L’odyssée amoureuse de Maria Casarès et Albert Camus

Sandrine Hylari
Université Paul-Valéry – Montpellier 3

Auteure
Résumé
Abstract

Sandrine Hylari est agrégée de Lettres Modernes et en deuxième année de doctorat de Littérature française à l’université Montpellier III. Ses travaux de recherche portent sur la correspondance amoureuse entre Albert Camus et Maria Casarès, éditée et publiée en 2017.

La correspondance amoureuse entre Albert Camus et Maria Casarès a été publiée en 2017 dans la collection « Blanche » de chez Gallimard. Ce volumineux corpus, qui contient 865 lettres écrites en 1944 puis de 1948 à 1959, permet de mieux comprendre la richesse des liens passionnels qui unissaient l’écrivain et la comédienne. Ils abordent et mettent en lumière leurs carrières respectives, mais aussi leurs fortes personnalités. Le nombre et l’intensité de ces lettres s’expliquent par les très nombreuses séparations auxquelles ils ont été confrontés, en raison de leurs voyages et des obligations professionnelles, personnelles et familiales de chacun. Ces deux amants, qui étaient aussi deux exilés, s’écrivent pour maintenir un lien et surmonter les épreuves que sont ces séparations répétées et subies. Le rapprochement avec le couple mythique de l’Odyssée, Ulysse et Pénélope, s’impose de lui-même, et la correspondance fait émerger des thèmes communs avec l’épopée homérique : l’attente, le retour, la nostalgie.

Albert Camus and Maria Casarès’ love letters were published in 2017 by Gallimard, in the “Blanche” collection. This substantial corpus of 865 letters written in 1944 as well as between 1948 and 1959 allows us to understand the profound bonds that united the author and the actress. In them, they discuss and highlight their respective careers together with their strong personalities. The amount and intensity of these letters can be explained by the many separations they have faced, be them caused by their travels or each other’s professional, personal and family obligations. These two lovers, who were also two exiles, write to maintain a bond and overcome the trials of these repeated and endured separations. The connectedness with the mythical couple from the Odyssey, Odysseus and Penelope, is self-evident, and these letters bring out themes common with the Homeric epic: waiting, returning and nostalgia.


« L’autre est en état de perpétuel voyage ; il est par vocation inverse, sédentaire, immobile, à disposition, en attente, tassé sur place, en souffrance, comme un paquet dans un coin perdu de gare1 ».

« On imagine très bien Ulysse avec le regard de Camus2 » : cette association faite par Jean-Claude Brisville entre l’auteur du Premier homme et le héros de l’Odyssée semble parfaitement naturelle. Deux hommes attachés à leur terre méditerranéenne, aux oliviers et à la mer, vivant dans la nostalgie de cette patrie ; deux hommes incarnant la sagesse et l’intelligence, refusant tous deux l’immortalité et le royaume des cieux. Dans un dialogue avec le même Jean-Claude Brisville en 1959, Camus affirme avoir « le goût de l’énergie et de la conquête » et « une sorte d’obstination pesante et aveugle ». Et à la question « Quel est, selon vous, le trait, chez l’homme, que vous mettez le plus haut ? » il répond : « un mélange d’intelligence et de courage3 ». Autant de qualités qui renvoient au roi d’Ithaque et aux différentes épithètes homériques qui le qualifient. Par contre, imaginer Maria Casarès en Pénélope ne va pas de soi : comment associer au parangon de l’épouse fidèle cette femme indépendante et libre, que Lottman, biographe de Camus, décrit ainsi : « Casarès ne fut jamais cette dame docile attendant près de l’âtre que le guerrier revienne poser la tête sur son épaule4 » ? Pourtant, dans la volumineuse correspondance entre les deux amants de 1944 à 1959, leur relation, et surtout l’image qu’ils nous en donnent par l’écriture, semble à de nombreux moments une réécriture implicite du mythe odysséen. Tout d’abord, le nombre de missives échangées donne à ce corpus des airs d’épopée : presque 1300 pages dans la collection « Blanche » chez Gallimard5. Bien sûr, et cette autre différence est de taille, Maria Casarès n’est pas l’épouse de Camus, lequel est marié à Francine Faure depuis décembre 1940. Pourtant, même si Camus aura d’autres maîtresses, il ne cesse d’affirmer que Maria Casarès reste « [s]on unique6 » (21/07/1958 ; 1173). Leur première aventure ne dure que quelques mois à Paris, au moment où la guerre sépare Camus de son épouse Francine, restée en Algérie. Quand celle-ci rejoint son mari en France, à la fin de 1944, la relation et la correspondance cessent. Elles reprendront en juin 1948, lorsqu’Albert et Maria se croisent par hasard dans Paris, et ne se termineront qu’avec la mort accidentelle de l’écrivain. Les lettres écrites durant ces onze années7 d’échange, de 1948 à 1959, montrent qu’à partir d’un certain moment de leur relation, que nous pouvons dater du début de l’année 1950, ils forment un couple pour l’éternité, comme le couple mythique de l’Odyssée. Et c’est dans cette certitude absolue autant que dans les nombreuses et parfois longues séparations vécues que nous retrouvons les figures d’Ulysse et de Pénélope8, à qui ils se comparent eux-mêmes plusieurs fois. Car ce que nous disent le mythe et cette correspondance, c’est que quelle que soit la durée de l’absence et de l’attente, plusieurs mois ou bien vingt ans, quelle que soit la souffrance liée à la séparation, l’autre sera toujours présent : « Ce que chacun de nous fait dans son travail, sa vie, etc., il ne le fait pas seul. Une présence qu’il est seul à sentir l’accompagne » (23/02/1950 ; 391).

