Quand je serai mort

Alex Noël

Alex Noël est doctorant au Département des littératures, théâtre et cinéma de l’Université Laval. Ses recherches portent sur la dépossession dans le roman moderne québécois et sont dirigées par François Dumont, en codirection avec Élisabeth Nardout-Lafarge. Il s’intéresse également à l’interaction entre le queer et la pauvreté en recherche-création, au reportage littéraire et à la poésie contemporaine. Parallèlement à son parcours de jeune chercheur, il a aussi publié différents textes de création en revue ou au sein de collectifs, dont deux reportages littéraires au long cours dans la revue Liberté.


La littérature est parfois un sort qu’on jette.

Sophie Létourneau, Chasse à l’homme

1.

Ils sont à présent presque tous fermés, les lieux de mon enfance : le buffet chinois du Sieur de Laviolette, la foire alimentaire du Carrefour Trois-Rivières-Ouest, la bijouterie Bizou, l’animalerie Wouf-Miaou, le bunker des Hell’s. C’était des lieux consommables. Un paysage jetable. Abandonné au milieu des usines, il y a longtemps que le restaurant L’Acropole n’ambitionne plus de nous donner des leçons d’histoire gréco-romaine, avec ses colonnes doriques en tôle ondulée. Ses portes sont désormais cadenassées, ses murs couverts de tags « acab ». Et quand moi aussi je serai mort, il ne faudrait pas se surprendre que je revienne hanter à jamais ces lieux de mon enfance, que mon esprit erre dans la cour de l’école Saint-Dominique, une fois les derniers autobus jaunes partis avec leur cargaison d’enfants, longtemps après que la cloche aura sonné la fin des classes. Nostalgique et rancunier, mon fantôme donnera une poussée dans le dos des rares balançoires et on les verra s’élancer d’elles-mêmes en grinçant dans l’air comme de vieilles poulies, à moins qu’il ne fasse rouler ses plus belles billes dans la garnotte, parmi les écales de pistache et les serviettes hygiéniques lancées là.

Quand il en aura assez de l’école primaire, qu’il aura fait le tour de ses maigres attractions, mon spectre passera à travers les mailles de la clôture frost et ira pourchasser les clients qui entrent et qui sortent du centre commercial Le Carrefour Trois-Rivières-Ouest, tard le soir, à la sortie des films. Peut-être bien qu’il déambulera sur les vieilles céramiques pastel du mail, que l’on entendra le manège à toutou s’activer et se parler tout seul au fond de l’ancienne foire alimentaire placardée, comme si quelqu’un avait inséré un dollar dans la fente de la machine.

Puis, mon fantôme disparaîtra dans un nuage de fumée verte et réapparaîtra un peu plus loin, à l’orée du parc Pie-XII. Accroupi dans le noir, il s’élancera au dernier moment devant les chars montés qui coursent, la nuit, autour du rond-point de la Sainte Vierge, prisonnière de sa couronne. Il provoquera des sorties de route et s’adonnera à des délits de fuite, ne laissera derrière lui que des carlingues fumantes, deux ou trois rednecks en moins.

2.

Il est à peu près certain que la forme de ma main s’imprimera dans les fenêtres graisseuses du Buffet du Sieur Laviolette, fermé après plusieurs cas d’insalubrité, que dans la piscine du terrain de l’exposition agricole, mes doigts agripperont les mollets des baigneurs pour les tirer vers le fond. Je serai cette eau chaude qui coule dans le vestiaire des garçons. Un feu qui couve.

Partout entre Sainte-Marthe-du-Cap et Yamachiche, les téléphones intelligents s’allumeront d’eux-mêmes et je serai là, derrière ma webcam, érotique et transparent, comme un reflet. Déjà mort, mais répétant les gestes obscènes, longtemps programmés à l’avance, en cachette. J’exhiberai partout mon corps céleste.

Cette fois, on ne pourra pas me manquer.

Je serai un coup de feu tiré dans le parking désert du Maxi un soir de semaine.

