Ulysse vieillissante (fragments)

Denise Desautels

Née à Montréal, en 1945, Denise Desautels a publié plus de 40 recueils de poèmes, récits et livres d’artiste, qui lui ont valu de nombreuses distinctions parmi les-quelles, en 1993, le Prix de poésie du Gouverneur général du Canada. En 2009 et 2010, elle a reçu, pour l’ensemble de son travail, le Prix Athanase-David – la plus haute récompense accordée en littérature par le gouvernement du Québec – et le Prix européen de Littérature Francophone Jean Arp. En 2017, elle faisait paraître D’où surgit parfois un bras d’horizon, aux Éditions du Noroît. Elle a publié récemment en France trois petits livres, Noirs et L’heure vio-lette, avec l’artiste lithuanienne Erika Povilonyté, à L’Atelier des Noyers, et Disparaître (détail), au Petit Flou. Quelques pages d’un ouvrage au-jourd’hui achevé, élaboré en complicité avec l’artiste québécoise Sylvie Cotton, pa-raîtront au Québec, aux Éditions du Noroît, et en France, à L’herbe qui tremble, en septembre 2021. Denise Desautels est membre de l’Académie des lettres du Québec et de l’Ordre du Canada.


C’est quand même étonnant qu’Homère lui-même mette en scène
la paralysie possible de son histoire ou encore sa fin abrupte sur l’île les Lotophages. Ulysse est par définition un nostalgique : il doit porter en lui la douleur et la nécessité de retourner chez soi.

L’absente de tous bouquets
Catherine Mavrikakis


On ne revient jamais de voyage, d’aucun voyage.
Quand on part, on ne revient pas le même […]

En cas d’amour
Anne Dufourmantelle


D’où vient l’écriture est une question qui se transforme :
d’où vient l’écrivaine?

La forêt des signes
France Théoret

Ulysse. De quel voyage est-elle revenue. Ou plutôt duquel reviendra-t-elle. Ou plutôt encore duquel est-elle en train de revenir. De ne pas revenir. Ou en morceaux. Où en est-elle vieillissante avec son intérieure odyssée.

*

Les temps sont durs pour les voyageuses. Longtemps perçues par elles-mêmes comme des fuyardes. Le très lointain pour se retrouver au cœur de leur intime effroi. Retrouver celles qu’elles n’ont jamais vraiment été. Elles si absentes si incurieuses d’elles-mêmes et du monde. Nulle image d’elles ni de lui. Jusque dans les miroirs. Disparaître pour mieux réapparaître à soi. Ailleurs. Fuir. Tenter de se déprendre ainsi des astuces de l’acier jaloux de la camisole humaine. Les rêves des prisonnières ressemblent parfois – c’est à s’y méprendre – à ceux d’une Albertine. Fuir seules – avec cahiers livres dictionnaires et portables – vers des bras amoureux grands ouverts. L’écriture qui sauve et qui tue. Les voyageuses vont en tous sens – leur espoir vulnérable tenu haut – traquer l’insensé.

*

Avril 2021. Oui les temps sont durs pour les voyageuses. Ulysse s’apprête à tourner en rond. Alors qu’elle aurait tant voulu même prisonnière de son lieu redevenir cette archéologue qu’elle a toujours prétendu être – mais l’a-t-elle même été un jour. Allez descends va cours creuse se dit-elle cornélienne. Et pense aussi et te venge s’apprêtant à tourner en rond.

*

C’était bien avant la fin du siècle dernier. Pénélope attendant le retour de sa fille fabriquait des lignes – qu’on appelle aussi des fils – qu’elle comptait bien le moment venu tendre et hameçonner. Un jour sa fille réintégrerait le pays natal. Rentrerait sans nul mot nue au bercail. Son ventre maternel. Après l’ultime aventure. Après l’ultime autodafé. Tout de la honte tout des possibles inscriptions de la mémoire de la honte serait alors effacé. Pénélope ne courrait plus aucun risque. Les lettres de sa fille offertes au bûcher les siennes seules ne tiendraient pas la route. Ne seraient jamais livrées en pâture à l’édition. Ne feraient jamais scandale. Elle pourrait un jour simulant l’ignorance ou l’amnésie répondre à sa fille – mais de quoi au juste parles-tu ma chérie.