Les références assumées

C’est Maria Casarès qui convoque le mythe la première, lors d’une longue « lettre-journal »9. La figure de Pénélope émerge sous sa plume, mais elle tient un rôle très secondaire, puisqu’elle sert uniquement d’élément comparatif à Aricie, personnage récurrent de la correspondance ayant pour fonction de dire par un effet de métonymie la force irrépressible et infinie du désir. Il s’agit d’une référence isolée, que Camus ne relève pas, à la différence des suivantes : « J’ai dormi – mal – mais j’ai dormi ; à mon réveil, Aricie attendait encore tissant des désirs infinis comme Pénélope » (18/02/1951 ; 727). La comparaison avec l’ouvrage de Pénélope permet d’évoquer une temporalité qui s’étire dans l’attente, causant souffrance et frustration – alors que, pour Pénélope, défaire son ouvrage la nuit permettait de rallonger ce temps volontairement, de faire renaître une journée identique à la précédente pour éloigner les prétendants, en espérant que cette durée distendue permettrait enfin à Ulysse de revenir. C’est à nouveau Maria qui se compare spontanément à Pénélope en décembre 1952, alors que Camus voyage en Algérie : « Je vais finir par ressembler à Pénélope, une Pénélope en ce moment heureuse, malgré tout, et bête. Mon cher Ulysse, pardonnez ma carence intellectuelle, et prenez pour votre retour toutes les forces nouvelles dont j’ai tant besoin » (09/12/1952 ; 886). La figure de Pénélope est ici ironique et agit comme un repoussoir, puisqu’elle est celle à qui l’on ne veut surtout pas ressembler. Camus se contente dans sa réponse de reprendre le nom en apostrophe, en lui ajoutant une marque de possession affectueuse : « ma Pénélope » (11/12/1952 ; 887). Pourtant, il est bien à ce moment-là dans une situation proche de celle d’Ulysse, puisque ce voyage en Algérie à la fin de 1952 est une recherche des origines dans son pays natal, comme le confirme Jacqueline Lévi-Valensi : « Il est probable qu’après la longue élaboration de L’Homme révolté et les moments difficiles qui ont suivi sa publication, Camus ressent le besoin d’un retour aux sources – l’Algérie, la Grèce mythique, la mer, la nature – qui est aussi un retour sur soi10 ». On voit ici une des premières étapes de ce qui deviendra Le Premier homme, roman inachevé dans lequel Camus, fusionnant en un seul personnage Ulysse et Télémaque, met en scène Jacques Cormery, qui accomplit lui aussi ce voyage vers l’Algérie à la recherche du père. L’assimilation se développe plus naturellement lorsque Camus accomplit son premier voyage en Grèce, au printemps 195511. Le 30 avril, Casarès évoque un ennui profond, une « léthargie » qui s’est abattue sur elle ; elle est accablée par un « ciel laiteux » (30/04/1955 ; 1024), en opposition au climat du Péloponnèse. Puis, en fin de lettre, véritable péroraison appelant à la pitié pour la pauvre Pénélope qui, « ô misère », attend au foyer, elle conclut : « Tâche de ne pas trop t’attarder dans les îles de peur de rencontrer Calypso. N’oublie pas Pénélope qui fait et défait sans cesse le fil des journées qui la séparent de toi. Adieu Ulysse » (30/04/1955 ; 1025). Casarès se représente ici avec humour, dans le rôle d’une pauvre femme esseulée dans un Paris de grisaille, en lutte avec l’attente, tandis que l’amant navigue sous un ciel lumineux. Camus ne développe pas plus dans les lettres suivantes, mais une phrase de clôture de la lettre du 5 mai 1955 peut nous ramener vers l’épopée, puisqu’il se représente sur la mer : « […] je commence déjà à ramer vers toi. » (5/05/1955 ; 1029). Enfin, la dernière référence explicite est présente en 1958, et son intérêt est d’inverser le mythe. Comme l’écrit Barthes, historiquement, c’est la femme qui est sédentaire : telle Pénélope, c’est elle « qui donne forme à l’absence, en élabore la fiction, car elle en a le temps ; elle tisse et elle chante12 ». Mais, à partir de 1955, l’actrice quitte de plus en plus souvent Paris pour partir en tournée, employant d’ailleurs le terme d’« odyssée » pour évoquer l’une d’entre elles dans les pays scandinaves, montrant à quel point ce voyage qui se termine a été éprouvant : « Étrange, étrange odyssée. Le dépaysement fut si long et si continu que je ne sais plus si les lieux me sont étrangers ou si je me sens, moi, étrangère à moi-même » (24/10/1956 ; 1114). C’est cette fois Camus qui attend « au foyer » le retour de l’héroïne et tout naturellement, comme l’analyse là encore l’auteur des Fragments amoureux, il se féminise :