Un petit chérubin descendu du ciel pour délivrer son message dans les chaînes de commerces insignifiants de Trois-Rivières-Ouest, piller leurs devantures, ravager leur mise en marché.

Je ferai en sorte que la foudre s’abatte sur les pick-up des bodybuildés du World Gym.

Ensuite, ni vu ni connu, je ne serai plus qu’une ombre filant à vitesse folle au pied des lampadaires du boulevard Jean-XXIII. Sur mon passage, les bichons maltais s’époumoneront en vain dans la vitrine de l’animalerie Wouf-Miaou.

Je ne serai plus jamais le meilleur ami gay de qui que ce soit.

3.

Réapparu sous forme de succube, parce que possédant le pouvoir de me recomposer à ma guise, je m’agripperai aux voûtes futuristes déjà défraîchies de l’église Sainte-Catherine-de-Sienne, avec son presbytère vendu pour faire des condos, son décor laid. Lors des cérémonies de mariage, à la seconde même où les vœux viendront d’être échangés, je me laisserai tomber des poutres. Mon visage prendra la relève de celui des mariées sous les voilages. J’embrasserai enfin tous les hommes de la ville sur la bouche après qu’ils m’auront dit oui. Serai applaudi pour cela. Que le temps de cligner des yeux et je bondirai de nouveau au plafond, à l’instant où la foule ébahie découvrira le marié vidé de son sang, son ego de gros bœuf détruit.

Et on ne verra plus, de moi, que mon visage en orbe sur les selfies.

4.

Quand j’en aurai fini avec le secteur Trois-Rivières Ouest, je ne deviendrai qu’un petit watt dans le flux des lignes à haute tension du boulevard des Récollets, traverserai toute la ville en un rien de temps, sortirai des plinthes électriques, irai toquer aux portes des chambres pour réveiller tous les tués du motel Pen-Mass, m’amuserai à souffler les lampions dans la chapelle ardente du sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, ferai le tri entre les bons et les mauvais souhaits, pousserai de longs rots sonores dans le micro servant à appeler l’onction des malades. Niaiserai les fidèles.

Et quand je serai las de ce jeu, c’est sur la ville entière que je soufflerai pour qu’elle s’écroule, je ferai agoniser tous ses habitants un à un dans d’atroces souffrances, ferai rewind depuis le début, effacerai la cassette, l’insèrerai dans un autre lecteur VHS et nous recommencerons nos vies dans le ventre d’une autre ville que celle-ci.

Après notre départ, il ne restera de Trois-Rivières-Ouest que le gorille gonflable dans le parking du concessionnaire automobile Le Prix du Gros, retenu avec des cordages pour qu’il ne parte pas au vent. Ses aubaines passées date.

5.

Je dis ça, mais je sais trop bien que je demeurerai moi aussi attaché à ces lieux, retenu par eux dans le bas astral et ses énergies stagnantes. Et même quand cette ville de Trois-Rivières sera complètement anéantie, qu’il n’en restera rien, que l’ancienne mer de Champlain aura reconquis ses limites préhistoriques et renoué avec ses petits coquillages laissés dans les gravats des milliers d’années auparavant, je crois bien que nous, la horde des enfants des immeubles de tôle ondulée, nous continuerons de hanter ces lieux, sous forme de simples présences.

Peut-être bien que nos mémoires, charriées parmi les fines poussières du port, essaimeront un peu plus loin et que nous nous réincarnerons. Mais cette fois j’ose espérer que nous renaîtrons là-haut, dans les bungalows semés à la queue leu leu le long de la côte Richelieu, sur les plateaux. À notre tour, nous pourrons enfin tester toutes les chaînes de restaurants de Trois-Rivières-Ouest dans la même vie.

