Folles à lier

Frédérique Lamoureux

Frédérique Lamoureux est étudiante à la maîtrise en recherche-création au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Son mémoire porte sur l’écriture du corps et la plasticité à l’œuvre dans le recueil Dire II de la poète Danielle Collobert. Elle a précédemment publié des textes de création et des critiques littéraire dans les revues Moebius et Postures.


Tu ressembles à ta maman.

C’est la seule phrase qui ait traversé ses lèvres autrement scellées. Ces mots sortis avec peine de sa petite bouche plissée demandent un effort surmoïque à ma grand-mère.

Jamais plus je n’entendrai résonner sa voix.

On l’avait sommée de se taire bien avant que je naisse. L’injonction introjectée s’était muée en folie. Ma mère m’a souvent raconté l’histoire de l’enfant mort, des whiskies à trois heures de l’après-midi, de l’absence, de la dépression, de l’avènement du mutisme. Mais jamais elle n’est entrée dans les détails. Persistaient ces trous en forme de point d’interrogation. Pourquoi n’avait-on pas tenté de la guérir ? Pourquoi son mari, mon grand-père, n’avait-il pas accepté qu’elle soit prise en charge ? Pas nécessairement internée, ni gavée de médicaments comme je l’ai été – comment peut-on souhaiter cela à quelqu’un – mais tout simplement soignée. Encore aujourd’hui, je persiste à croire qu’on l’a laissée tomber. Délibérément.

Je ne l’ai pas bien connue ma grand-mère. Lorsque je songe à elle, je ne vois qu’un spectre, une silhouette fantomatique qui, lors des soupers de famille, s’allongeait de tout son long dans le fauteuil du salon pour ne se mouvoir à nouveau qu’au moment de partir.

La maladie l’avait déjà vidée d’elle-même lorsqu’il me fut donné de formuler mes premiers mots.

Depuis quelque temps, surtout depuis sa mort, je me sens paradoxalement une forte connivence avec ma grand-mère inconnue. Ça ne peut être que la folie qui fait ça, qui nous unit malgré tout. Malgré que nous n’ayons pas même échangé deux paroles. C’est génétique, la filiation mélancolique. Je porte en moi une part de sa tristesse, une tristesse séculaire transmise de femme en femme, d’une génération à l’autre. Ça ne peut être autrement. Sinon pourquoi cette mélancolie qui me colle aux os, pourquoi l’anorexie, pourquoi ces séjours en institut psychiatrique, ces dépressions à répétition ?

Il faut dire qu’elle n’a pas eu de chance ma pauvre grand-mère. Après avoir accouché d’un premier enfant en pleine santé, elle donne naissance à une autre petite fille, une petite fille qui n’a pas la force de la précédente ni celle de ma mère, la cadette. Lucie naît avec un lourd handicap : l’hydrocéphalie. Tout ça à cause de ce foutu médicament, la thalidomide, « médicament miracle » que l’on administrait aux femmes enceintes dans les années 1950. Le poison n’est banni que plus tard, en 1961, trop tard pour ma tante, née en 1959…

Aux lendemains de la mort de la petite Lucie, âgée seulement de 11 ans, ma grand-mère disparaît. Elle déserte la maison, part de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Elle engage même des bonnes pour prendre soin des enfants et préparer les repas. Ma mère n’a jamais su où disparaissait sa mère lors de ces longs après-midis. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle n’était pas là, à s’occuper de ses filles comme les autres mères. Ce sont d’autres femmes qui prirent soin d’elle, des femmes d’abord inconnues qui devinrent comme des mères pour elle : Madeleine et Marguerite. Deux filles de région qui étaient venues faire leur vie à Montréal. Ma mère ne connaîtra jamais celle qui lui a donné le jour. Elle aura hérité de mères d’adoption.