En attendant, tu joues les Ulysse et moi les Pénélope. J’attends, je patiente, je pense à toi avec une bonne tendresse, tout le chaud de l’amour, et aussi les grognements d’animal désireux de se serrer contre le corps fraternel de sa compagne. Hon, Hon ! Novembre approche. J’aurai quarante-cinq ans13 et toi. (19/10/1958 ; 1195)

Cette inversion, isolée, reste très éphémère, tout en permettant, comme le montre la référence immédiate aux compagnons d’Ulysse, l’expression détournée d’une frustration et le besoin animal d’un « rapprochement ». Il s’agirait alors de l’équivalent d’Aricie pour Maria Casarès, personnage qui nous l’avons dit lui permet d’exprimer son désir dans toute la correspondance. Dans ces références ponctuelles, le détour par certains aspects du mythe permet donc de mettre en scène, en plus d’une certaine jalousie envers des Calypso de passage, la séparation du couple, le désir afférent, l’attente de l’autre. Mais le ton reste léger, on ne retrouve pas dans les occurrences citées la gravité, la démesure qui caractérisent d’autres moments de la correspondance, comme en témoigne la description démythifiée de Pénélope dans la lettre 530 : elle est « heureuse, malgré tout » et « bête ». Si Casarès est heureuse, à la différence d’une Pénélope toujours plaintive et en souffrance, c’est qu’à la différence de la femme d’Ulysse, elle est « en correspondance » avec celui qu’elle aime. Maria sait que son amant va revenir, et surtout, elle sait quand, grâce à la lettre, leur fil d’Ariane. Fil imparfait, ô combien synonyme de redites et de frustrations, mais qui se substitue à la présence de l’autre afin de ne jamais le perdre vraiment14. Ce fil résonne en écho des deux côtés du monde, et permet de faire de la mer un espace que l’on maîtrise et que l’on apprivoise, au moins en partie : « Quoi faire pour te faire entendre mon cri d’amour et pour qu’il résonne en écho dans tout mon océan jusqu’au moment où tu sauteras de l’autre côté pour revenir vite à moi dans ta chère écriture » (23/06/1949 ; 107).

