminin à travers lequel est soulignée la brutalité crue et pragmatique du personnage. Lorsque Nestor, témoin muet et impuissant des préparatifs de négociation avec Achille qui ont lieu sous la tente des chefs grecs, demande ce qu’il adviendra de Briséis, celle-ci fait l’objet des commentaires suivants :

Il a levé la tête.
– Et la fille ?
– Eh bien, oui, évidemment… La fille. Ils se sont tous tournés vers moi et je me suis recroquevillée dans l’ombre.
– S’il veut encore d’elle, a rectifié Ulysse. (Il les a tous regardés l’un après l’autre.) Enfin, elle n’est pas un peu défraîchie, maintenant ? J’aurais cru47.

Entraînée dans le camp d’Achille, exhibée mais ignorée, humiliée, réifiée, elle est ensuite hélée par Ulysse « sur un ton sans réplique, comme on appelle un chien48 ». Mais la remarque la plus acide surgit après la chute de Troie, lorsque est évoqué l’usage, atroce aux yeux de toutes les femmes présentes, de ses dons d’éloquence pour que le jeune fils d’Hector soit mis à mort. C’est à Briséis que reviennent les derniers mots du roman, celle qui a parlé pour que les filles sortent enfin de leur silence collectif. En faisant ainsi se projeter la narratrice vers l’avenir, Pat Barker donne à lire en creux ce que fut l’histoire d’Achille et de Briséis si longtemps : une histoire selon les hommes.

Que penseront-ils de nous, ceux qui vivront dans ces temps si lointains qu’ils sont inimaginables ? Il y a une chose que je sais : ils ne voudront pas de la réalité brutale de la conquête et de l’esclavage. Ils ne voudront pas entendre parler d’hommes et de garçons massacrés, de femmes et de filles vendues comme esclaves. Ils ne voudront pas savoir que nous vivions dans un camp de viol. Non, ils préféreront une version édulcorée. Une histoire d’amour, peut-être ? J’espère simplement qu’ils arriveront à déterminer qui étaient les amoureux.
C’est son histoire à lui. La sienne, pas la mienne. Elle se termine sur sa tombe.
Alcimos est là, je dois partir. Alcimos, mon mari. Un peu bête, peut-être, mais comme Achille le disait, un brave garçon. Et puis il y a pire que d’épouser un imbécile. Donc je tourne le dos au tumulus funéraire et je me laisse emmener jusqu’aux navires. Un jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai tenté de sortir de l’histoire d’Achille, et je n’y suis pas parvenue. Maintenant, mon histoire à moi peut commencer49.

Sans être davantage mis en accusation qu’un autre, Ulysse le destructeur de cités fait partie de ce système de prédation sur les cités vaincues, qui transforme les femmes en esclaves soumises au plaisir et aux querelles des hommes. Il en assure la défense, la continuité, et il ne met son intelligence qu’au service de la cause qu’il sert, efficacement, sans attention aucune au sort fait aux captives – à la différence d’un Patrocle dont la relation à Briséis est au contraire faite de partage et d’empathie, comme c’est le cas aussi dans The Song of Achilles de Madeline Miller. Sortant de leur silence de vaincues, les femmes font entendre leur non-consentement, leurs chagrins, mais aussi le jugement qu’elle porte sur ces hommes qu’on a si longtemps appelés des héros.

Que d’autres histoires puissent s’écrire, c’est aussi le projet de Natalie Haynes, l’autrice déjà mentionnée du récent A Thousand Ships (2019), pas encore traduit en français à ce jour, et qui se place sous le signe des Héroïdes d’Ovide mais aussi d’Euripide50 pour faire émerger la biographie et/ou la voix de nombreuses figures féminines minorées par l’épopée et son exégèse : « Homer’s Iliad is (rightly) regarded as one of the great foundational texts on war and warriors, men and masculinity. But it is fascinating how we have received that text and interpreted the story it tells us51. » La tradition départage en effet les hommes qui combattent et, ce faisant, deviennent des héros épiques, et les femmes qui, elles, ne combattent pas. Mais à cet argument qui semble devoir maintenir à tout jamais les femmes de l’Iliade hors de la sphère héroïque, Haynes oppose les Amazones et surtout, plus étrangement le Achille homérique52, qui combat si peu dans l’épopée chantant sa mâle colère et qu’Ulysse échoue à ramener dans la bataille :

Achilles doesn’t fight until book eighteen of the twenty-four-book Iliad. He spends the first seventeen books arguing, sulking, asking his mother for help, sulking some more, letting his friend fight in his stead, offering advice and refusing apologies. But not fighting. In other words, he spends almost three-quarters of the poem in a quasi-domestic setting, away from the battlefield. Yet we never question that he is a hero. Even when he isn’t fighting, his status as a warrior is never in doubt. I hope that at the end of this book, my attempt to write an epic, readers might feel that heroism is something that can reside in all of us, particularly if circumstances push it to the fore. It doesn’t belong to men, any more than the tragic consequences of war belong to women. Survivors, victims, perpetrators: these roles are not always separate53.