Mais d’ici là, je continuerai de saccager les lieux, de les ruiner pour de bon. Il ne faudrait pas se surprendre si on entend encore mes pas résonner dans les cages d’escaliers des immeubles de tôle. Il ne faudrait pas s’étonner si l’on capte mes sanglots derrière les portes closes d’un logement à louer et qu’en allant chercher le concierge pour ouvrir, on ne trouve qu’un appartement vidé de son contenu, que des autocollants de Barbie oubliés à l’endos des portes coulissantes de la garde-robe, avec les pénis des garçons de ma classe, reproduits à l’insu de notre animatrice de pastorale sur le photocopieur du camp Notre-Dame-de-la-Joie, et posés ici avec du scotch tape.

Il est là mon portail vacant.

6.

Quand tout sera envahi par les ronces et les gesses, les dernières fumées des papetières brûleront en mon honneur comme des bâtons d’encens. Que l’on m’offre des kermesses dans chacune des cours des écoles primaires de la ville et peut-être qu’en échange je partirai.

Ou pas.

École Boisjoli : on verra encore ma carcasse flotter dans la piscine des riches.

Les concerts de flûtes à bec de fin d’année entameront à l’unisson la soundtrack de mon éloge funèbre. Et je viendrai peut-être gratter dans votre porte patio un certain matin, petit vendeur de chocolat en porte-à-porte, le visage en sang. Je vous demanderai si vous avez vu ma mère. Je n’apposerai, en guise de photo sur la vitre, qu’un signet funéraire du crématorium Rousseau, vieux de dix ans. En faisant claquer les stores sur mon image blafarde, vous me direz d’aller vers la lumière.

Et la lumière vous éblouira.

7.

Au moment de sortir du salon de coiffure Illusion, quand vous repasserez sur le trottoir avec votre toupet fraîchement frisé, je murmurerai votre nom depuis les débris du foyer de personnes âgées La villa du jardin fleuri, incendié par un pyromane un soir de juin. Une fois le brasier éteint, il n’était resté, de la villa calcinée, que sa platebande intacte, et son panneau réclame affirmant le visage souriant de ma grand-mère, vantant la propreté des chambres à louer.

Puis, une nuit, alors que vous serez le dernier client à quitter le parking du Coconut bar, mon rire vous fera relever les yeux vers le rétroviseur. Vous me verrez dans la pénombre, assis sur la banquette arrière, revêtu des habits de Carfouille, l’ancienne mascotte du centre commercial, depuis longtemps remisée. Une lame qui brille dans ma main.

La pédale à gaz s’enclenchera d’elle-même, les freins casseront, les portières se verrouilleront. Et tandis que la voiture, incontrôlable, sprintera à toute vitesse sur le boulevard Kruger, brûlera les feux de circulation partout sur son passage, Carfouille entamera sa chanson thème.

Conduisez-moi vers les lieux de mon enfance, rue Brunet, rue Garceau, coin Kruger et Marion. Montrez-moi le char accidenté de ma mère au Prix du gros. Puis remontons ensemble la côte à Deux-Fesses jusqu’à l’hôpital. Je connais par cœur les numéros de chambre des mourants. J’ai recueilli par deux fois le dernier souffle d’une morte.

Puis avant de m’en aller pour de bon, montrez-moi une dernière fois les sorties d’usine dans les années 1990, les six cents filles qui s’évadaient en courant de la Fruit of the Loom, rue du Chanoine-Chamberland, et parmi elles une certaine femme, prenant le volant de sa voiture dans les chaleurs de juillet, ricanant, avec ses plaisirs simples, qu’il aurait été si facile de satisfaire et que pour aucune raison valable la vie n’a pas su combler.

8.

Elle n’avait pas besoin de grand-chose, ma mère, une petite maison, une voiture qui roule et une fois dans l’année, une sortie, peu lui importait que ce soit au marché aux puces de Saint-Hyacinthe ou encore au Festival de la galette de sarrasin de Louiseville. Elle offrait toute sa vie à temps plein en échange.


Pour citer cette page

Alex Noël, « Quand je serai mort », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/noel/> (Page consultée le 03 December 2022).


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