Un mythe omniprésent

Cependant, si le mythe odysséen est présent dans la correspondance, c’est surtout de façon plus implicite, tout comme dans l’œuvre même de Camus15. Deux contextes favorisent et rendent plus prégnante l’assimilation des correspondants à Ulysse et à Pénélope, par les longues séparations qu’ils engendrent : le voyage de Camus en Amérique du Sud en 1949 et son séjour à Cabris pour raison de santé dans les premiers mois de l’année 1950. Bien sûr, c’est lors de la première de ces séparations que le parallèle avec l’Odyssée est le plus évident, puisque Camus, dans les premières lettres, est en mer. Il écrit dès le début du voyage, le 5 juillet 1949 : « Ce départ a été un arrachement et je n’aurais pas voulu t’écrire l’affreuse peine et la sorte de lâcheté où j’étais. Quand la terre s’est détachée de nous, et plus tard, après Gibraltar, quand les côtes de l’Espagne, et avec elles l’Europe, se sont éloignées, je n’étais que misère » (5/07/1949 ; 115). Cet arrachement équivaut à la mort pour Maria, qui le décrit comme un anéantissement : « Ce matin, je me suis réveillée toujours en “état de mort”, dans l’abstrait, dans le rien mais peu à peu, tout me ramenant à toi, j’ai vécu un peu, par à-coups, par pincements » (23/06/1949 ; 106). Alors que Camus n’a pas encore embarqué, elle anticipe déjà son retour : « En attendant n’oublie pas que ton retour m’est nécessaire et reviens-moi, paisible, sain, reposé, heureux » (23/06/1949 ; 107). Pas de mention avérée de Pénélope ni d’Ulysse ici, comme si la référence directe à ces personnages était réservée à d’autres séparations paradoxalement plus courtes, moins éprouvantes, où l’on peut se permettre l’ironie et la distance. En effet, les lettres écrites pendant l’été 1949 et les premiers mois de 1950 tendent à une sincérité et à une gravité qu’il nous semble difficile de remettre en cause16. Camus est donc en mer, du 1er au 15 juillet, et à la différence d’Ulysse livré aux foudres de Poséidon, il semble dans ce début de voyage heureux et calme, car cet élément originel l’a toujours apaisé : « J’espère trouver un peu de paix sur la mer » (24/06/1949 ; 108). Maria, sœur de l’océan (elle est née en Galice), se fait mer (mère ?17) pour l’aider : « La mer est devant toi. Regarde comme elle est lourde, dense, riche, forte ; regarde comme elle vit, effrayante de puissance et d’énergie, et pense que, par toi, je suis un peu devenue comme elle. Pense que quand je me sens sûre de ton amour, je n’envie point la mer d’être si belle : je l’aime en sœur » (30/06/1949 ; 111). La mer est encore pour quelque temps ce qui les réunit, même si elle est déjà ce qui les éloigne, entraînant la perte de repères et révélant ici sa nature ambivalente que l’on retrouve dans d’autres écrits de Camus18 : « J’erre sur toute cette eau qui nous sépare » (5/07/1949 ; 117). Citons encore cette même lettre du 5 juillet 1949, où la mer devient un élément du décor qui permet l’expression d’un désir sensuel intense, aidant aux retrouvailles imaginaires des amants, à leurs noces19 :

En attendant, je suis là, devant cette mer qui m’aide, et elle seule, à tout supporter. Quand le jour point sur cette immensité, quand la lune met un fleuve laiteux qui roule vers le navire ses eaux épaisses, ou quand la mer du matin se couvre de crinière, là, seul sur le pont, j’ai mes rendez-vous avec toi. Et chaque jour mon cœur se gonfle comme l’océan lui-même, plein de cet amour tourmenté et heureux que je préfère à la vie entière. Tu es présente, docile, abandonnée comme je le suis et je n’en peux plus d’aimer alors. Là-bas ce sera plus difficile. (5/07/1949 ; 116)

Là-bas, c’est le continent américain, ces « terres inconnues », un autre monde dans lequel Camus va vivre pendant l’été, le coupant tout à fait de la femme qu’il aime, même si pour l’aider elle affirme vaillamment le contraire, voulant marquer de sa présence chacun de ses pas dans les contrées étrangères et lointaines : « Je suis… dans l’air, dans le soleil, dans la pluie, dans le feu, dans tout ce que j’aimerais si j’étais près de toi, dans tout puisque j’aime tout quand tu es à mes côtés » (30/06/1949 ; 111). Mais lors de l’escale à Dakar, et dans la description qu’en fait l’écrivain, nous découvrons une terre hostile, hors du monde connu – et surtout hors de portée de l’activité bienfaitrice de l’amante :

[…] et puis je suis descendu dans Dakar, sombre et étrange. Des cafés violemment éclairés et tout autour d’immenses zones d’ombre où erraient comme moi de grands nègres vêtus de somptueuses robes bleues et de négresses avec d’anciennes robes multicolores. Je me suis perdu dans des quartiers lointains où les noirs me regardaient passer en silence. Je pensais à toi et je me sentais au bout du monde. (14/07/1949 ; 70)