Alors je prends le flambeau ! J’exulte ! Je crie ! Je me révolte ! J’étonne mes parents, j’apprivoise la folie, je névrose, j’hallucine. Rien ni personne ne peut m’arrêter. On a laissé ma grand-mère mourir de mutisme et bien moi, je crierai plus fort ! Je ragerai, j’enragerai ceux qui m’entourent, ils en perdront la tête comme moi. Je te vengerai grand-maman ! Mon cri n’est pas un cri de joie, il se métamorphose en pleurs, des sanglots qui ne connaissent ni début ni fin. C’est à peine s’il m’est donné de quitter le lit. Je déprime d’une tristesse séculaire, jamais connue. Elle court dans mes veines, émane de mes pores, s’énonce de ma bouche en cœur. On m’amène chez les fous. Je prends la pose à la manière des belles de Charcot. Je me contorsionne, je grimace. Tantôt catatonique, tantôt hyperactive, je fais mon cinéma. Ils veulent contrôler ce corps féminin qui déborde de pleurs, de cris, de mots étouffés. Ils me vident les poches, me dénudent, ils me drapent d’une jaquette bleue. Au-dessus de mon lit, un numéro. Je n’ai plus d’identité. Chaque matin, quatre petits comprimés. Trois rouges, un bleu. Ils me disent qu’en avalant ça, tout ira mieux. Mais ce poison ne fait que me fatiguer davantage. Je vieillis à vue d’œil. Mon corps a un peu moins d’une vingtaine d’années, mais moi je n’en peux plus, j’en ai trop vu, à quoi bon ? Et puis, ça ne me laisse pas. Ça mord, ça tire, ça s’accroche à ma pauvre peau. Ils disent qu’un jour je souhaiterai guérir. Pour l’instant j’excelle en masochisme, en destruction, en automutilation. Je cours dans le corridor, les néons périclitent. Les infirmières à mes trousses. Je cours à en perdre le souffle, je veux fuir, sortir d’entre ces murs à l’odeur de javel, montrer cette folie à qui osera la regarder en face. Un gardien m’attrape, hors d’état de nuire la chérie. Jusqu’à ce que je trouve l’énergie nécessaire pour sévir une nouvelle fois.

Il n’y a pas de mot pour décrire ce qu’être ici inflige au corps. Pas de mot pour la douleur, l’ennui, la charge de la pulsion de mort, les plaies mentales infligées par le milieu hospitalier. Ça flirte avec la mort sans y ressembler. Seul le sommeil me permet d’échapper à ce calvaire, aux cris des autres, à leurs assauts réguliers, à la mauvaise conscience des infirmiers.

Grand-maman, t’ont-ils raconté qu’ils m’avaient enfermée ? Que contrairement à toi, ils m’ont mise en marge, m’ont entassée avec trois autres corps dans une chambre sans fenêtre, qu’ils veillaient ardemment, mes sauveurs, à ce que je retrouve mes esprits ? T’ont-ils dit qu’ils m’empêchaient aussi d’ouvrir, de déformer ma bouche jusqu’au cri ? Que ce qu’ils me donnaient à avaler chaque matin le refoulait tout au fond, faisait de ta petite-fille une enfant gelée ? Qu’au fond, les folles, les hypersensibles, qu’on les soigne ou qu’on les oublie, on leur fait toutes ravaler ce qu’elles ont à dire, on leur fait oublier pourquoi elles pleurent, on les anesthésie jusqu’à la catatonie. Que celles qu’on remarque, celles qui se font attraper, les médecins soignent leur corps pour mieux le laisser errer seul, sans personne dedans. Carcasse inhabitée.

Sûrement n’ont-ils pas jugé nécessaire de t’en parler. Sûrement se sont-ils dit que tu ne comprendrais pas, toi qui ne formulais déjà plus un mot en ces temps-là. Mais je ne peux faire autrement que de me demander ce que tu en aurais pensé, toi qui es passée par ces états, par l’approche du désastre.

Dans ma fiction, tu déroges à la règle du qui ne dit mot consent.

Ils m’ont laissée partir grand-maman. Après des années d’aller-retour à l’hôpital. Après m’avoir gavée comme une oie, après m’avoir désubjectivée, après m’avoir cassée jusqu’aux os. Je suis toujours là. Je tiens : pour toi, pour nous. Malgré ce qu’ils m’ont fait, malgré la tristesse qui circule encore sous le derme.

J’ai longtemps caché mon visage question de voiler la folie. Maudite folle. J’en voulais à quiconque me traitait de cinglée. Je les damnais, démentais, niais. Comment osaient-ils me traiter de la sorte alors que je savais ce que c’était que de l’être vraiment, fêlée ?