*

Imaginons-là veuve. Pénélope ne veut pas d’amants. Elle veut sa fille. Elle dit à qui ose s’avancer vers elle je vous présente ma fille ma jeune fille mon Ulysse mon orpheline. L’écrivaine voyageuse qu’elle voudrait bien pouvoir – tout cela fort inconsciemment cela va de soi – manœuvrer à son gré. Marionnette dont elle ne cesserait de tirer les fils. Sa fierté sa fille. À sa ressemblance mais avec en plus tant d’années d’études et de connaissances. Dont elle aurait rêvé pour elle-même. Grâce à elle sa mère bien sûr – Ulysse elle-même le reconnaît. Pénélope a beau répéter à sa ressemblance rien ne va plus. Si peu désormais car si lointaine si ailleurs si rebelle si impudique si athée que Pénélope redoute que sa fille et ses livres n’aillent vraiment trop loin. S’effraie à la pensée qu’elle et ses propres mots – quelle honte – finissent par se retrouver sur la place publique. De la littérature. On ne peut pas abandonner ainsi son étroite – épithète qu’elle n’ose même pas formuler intérieurement – demeure et mère et mari pour céder à la première aventure venue. Au simple plaisir de l’errance.

*

Ulysse voyage beaucoup. Sa première occasion d’envol s’est présentée tardivement – allait-elle partir ou pas. Il n’y avait pour elle aucune Troie à prendre aucun peuple à venger. Et nulle Athéna pour lui porter secours au cas où. Un tel emportement pourtant une telle fureur dans l’intimité de sa cage. Disons qu’elle a peut-être fini par se sentir peuple elle-même. Malgré l’effroi elle s’est laissé prendre au jeu du départ. À l’appel du vaste monde du large. À l’oubli de l’ici. Ou plutôt à la tentation de céder ailleurs aux voix interdites ici trop longtemps tues contre lesquelles on – c’est-à-dire Pénélope – l’avait trop longtemps prémunie. Ailleurs. Pour savoir ce qu’il en est en elle d’ici. De ce peuple intime dont elle se sent responsable qu’elle porte dans sa cage – car elle est aussi femme de trop de mémoire. Ailleurs. Pour laisser à son cri l’espace et le temps de se mobiliser afin de contrer toute entrave. Pour apprendre à le lâcher tout naturellement son cri. Pour revenir – car elle est aussi femme du retour – la tête haute. La mémoire vraie.

*

D’un côté il y avait le mal. Pénélope se situait de l’autre et le soutenait haut. Le mal c’est-à-dire au premier chef l’impureté – cela allait de soi – mais aussi tout ce qui risquait de heurter les règles de la bienséance et de ses synonymes qu’elle répétait abusivement ralentissant la voix avec affectation. Savoir-vivre bon langage bonnes manières usages convenance décence discrétion étiquette. Étiquette. Elle en avait un jour recopié la définition sur un bout de papier qu’elle avait extrait de son paquet de cigarettes dans la salle d’attente de l’ophtalmologue et glissé – un peu nerveusement pressentant l’impact possible de son geste – sous les yeux de sa fille qui l’accompagnait. Ce jour-là Ulysse a presque cinquante ans.

*

Peau contre peau leurs deux corps. Ulysse n’a que cinq ans. Mais bien avant déjà sa première fin du monde se tramait. Dans le grand lit elle – alter ego de l’époux du père. Mère et enfant blotties l’une contre l’autre bouées réciproques gonflées épouvantées par leurs larmes. L’époux le père ne reviendra plus. Or il reviendra. Pénélope fera en sorte que les choses s’arrangent comme elle veut. Trafiquera le réel. L’introduira doucement de force dans sa voix. L’époux le père ensorcelé – âme voyageuse sans cesse revivifiée sur laquelle Ulysse s’appliquera très tôt à mouler – instinctivement disons – son espoir longtemps chimère de survie. L’absent redoutable. L’orpheline a un père pas comme les autres à qui elle peut s’adresser en tout temps. Or elle ne le fera que pour se rendre intéressante pressentant très tôt le pouvoir qu’exerce sur les autres l’énigme.

*

Pénélope une fois morte Ulysse écrira en criant effrayée par les mots les phrases qu’elle aligne. Enfin. Contre la volonté de sa mère. Contre la pensée la parole – toujours la même langue convenue – de sa mère. Ne laissant plus en elle aucune place ni aux larmes ni au deuil ni aux remords ni aux sons obsédants rauques de la voix par moments farouchement caressante languissante de sa mère. Coupable de rien Ulysse. En pleine overdose de mémoire. Ce qui lui apparaîtra pourtant un jour contre-nature. Elle écrira elle s’acharnera avec une rage démesurée. Pour que quelque chose comme une obscurité de plomb éclate enfin dans sa propre voix lourdement chargée de couteaux et dans un minuscule studio d’enregistrement le jour où elle s’étonnera de mordre – elle ne sait plus si c’est ironiquement ou hargneusement – dans chacun de ses mots de ses sons abusivement répétés. Mots qui entreront un jour au Musée national des beaux-arts du Québec dans le cylindre noir faisant office de poitrine de la robe-placard-bûcher de l’artiste-amie Louise Viger. Mots qu’on peut lire aussi dans L’œil au ralenti où l’entièreté du texte se trouve gravée. Brûlées vives, tes lettres. Ma mère dit. Vives. Rien. Mais trop tard pour les livres, tu ne peux plus rien contre eux. Je dis, ma mère. Je dis, ma mère. Les livres, tu ne peux plus rien contre eux. Rien. Leur écorchure sonore existe. Entends-la. Vois-la. Emporte-la. Un la ou un fa. Les livres, mes livres, tu ne peux plus rien, rien. L’air de famille en tous sens. Dans l’aigu de la blessure. Notre excédent de ciel, de mort, d’effroi s’est ouvert. Les livres. Déjà incurables au siècle dernier, les matières intimes vont, vont, vont, vont, vont, poursuivent leur petit bonhomme de chemin. Sans toi, ma mère.