L’attente infinie

Dans cet « interminable voyage » (27/07/49 ; 139) tout comme dans chacune de leurs séparations, l’attente20 du retour de l’être aimé est en effet cruciale et semble souvent à la limite du supportable, surtout dans les premières années. On relève plus de mille occurrences du verbe « attendre » – même si toutes ne renvoient pas à l’attente de l’autre. Les lettres 51 et 52, écrites en janvier 1949, se terminent et s’ouvrent par la même expression, « je t’attends », créant un effet d’anadiplose et de continuité, un fil de l’attente qui se tisse d’une lettre à l’autre. Il est en effet bien difficile de varier le discours dans ce cas et seule la répétition jusqu’à la saturation semble capable d’exprimer ce sentiment. On pense à la célèbre phrase que prononce Ulysse à la fin de l’épopée, même si elle revêt alors un tout autre sens : « Patience, mon cœur21! ». C’est bien de cela qu’il s’agit, développer une patience infinie, tout en faisant taire les morsures du désir, la souffrance, les doutes : « Maintenant, je t’attends. Je t’attends vraiment avec une impatience qui fait mal » (7/11/1953 ; 962). Si l’attente est aussi difficile et longue à vivre, c’est qu’il est impossible de s’en détourner ; elle transforme l’être en un pauvre paquet perdu dans un coin de gare, comme l’écrit Barthes22. L’attente crée aussi une perturbation temporelle, et Casarès parle de « petit chaos » (3/09/1948 ; 79) pour cette vie d’attente, où le temps s’étire indéfiniment, sans aucune rationalité, comme si Athéna elle-même venait le dérégler : « Les jours ici se traînent et ils ne vivent que par toi et l’attente où je suis » (28/12/1948 ; 90). Le ton se fait plus désespéré encore dans cette longue phrase où Maria tente de concrétiser l’attente et le manque par l’absence de ponctuation, exprimant ainsi ce chaos par son choix stylistique :

Tout semble m’échapper tout semble se perdre dans une sorte de course effrénée vers le vague et je ne sais quelle abstraction et je me désespère de me sentir si vide de joie et de peine. Ton image me fuit et avec elle la vie et je me promène du matin au soir à la recherche de ton image chérie comme une ombre qui chercherait son corps à travers des immenses étendues désolées et glacées. (23/01/1950 ; 257)

L’image de l’homme qu’elle aime se délite, disparaît peu à peu, à tel point qu’elle semble le chercher dans des enfers de glace dramatisant sa solitude avec des accents tragiques : non seulement la comédienne Casarès est bien présente dans ces lignes, mais elle révèle également la qualité et la puissance de son écriture23. Cette attente, du moins dans les premiers temps, oscille constamment entre patience et impatience, crainte et certitude. On ne peut jamais en effet être sûr de l’autre, que l’on a quitté depuis si longtemps, et émergent alors de multiples interrogations : « Chaque fois que je te quitte, j’ai une angoisse et un tremblement au fond du cœur. Où es-tu ? Où es-tu, mon amour ? Tu m’attends, n’est-ce pas, comme je t’attends, avec la même forte et longue fidélité, avec crainte et certitude » (07/03/1949 ; 103). Ce besoin de fidélité, au sens étymologique et non simplement « conjugal », est affirmé tout au long de la correspondance. Cette idée est constamment personnifiée par les deux amants, qui la décrivent par de nombreux adjectifs très expressifs, parfois inattendus, lui donnant une place centrale dans leur système commun de valeurs24