Aujourd’hui, tout a changé grand-maman. Folle je m’autoproclame. Plus peur de ce mot qui m’esquintait, pulvérisait chaque parcelle de mon être. Non. Je l’annonce maintenant à toute nouvelle personne que je rencontre. À tout nouvel homme dans ma vie. Oui oui oui, je suis folle, f-o-l-l-e, c’est mon petit nom, c’est ce qui court dans mes veines, suinte de ma peau, c’est potentiellement ton futur cauchemar, tu as quelque chose contre ça ? Ça fait partie de moi, de nous grand-maman, nulle raison de l’oblitérer. Qu’ils disparaissent de ma vue ceux que ça effraie, ceux que ça dérange. Je n’ai nul besoin d’eux, de la honte dans leur regard, de leur malaise quand je parle trop fort. Oui, je suis folle, mais je fais avec, ça ne m’empêche pas de vivre. C’est simplement ma manière d’être au monde.

Et puis un jour, lors d’un voyage qui s’imposait, je rencontre D. D. qui, alors que je n’aurais jamais pu imaginer une telle chose, me dit qu’il m’aime pour ma folie. Qui me dit que c’est cette ardeur dans mon regard, ces cris de joie, cette voie qui porte, ces emportements à tout va, cette névrose, ces questionnements incessants, ces moments de panique au cours de la nuit, ce besoin ardent d’écrire, cette incapacité à circonscrire ce qui me hante, cette difficulté à prendre part au quotidien, ce passé trouble de confinement, cette hypersensibilité, cette fragilité à fleur de peau qui l’attirent. Tu comprendras mon trouble grand-maman, moi qui croyais tous les faire fuir en leur racontant mes histoires d’horreur. Moi qui prenais même un malin plaisir à souffrir de leur disparition…

Mais même protégée grand-maman, même dans cette certitude d’être aimée, même-là, en ce lieu plus confortable que tous ceux que j’ai habités, je retrouve notre mélancolie. Me prend la peur qu’il disparaisse, celle que mon équilibre ne tienne qu’à ce fil-là, celui de l’amour qu’il me porte. Et s’il devait disparaître comme les autres…je sombrerais, nul doute là-dessus, grand-maman. Alors comment faire lorsqu’on n’a pas la foi ? Comment faire pour croire que cette fois-ci, ça ira ?

Je sais bien, grand-maman, je ne devrais pas laisser ma vie entre les mains des autres, surtout pas celles des garçons, mais il m’est si difficile de vivre sans partage. Je sais bien, j’ai aussi des amis, mais il y a dans l’amitié une indépendance saine qui rejette la pathologie du besoin. C’est cela grand-maman, je suis une grande amatrice de drame. J’en ai le goût et le don, je détiens aussi celui de mettre tous mes œufs dans le même panier : le don de l’obsession. C’est pourquoi sa disparition m’apparaît comme ma propre mort, je n’ai pas de projet plus digne ou qui me tienne plus à cœur que celui d’être à deux. Pauvre fille. Asservie au patriarcat et au modèle hétéronormatif. Mais il n’y a pas que cela, on fait abstraction de l’identité sexuelle et ça apparaît sous un autre jour, un jour beaucoup plus noble : celui du don, de la bienveillance. Être là pour quelqu’un quoi qu’il arrive et vice-versa. Tu sais, après ces années de douleur, cette compréhension mutuelle, ce care, il ne me semble pas illégitime de les réclamer, de juger en avoir besoin.

Il me faudrait pourtant d’autres plans, mais lesquels ? Moi qui ne suis qu’une petite écrivailleuse de service. Écrire tout simplement, l’idée s’impose d’elle-même, mais je ne sais comment ni par où commencer. Je ne sais surtout pas comment faire tenir toutes les contradictions que porte mon écriture. Ça manque de colle, de ciment. Bonne qu’à écrire de menus fragments, mais une histoire qui se tient, j’en suis franchement incapable. Et ça me désole grand-maman. Bonne à rien. Pourtant tu mérites que j’écrive un texte à la hauteur de ton silence. Un texte qui te donne voix. Mais qu’aurais-tu dit grand-maman ? Je ne peux qu’inventer ce genre de choses puisque tu n’as rien laissé derrière toi, pas même un carnet de notes. Te trahirai-je donc ? Sans aucun doute. La trahison fait partie du processus d’écriture, il faut l’accepter, sans quoi on n’écrit pas.