Concernant Ulysse, ce rééquilibrage des rôles et des positions se manifeste au chapitre 28 du roman consacré à la vision qui s’empare de l’esprit de Cassandre tandis que les femmes de Troie attendent sur le rivage leur départ vers la Grèce comme esclaves. Un peu plus tôt a été découvert le corps d’un jeune garçon assassiné et défiguré par un séjour prolongé dans la mer : Hécube reconnaît en lui, grâce à sa tunique brodée, son dernier fils, envoyé en Thrace pour assurer l’avenir de la cité assiégée. Ulysse, avec son habileté coutumière, lui fait livrer le nom du roi qui a accepté l’or de Priam avant de mettre à mort le denier rejeton mâle de Troie. Il choisit ensuite d’embarquer comme esclaves la vieille reine et quelques-unes de ses compagnes et leur promet un arrêt en Thrace. À travers la vision de Cassandre, le lecteur découvre comment Ulysse piège le roi félon, le flatte pour qu’il fasse venir ses enfants sur le rivage, puis le livre à la colère vengeresse d’Hécube et de ses femmes qui égorgent ses deux fils avant de lui crever les yeux. Cassandre voit et entend sa mère pleine du sang de ses victimes remercier Ulysse – de lui avoir permis une dernière fois d’agir et de punir ? Mais qu’a fait Ulysse sinon à nouveau servir les intérêts du camp grec en utilisant la rage désespérée d’une femme vaincue appartenant au peuple ennemi ? Ce que Cassandre voit, au-delà de cette scène sanglante, ce sont les visées et calculs politiques d’Ulysse qui n’a fait qu’utiliser la douleur de la reine :

The Greeks could not afford to leave the Thracian king unpunished for his two-faced dealings. Polymestor had followed his instincts, which were to maximize profit wherever he saw the opportunity, irrespective of the cost to others. That could not be allowed to stand. His punishment would remind any other Greeks who thought to betray their word that such behaviour was not tolerated, at least not by Odysseus54.

Soulager la peine d’Hécube n’est pas ce qui anime Ulysse : Cassandre plus lucide encore que voyante sait qu’il s’agit de tout autre chose : de politique, de stratégie, de rapport de forces entre chefs de guerre.

Parler consciemment en femme : un choix désormais assumé par les autrices

Si les hommes ont longtemps revendiqué comme un privilège le droit de juger des productions intellectuelles et artistiques féminines en faisant jouer leurs propres critères, à partir du XXe siècle, comme le constate Virginia Woolf au début du chapitre 5 de A Room of One’s Own, les femmes se sont mises à écrire et à publier presque autant que les hommes et sur « toutes sortes de sujets qu’une femme n’aurait pu aborder il y a une génération », en produisant notamment « des livres d’érudition et de recherche55 ». Cette observation de 1929 en appelle une autre : c’est que les femmes sont, dans le même temps, entrées dans l’arène des débats académiques où elles ont dû apprendre à faire valoir leur propre discours sur des œuvres canoniques prises dans une épaisse gangue de commentaires élaborés par des hommes, et, ce faisant, à contester certains de ces commentaires. Virginia Woolf affirme que, dans le domaine de la fiction, il est « néfaste pour celle ou celui qui écrit de penser à son propre sexe », et qu’il faut « être féminin-masculin ou masculin-féminin », pour bien penser ; mais il peut s’avérer salutaire de lire un texte, quel qu’il soit, à partir d’un genre différent de celui de l’auteur de telle ou telle étude. « Il est néfaste pour une femme de se laisser aller à la moindre petite plainte ; de plaider une cause, même avec justice ; de parler consciemment en femme, d’aucune façon56 », poursuit plus loin l’écrivaine britannique. Si de tels arguments sont tout à fait recevables, il nous semble aussi que c’est cette conscience assumée et ce « parler en femme » qui ont fondé les études féminines, ont permis de mettre en évidence que les commentaires canoniques d’Homère comme l’interprétation de ses personnages étaient situés en termes de genre et ont alimenté un revisionist mythmaking57 extrêmement productif dans la fiction contemporaine.