Les épreuves

Cette « fidélité » fut pourtant bien souvent mise à mal, tant leur liaison ressemble à une épopée semée d’obstacles, qui apparaissent dans ce « roman d’amour25 » que constitue la correspondance comme autant d’épreuves à affronter pour les deux protagonistes. Leur amour est en effet « traversé, malheureux, déchiré » (12/01/1950 ; 217) et Maria le dit de façon simple : « nous avons tant et tant contre nous ! » (01/01/1949 ; 96). Tout ce qui les entoure peut représenter une menace ou une gêne pour leur amour, même leurs amis. Quand Camus décrit Michel et Janine Gallimard tels des « monstres à voix douce – qui [l]e fascinent un peu » (20/01/1949 ; 250), ne peut-on pas y lire une allusion malicieuse aux sirènes ? Les lettres, lorsqu’elles n’arrivent pas à cause de la grève des postes, sont un signe de ces vents contraires : « Mon dieu, est-ce une épreuve que tout cela » (30/06/1949 ; 112). À ces « mille dangers qui [les] menacent toujours » (08/08/1953 ; 920), on peut ajouter les tentations féminines pour lui, et les « prétendants » pour elle. Maria sait que nombreuses sont les Circé à s’intéresser à son amant, qui ne les rejettera pas toutes, loin de là – d’où son allusion à Calypso en 1955. De son côté, elle évoque (entre autres) l’attrait que Dora, personnage des Justes qu’elle incarne sur scène, exerce sur les hommes : « À part cela, beaucoup de monde veut reprendre contact et parmi eux, une assez considérable quantité d’hommes avec des intentions – je pense – malsaines. “Dora” doit avoir beaucoup de sex-appeal… Évidemment je ne vois personne » (12/01/1949 ; 209). Camus réagit souvent mal à ces allusions, faisant preuve d’une jalousie très vive. Tous deux présentent ces épreuves comme le fait d’une vengeance divine, celle d’un « dieu inconnu » qui les punirait pour leur liaison. Mais ils « payent » aussi (le terme est employé dans la lettre 72) le fait d’avoir pris pour de l’amour ce qui n’en était pas, avant de se connaître. Casarès, avec un sens du tragique que nous avons déjà évoqué, va jusqu’à parler de « persécution », mettant en scène une fatalité qui les sépare : « Quel abominable Dieu a mis entre deux êtres qui s’aiment tant et qui sont si près l’un de l’autre, cet infini qu’on n’est jamais sûr de combler ? » (21/06/1949 ; 105). Ils oscillent constamment, comme tous les héros tragiques face à leur destin, entre colère et résignation : « Si dur, si terrible que soit le chemin qui nous attend, il faudra le prendre » (01/07/1949 ; 114). Cette acceptation montre leur sagesse : ils savent que ces épreuves font partie de leur relation, et qu’elles peuvent aider à comprendre « le véritable sens de la vie » (12/08/1949 ; 56) : « Vite, vite ! L’expérience faite, je ne veux plus que revenir vers toi et t’aimer de toutes les manières possibles et imaginables » (28/10/1953 : 951). N’est-ce pas le but de toute odyssée, comme le dit Du Bellay, qui fait d’Ulysse un homme « plein d’usage et raison » à son retour ?

Le retour à Ithaque

Ce retour, tant attendu, permet de revivre – jusqu’à la prochaine séparation ; mais nous ne le lisons jamais, puisqu’alors le vécu remplace l’écriture. Il est cependant parfois décrit, au présent, comme un fantasme : « J’embrasse tout ton visage, tout ton corps brûlé, je mets mes bras autour de ton cou et, là, je reste26 » (11/07/1949 ; 121). Ce moment vers lequel tout converge, justifiant les souffrances, est évoqué dans la correspondance comme un souvenir, ou par anticipation – de manière prospective ou rétrospective, seules temporalités possibles de la lettre d’amour : « Nous viendrons à bout de ceci encore. Le jour approche… Oh ! Je me souviens de mon retour du Brésil, Le Bourget, et moi épuisé, et toute ma fatigue disparaissant quand tu t’es abattue, frémissante, sur ma poitrine. Mon amour, mon aimante, pense à ces instants. Ils nous gardent, ils nous guident vers d’autres instants semblables » (21/01/1950 ; 254). Par ailleurs, ce retour s’anticipe, se prépare, afin de ne rien perdre de la joie qu’il peut apporter ; ainsi les deux amants règlent-ils toujours avec précision les circonstances de leurs retrouvailles, veillant à être seuls, afin de ne pas voir l’instant gâché. Dans l’Odyssée, Pénélope, de par la volonté même d’Ulysse, est l’une des dernières à le reconnaître, avant Laërte mais après Télémaque, Eumée ou Euryclée, lors d’une longue scène très intime, qui est l’aboutissement de l’épopée, et qui montre là aussi que ces retrouvailles entre époux sont délicates à appréhender. Elle demande une preuve, et en obtient une avec le lit conjugal27, le célèbre lit d’olivier. Les amants longtemps séparés doivent donc se réapprendre l’un l’autre, comme l’écrit Casarès lors de la longue séparation de Cabris : « Même si en ce moment, un peu égarés, nous nous éloignons, nous nous perdons l’un de l’autre, l’heure est proche où nous nous retrouverons et où nous nous réapprendrons » (31/01/1950 ; 291).