Je me rappelle de l’odeur âcre de ta maison, une vieille odeur d’humidité et de boules à mites enfouie dans la tapisserie, toujours la même depuis les années 1950. Petite, je remontais le col de mon chandail pour m’en cacher les narines, tromper cette odeur de passé. Maman m’invitait parfois à passer la journée avec elle au bureau, à l’étage du dessus. À l’heure du dîner, nous descendions ensemble pour partager le repas avec grand-papa et toi qui avais déjà besoin d’aide pour déglutir ton potage. Il restait plus longtemps que nous à table et ne regagnait le bureau que plus tard puisqu’il prenait soin de toi, veillait à ce que toi aussi, tu te nourrisses d’un repas digne de ce nom. Cependant, la tâche n’était pas facile. Tu ne coopérais pas tout le temps, il lui fallait être patient avec toi, attendre que tu daignes ouvrir la bouche pour y recevoir le pain du jour.

Longtemps, cette maison tienne m’a effrayée. Elle sentait le passé et rien ne semblait y avoir changé depuis la mort de la petite fille, ta fille, grand-maman. Les meubles poussiéreux accusaient le passage du temps, mais les chambres, elles, incluant celle de maman, leur configuration, n’avaient pas bougé d’un pouce. Tout était exactement comme il y avait de cela 20 ans, rien n’avait changé et cela me donnait des frissons dans le dos de savoir que Lucie avait vécu entre ces murs. Elle n’avait certes pas rendu son dernier souffle dans la demeure familiale, mais petite, je ne faisais pas la différence. Une morte avait vécu ici, s’était mue sur le plancher où j’avançais un pied devant l’autre, cela suffisait pour me représenter la maison comme un lieu hanté. Le spectre de la morte y vivait encore grand-maman, tu le sais mieux que quiconque puisque c’est en toi qu’elle habitait. Les cadres de photos rappelaient le souvenir de Lucie aux visiteurs, mais toi, tu ne l’as jamais oubliée. C’est son absence, sa disparition qui te tuait à petit feu. Ton corps doublé du sien déambulait dans ces corridors qui avaient connu ses rires stridents de petite fille handicapée, tu ne pouvais faire autrement que de les entendre résonner, rien ne pouvait alors les faire taire.

Moi aussi, je suis hantée grand-maman. Non pas par une enfant morte, mais par une souffrance qui ne saurait trouver de nom. Depuis que je suis toute petite, ma tête ploie sous le poids d’un nuage noir, sous sa masse tentaculaire. Une tristesse à l’origine inconnue me guette, même lors des moments les plus heureux. Elle est là, en périphérie, prête à m’envahir, à faire de moi cette petite chose hoquetant, tremblant sous les soubresauts des pleurs. Elle trouve toujours un lieu où s’immiscer, une nouvelle peau dans laquelle se transmuer. Jamais je n’ai jonché les rues sans que ne me pèse un lourd souci, sans que mes entrailles ne soient tiraillées par la tension que provoque un tel mal-être. Quand en serai-je enfin libérée grand-maman ?

Mais veux-je seulement m’en défaire, de cette folie qui nous lie ? Qui fait de nous ces femmes excentriques, ces contorsionnistes de la pensée, ces corps impossibles à contrôler ? Non, perdre tout sauf ça, ça qui nous a sculptées à même la douleur.

Nos corps sont durs et secs, ils ne se laissent pas facilement approcher. Celui qui y a droit doit en être digne. Et si les grimaces de nos visages déformés par les larmes les effraient, ils n’ont qu’à quitter, car nous ne voulons pas de ces froussards. Nous désirons partager notre temps si précieux avec des êtres qui savent apprivoiser la souffrance, qui savent la reconnaître, dialoguer avec elle. Avec des gens qui parlent notre langage : le langage de la folie.


Pour citer cette page

Frédérique Lamoureux, « Folles à lier », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/lamoureux/> (Page consultée le 03 December 2022).


Page précédente
Quand je serai mort