Parler consciemment en femme est en effet un choix assumé par les romancières contemporaines qui, à travers les voix de leurs personnages féminins, déconstruisent un système de domination masculine dont Ulysse est partie prenante, raison pour laquelle, malgré ce qui le sépare d’Achille ou d’Agamemnon, il n’échappe ni au droit d’inventaire, ni au droit de commentaire que font valoir les femmes à son endroit. En témoignent les six lettres plus ironiques qu’élégiaques qu’écrit la Pénélope de Natalie Haynes à Ulysse – la première datant de la fin de la guerre de Troie, la dernière du lendemain du retour d’Ulysse à Ithaque. Une ironie dubitative, présente déjà dans The Penelopiad de Margaret Atwood et qui tient à distance les aventures enjolivées que lui rapportent les bardes et qui constituent selon elle des excuses peu recevables pour justifier une si longue absence. Pénélope a appris de son attente et des siècles écoulés depuis Homère. L’absence durable d’Ulysse et l’émancipation progressive des femmes lui ont ouvert un espace de parole, ou, au moins, de mise en mots de ce qu’elle ressentait. Sa langue s’est aiguisée : « The long years without my husband have made me sharp-tongued58 », admet-elle dans sa dernière lettre – une prière à Athéna, qui est aussi un relevé des fautes commises par Ulysse contre elle depuis son retour. À cet Ulysse enfin revenu, elle ne pardonne pas certaines choses, certaines priorités, une indifférence à sa souffrance de femme et de mère, mais aussi aux conséquences mortifères de son aptitude à l’endurance. C’est sur quelques traits du portrait à charge d’Ulysse qui s’esquisse dans l’adresse à Athéna, protectrice d’Ulysse mais aussi garante de la justice, prise à témoin par Pénélope, que nous conclurons ce parcours à travers des œuvres hyper- et méta-textuelles redessinant chacune le portrait d’Ulysse :

[…] he revealed to Telemachus what he had yet to reveal to me. This – I might add – is absolutely typical. He asked Telemachus questions all night long: how were things in the palace, had the queen ever remarried, who were the suitors of whom Eumaeus spoke who courted her night and day?
[…] It is another to know he is delayed by monsters, gods and sluts at every stage of his journey home. But it is one last twist of the knife to discover that he would reunite himself with his child before his wife.
[…] Odysseus was more concerned with a successful revenge than with a successful reunion with his wife.

Qui est cet Ulysse qui lui est revenu après vingt ans d’absence et qui s’est couché à l’étage après s’être livré à un massacre dans le foyer qu’elle avait vaillamment tenté de préserver ?

But who is it that has returned? My husband: the clever, conniving, desirable, paternal, filial man? Or a broken warrior, so bludgeoned by bloodshed that he sees every problem as one to be solved with a sword? Because the man I loved twenty years ago loathed the prospect of battle. He pretended to be mad to avoid sailing to Troy. Does he even remember that? I do. And he was never a coward: you know that as well as I. But still, he shunned the war for as long as he could. And I heard all those reports of his wily ambushes, his tricks and guile, and I thought – every time – that’s my man. That’s my Odysseus, always coming up with the cleverest scheme, always saving the day with his wits. At some point, did I stop noticing how many people died with each of his plots? Did I think that was an incidental consequence, when actually it was the whole point? When he lost all his men on his journey home, was that even an accident? What if – Athene, I wish I didn’t have to voice these thoughts, but they will plague me until I put them into words – he jettisoned his men, rather than losing them? What then?

L’entrée de Pénélope dans ce qu’on pourrait appeler l’ère du soupçon n’est pas neuve, mais elle tend à produire actuellement chez certaines romancières des jugements parfois très sévères sur Ulysse. C’est désormais moins le caractère éthiquement problématique de ses ruses qui fait l’objet d’une condamnation, que la violence59 d’un personnage qui s’exerce hors des zones de guerre pour affirmer sa virilité et son pouvoir face à une épouse qui en est révoltée. Car ce que fait Ulysse, hors de et dans son foyer, ça la regarde.


Pour citer cette page

Ariane Ferry, « Quand Ulysse se fait refaire le portrait par les femmes », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/ferry/> (Page consultée le 03 December 2022).