Mais où se déroulent ces retours pour nos deux amants ? Où est leur Ithaque ? L’identification de l’écrivain à Ulysse se fait, on le sait, avant tout par la nostalgie de la terre natale, l’Algérie : « Camus tente durant toute sa vie d’artiste de traduire la nostalgie de la terre de sa patrie par le langage, tout comme Homère met en vers celle d’Ulysse et de ses compagnons. L’Ithaque de l’écrivain, c’est avant tout une enfance dans le quartier pauvre d’Alger et ses richesses du soleil et de la mer […]28 ». Le début de l’essai « La Mer au plus près » le confirme : « J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces29 ». Camus retourne régulièrement en Algérie, mais ce retour, difficile et douloureux, ne va pas toujours de soi, et la correspondance en apporte une nouvelle preuve. Cette difficulté est aussi celle d’Ulysse quand il revient à Ithaque, puisqu’Athéna modifie volontairement le paysage, à tel point que le héros ne reconnait plus rien. L’intervention divine met ici en valeur un aspect essentiel du retour et de la nostalgie, comme le montre Barbara Cassin, qui souligne l’importance de ce bref passage et sa dimension paradoxale : « Ulysse, qui la reconnaissait quand il n’y était pas encore, ne la reconnaît pas à présent qu’il y est30 ». La philosophe fait alors le lien avec le concept freudien de « l’inquiétante étrangeté31 », où la réalité la plus familière prend des aspects effrayants. Cette difficulté à retrouver la terre des origines se lit dans une lettre de Camus de décembre 1948 à propos d’Alger, « cette ville où je suis maintenant étranger » (27/12/1948 ; 87). Lors d’un autre voyage en Algérie, en 1951, il commence par raconter à Maria Casarès ce qu’il a retrouvé de sa terre natale : « J’ai retrouvé l’ancien Alger, et des odeurs d’orangers dans les petites rues. J’ai vingt ans de plus, mais l’orange est toujours jeune » (24/11/1951 ; 818). Mais il sait qu’elle restera à jamais une terre du passé : « Pourtant, je ne crois pas que je pourrais vivre ici à nouveau ». Il continue ainsi : « J’ai dîné hier avec de vieux camarades, et ce n’était pas désagréable. Une certaine race d’hommes sait vivre et mourir simplement. Ils sont fidèles aussi, et sans le crier sur les toits ». Ce sont les hommes simples ici, plus que la terre qui les porte, qui permettent de conserver un lien avec le pays natal, tout comme Ulysse à son retour va voir le porcher Eumée, puis le bouvier Philoetios. La douleur de l’exil et le retour impossible sont des éléments constitutifs, ontologiques de l’œuvre et de la personnalité camusiennes, caractéristiques qu’il partage avec son amante. Née à La Corogne, elle est arrivée à Paris à l’âge de quatorze ans, pendant la guerre d’Espagne. Coupée de son pays natal et de son père de manière violente, elle refusera d’y retourner pendant la dictature de Franco32. Camus établit d’ailleurs le parallèle : « Et où que j’aille dans ce pays où j’ai laissé tant de moi-même (suppose que tu aies vécu en Espagne jusqu’à vingt ans et que tu y retournes) je m’y trouve en spectateur, détaché, distrait et incapable de rien donner de moi-même » (02/01/1949 ; 98). La comédienne en parle cependant comme d’un atout, évoquant dans son autobiographie à propos de l’écrivain algérien « cette vulnérabilité doublée de force que donne l’exil33 », dualité qu’elle peut aussi s’attribuer, et que l’on pourrait tout à fait appliquer à Ulysse, figure profondément ambivalente, et profondément humaine34.

Pourtant, l’Ithaque des deux amants n’est ni vraiment en Algérie ni en Espagne, même si elle reste en Méditerranée : elle est proche de ces terres de l’origine, mais aussi de la Grèce, de l’Italie. Tous ces pays se confondent pour dessiner un lieu central où serait conservée l’essence de leur amour, une île méditerranéenne imaginaire, utopique – puisque les circonstances ne leur permettent pas une autre réalité : « Nous n’avons rien à faire […] que nous aimer, nous aimer le plus fort et le mieux que nous pourrons, jusqu’à la fin, dans notre monde à nous, écarté du reste, dans notre île, et nous appuyer l’un sur l’autre pour faire triompher notre amour par sa seule force, par sa seule énergie, en silence » (18/07/1949 ; 132). Camus l’écrit encore quand il est en Grèce : « Il est vrai que je suis heureux ici, mais je suis heureux parce que je vis plus près du centre, et le centre est aussi le lieu où tu te trouves » (9/05/1955 ; 1029). Pour ces deux exilés-voyageurs, Ithaque est surtout là où se trouve l’autre, car la présence de l’être aimé suffit à créer le foyer, le refuge – à la différence d’Ulysse, qui ne sépare jamais Pénélope de sa terre. Ce désir de retour vers l’autre est associé à un retour « chez soi » : « Je t’attends comme on attend le repos, la patrie… » (03/08/1949 ; 142), ou encore : « je n’ai plus d’autre patrie que toi. Attends-moi, mon chéri. Écris-moi, écris tout ce que tu peux. Tant de mers me séparent de toi. Où te chercher ? Où t’atteindre ? Comment guérir sans toi la peine qui m’étouffe ? » (17/07/1949 ; 131). Ce retour vers « l’amant-patrie » clôt même la correspondance, car ce sont les mots ultimes de la dernière lettre de Camus, datée du 30 décembre 1959 : « Je n’ai donc plus de raison de me priver de ton rire, et de nos soirées, ni de ma patrie. Je t’embrasse, je te serre contre moi jusqu’à mardi, où je recommencerai » (30/12/1959 ; 1266). Un dernier retour impossible puisqu’on le sait, la mort empêchera Camus de regagner Paris le 4 janvier 1960.