*

Aujourd’hui Ulysse aimerait par moments dire qu’elle écrit pour elles deux – autant pour sa mère que pour elle-même. Vieillissante elle se cherche des raisons de ne pas pouvoir oublier. Elle aimerait pouvoir dire voilà j’en suis là je radote et ma mère a été infiniment bonne et infiniment aimable et je l’aime sans réserve comme toutes les filles aiment leur mère. Comme Cixous a adoré la sienne Homère la femme de sa vie. Dire comme elle Pénélope ma mère la femme de ma vie. Or Ulysse mentirait si elle n’allait pas encore une fois jusqu’à dire ma mère aimante trop jusqu’à l’étouffement ma mère s’aimant plus qu’elle ne m’aimait ma mère ayant désiré follement moi à sa totale ressemblance mais avec en plus tant d’années d’études et de connaissances – et sans aucune rébellion ni sacrilège. Tout ça qu’elle aurait pu obtenir miraculeusement si elle avait pu faire entrer moi de nouveau en elle. Si elle avait pu avaler moi.

*

Et cela dit-on s’appelle amour. Mais peut-être aime-t-on toujours de cette manière. Sauf quand on ne s’aime pas.

*

D’habitude Ulysse va d’un continent à l’autre. Sa mère morte Ulysse poursuit ses incessants allers-retours. D’habitude. Depuis une infinité de jours et de nuits retenue de force ici. Dans une obligatoire apparente immobilité. Or elle écrit c’est toujours très lent plus lent encore en ces temps difficiles mais elle écrit s’acharnant à fouiller si on peut le dire ainsi dans le maillage touffu de gorge de sa mère. Son espoir logé là – et c’est hallucinant se dit-elle après tant de livres qu’il loge encore là qu’il se soit ainsi enclavé. Or il y est. Ulysse s’approche donc au plus près des barbelés derrière lesquels ne lui a toujours été accessible qu’un dur ou mielleux silence. C’est selon. Avancer mot à mot même si elle devait en effacer plus qu’elle n’en pose dans le cahier ou sur l’écran. À chaque mot une exploration. À chaque mot une perquisition. Ou un naufrage. Par moments plus rusée Pénélope que sa fille avec son sens aigu du camouflage. Son projet. Mourir sans laisser de trace. Tout détruire. Il n’y aura rien à te mettre sous la dent ma fille. C’est ce qu’elle a cru. Ce qu’elle a eu tort de croire. Ce qui a fait exploser ironie et hargne dans la voix et les récits d’Ulysse. Et au bout du compte sa propre honte. Ulysse condamnée à l’avenir à l’inapaisement. Alors qu’il y aurait tant encore et encore à faire éclater. À adoucir.

*

Tout à fait incongru surgi d’on ne sait où en ces temps étranges l’espoir d’Ulysse. Sa nostalgie. Écrire un jour je t’aime Pénélope. Comme avant. Au cours de ce trop long siècle de partage du même grand lit. De ces interminables décennies d’esclavage apparemment volontaire rassurant docile assez souvent alimenté au gardénal. Comme avant. Je t’aime Pénélope. Mais en connaissance de cause. En pleine insistante pandémie Ulysse rêve d’un fil doux qui relierait mots mémoire récit magie. Qui rétablirait un certain ordre dans ce grand désordre amoureux. Ulysse rêve lucidité rêve renaissance. Ulysse rêve Pénélope retrouvée sans réserve ni raucité debout lumineuse accueillante sa langue dénouée ouverte prête à tout illuminer. Ulysse vieillissante rêve. Le plus souvent se réveille noyée dans ses larmes.

février-avril 2021


Pour citer cette page

Denise Desautels, « Ulysse vieillissante (fragments) », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/desautels/> (Page consultée le 03 December 2022).


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