Ligne de personne

Jérémy Champagne

Jérémy Champagne est étudiant à la maîtrise en Littératures de langue française à l’Université de Montréal. Ses recherches actuelles font interagir l’éthique du care, les Queer & Gender Studies et les théories sur le récit de soi. Son mémoire de maîtrise, sous la direction d’Andrea Oberhuber, est consacré à la présence et aux implications du care dans Le Pur et l’impur (1932) de Colette.


J’ai dansé comme on faisait l’histoire de sa peau.

Dandiné ce corps mu par le sang et la musique.

Ce corps que je ne dis pas à moi, cette mue sur la grève, jeunesse mise au pas des vagues, elle y était, je vous le dis, de bruit et de silence, le jour où tout commença.

L’avez-vous vue ?

Ça ne compte plus, maintenant. Moi, je vous ai vus.

J’ai compris que j’allais devoir marcher, ici, à côté de vous, mais d’un pas, ou deux, ou trois de côté.

En silence, par ondes et désir, je vous ai raconté le cloaque où j’ai fendu la pierre, la chaleur puante ensemencée.

J’ai dû lentement trouver les mots, pour blesser, pour percer la création.

Je vous ai imités.

J’ai laissé derrière moi mes gestes, pour faire une autre poésie de cette peau.

Je me suis assis pour manger. Vos dégaines, vos appétits, vos soifs, je les ai repris : bientôt, ma gorge brûlait, mes cuisses rougissaient, j’ai eu froid comme vous, j’ai parlé comme vous, j’ai eu la mort dans mes pas et le dos mouillé par la peur.

Mais ce n’est pas une gorge qui brûlait, pas des cuisses qui rougissaient, pas des yeux pour voir, et on ne me touchait pas.

Je ne me déposais pas vraiment. Je pensais.

*

Quand le gel fige mes racines, je m’agrippe à la lumière. Mon langage est une inflorescence.

Je fends la poussière. Bras et jambes s’empilent dans une monstrueuse recette. Je déborde. Se rejoue la blessure, dans cette ligne de personne, où la sphère éclate et le noir coule. Où la tête module les peines comme une chambre d’échos : on y entend des pleurs sans grimace, on y voit naître la vitesse, on s’y regarde tomber. C’est un jeu de bride et de laisse.

Têtes accrochées, chevilles de prose, recaptation du corps en trop de fragments : ils parlent de moi. Je sèche en eux.

Je me détache de vous. J’ai besoin de vos mains qui touchent, caressent et frappent la partie de moi que je ne donne pas. Je traverse comme un fantôme – ma douleur ne donne pas de corps – votre épopée de viande.

Tout s’écoule, assourdissant, diffus : le voile que je déchire, le syndrome de votre nom, la fusée immédiate. Vous-mêmes montez jusqu’aux limites de votre chair ; vous devenez liquides.

*

J’ai voulu faire du bruit.

Je ne suis qu’une mélodie de breloques mortes.

Là, derrière vous, une présence sourde, effacée comme une suture, comme un dépôt de mer, comme au doigt une pierre perd ses couleurs.

Et je ne danse plus, ne danse plus, je tance les os, la chair, je deviens froide et pure idée.

Blessure de souhaits.

Que partition de l’esprit ne finisse jamais.

Que se confondent parole et visage de l’encre.

Qu’on ne fasse plus de bruit.

Qu’on ne fasse plus danser.

Qu’on ne danse plus.


Pour citer cette page

Jérémy Champagne, « Ligne de personne », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/champagne/> (Page consultée le 03 December 2022).