Le mythe odysséen permet donc aux deux « amants-artistes35 » que sont Camus et Casarès de se dire, de se raconter, de mettre en scène leur passion qu’ils estiment hors du commun – mythique, en un sens. La correspondance se fait alors récit épique auquel le lecteur donne forme et sens, avec un début, des aventures, une fin (dramatique, nous venons de l’évoquer). Il illustre également, par le besoin de recourir à ces moyens détournés, la difficulté à dire l’amour, surtout sur une durée aussi longue, car comme le souligne Bernard Bray dans ses « Treize propos sur la lettre d’amour » : « […] la lettre d’amour […] ne dit pas l’amour mais l’accompagne, le devance, le réclame, le commente, le regrette36 ».

L’arc d’Ulysse

Nous voudrions terminer cette réflexion forcément incomplète par la présence de la figure d’Ulysse dans un texte essentiel pour comprendre la pensée de l’écrivain : il s’agit de « La Pensée de midi », le dernier chapitre de L’Homme révolté, que Camus conclut ainsi :

Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. […] À cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où naît enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre37.

Dans une variante, Camus développait davantage le rôle d’Ulysse, en citant un extrait de la Divine Comédie qui lui donne la parole – passage qui a été coupé dans la version définitive :

Ulysse, étouffant dans les limites de son île, quitte sa patrie et prend la mer, « la haute mer sans bornes ». « Ni la tendresse pour mon fils, ni la compassion pour mon vieux père, ni l’amour que je devais à Pénélope et qui devait faire son bonheur ne purent triompher de l’ardeur qui me possédait. » […] Au centre de son odyssée un choix définitif lui est alors accordé. Calypso lui offre l’immortalité et l’amour sans fin. Mais Ulysse regarde les flots. Le goût de la terre, les souvenirs de sa chère Ithaque, remplissent sa bouche. Il refuse l’immortalité, il renonce au rêve et à l’impossible et prend à nouveau la mer. Il a choisi, contre la divinité, la patrie de chair, le lit d’une femme, le regard intimidant du fils ; Ulysse revient vers la terre où l’on meurt38

Camus décrit ici un Ulysse qui, tout d’abord, étouffe dans son île, et décide de partir, ce qui va à l’encontre du récit traditionnel. Cet Ulysse-là ressent le besoin impératif d’accomplir son odyssée, de quitter les siens, d’affronter la mer et ses menaces, les guerres. Puis, sur l’île de Calypso, au cœur de son périple, il refuse l’immortalité et le royaume des dieux, choisissant l’amour du monde et d’une femme, un amour imparfait et humain, ainsi que le chemin vers une « paix intérieure39 ». Cette acceptation de la souffrance ainsi que de la joie de la terre et des sens est entièrement présente dans la correspondance, comme l’affirme Françoise Kleltz-Drapeau, pour qui « le dernier paragraphe de L’Homme révolté peut aussi se lire comme un portrait de leur liaison40 ». L’arc tendu d’Ulysse et la flèche qu’il décoche seraient alors un miroir des images de cet amour « le plus dur et le plus libre », lui aussi en perpétuelle tension – comme le confirme Maria Casarès dans une lettre du 15 avril 1950 : « Ah ! mon amour. Quel étrange destin que le nôtre. Je pense souvent aux trapézistes41 qui travaillent sans filet. Là-haut, toujours là-haut, toujours tendus, accrochés l’un à l’autre, tenus par l’autre, et en bas, le gouffre » (15/04/1950 ; 500).


Pour citer cette page

Sandrine Hylari, « L’odyssée amoureuse de Maria Casarès et Albert Camus », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/hylari/> (Page consultée le 03 December 2022).