Les Amazones du sport sous la Troisième République

Martine Lavaud
Sorbonne Université

Auteure
Résumé
Abstract

Martine Lavaud est Maître de Conférences HDR en littérature française à Sorbonne Université, membre du CELLF 19-21 (SU) et membre associée du CRP 19 (Paris 3 Sorbonne Nouvelle). Spécialiste de Théophile Gautier (Théophile Gautier, militant du romantisme, Champion, 2001 ; Théophile Gautier, Fortunio, Partie carrée, Spirite, éd. Martine Lavaud, Paris, Gallimard, coll. « Folio Classiques », 2013), elle travaille également sur les rapports que la littérature du XIXe siècle entretient avec les médias, la photographie et les sciences (Martine Lavaud [dir.], La plume et la pierre : l’écrivain et le modèle archéologique au XIXe siècle, Nîmes, Lucie éditions, 2007). Elle a en outre consacré son inédit d’HDR aux représentations de l’intelligence pendant la Troisième République (Être littéraire ou scientifique. Visages et représentations de l’intelligence pendant la Troisième République [littérature, médias, photographie, sciences], Collège de France, juin 2018).

La Troisième République voit apparaître une nouvelle catégorie d’Amazones : les sportives. Conservatrice dans son exaltation de la beauté et de la fécondité féminines, mais subversive dans la tension des corps vers la puissance musculaire des hommes, la formule nouvelle des « Amazones du sport » recouvre conjointement le remède et le mal, la renaissance et la décadence. C’est à une catégorie également nouvelle de Pygmalions républicains, à la fois professeurs de gymnastique et médecins, qu’il incombe de résorber cette série de contradictions.  Les figures mythologiques fixées par l’art de la statuaire antique, et même les guerrières du Dahomey, également admirées par les professeurs de culture physique, sont autant de représentations qui concourent à dépasser l’eugénisme et le racisme ambiants : à travers les corps parfaits des « Amazones du sport », c’est la perfection morale et physique de l’humanité qui se trouve célébrée.   

During the French Third Republic, a new sort of Amazons appears : the sportswomen. Both conservative as it celebrates the female beauty and fecondity, and subversive as a way of reaching male muscular power, the new « sport’s women » formula means good and harm, revival and decadence at the same time. A new category of Pygmalions, both gym teachers and doctors, is able to solve these contradictions. This new category celebrates antique Amazones, but also Dahomey’s warlike women, and at the same time, overtakes eugenics and racism : through the Amazon’s perfect bodies, they celebrate the moral and physical perfection of the whole humanity.  


Au début du XXe siècle, l’imaginaire de l’Amazone est marqué par sa grande complexité et son hétérogénéité. Si la mythologie antique en préserve le modèle originel, trois autres représentations circulent dans l’espace médiatique et culturel. La première consiste dans une acclimatation esthétique et « socio-compatible » du mythe dans la pratique et la mode équestres telles que l’illustre abondamment l’iconographie de Femina, de La Vie heureuse ou des rubriques d’actualité sportive faisant apparaître des « Amazones » sur les champs de course. La catégorie socioculturelle concernée est celle de la high life aristocratique britannique, sans que plane la moindre ombre de transgression. On ne peut en revanche en dire autant de la seconde catégorie, qui rassemble les figures parfois travesties du féminisme et de l’homosexualité, parmi lesquelles l’Amazone Natalie Clifford Barney, icône des années 1930 : économiquement et sexuellement autosuffisantes, ces figures font l’objet d’un réancrage dans la part la plus subversive du mythe antique1. Le troisième type de représentation est nourri par un phénomène nouveau : le développement de la culture sportive des femmes athlètes, fait abondamment relayé par la presse, les ouvrages et la littérature spécialisés2. Il s’agit d’une catégorie bien plus complexe à divers titres. Sociologiquement hétérogène, la culture physique est propice à l’assainissement des classes pauvres tout en étant nourrie par une culture antique plus élitiste. Favorisée par la politique officielle de reconstruction républicaine des corps, elle introduit dans le même temps la question du danger de l’affranchissement physique des femmes, libérées du carcan vestimentaire des corsets, jupons ou autres étaux. Conservatrice dans son exaltation de la beauté et de la fécondité féminines, mais subversive dans la tension des corps vers la puissance musculaire des hommes, la formule nouvelle des « Amazones du sport » recouvre conjointement le remède et le mal, la renaissance et la décadence. C’est à une catégorie également nouvelle de Pygmalions républicains, à la fois professeurs de gymnastique et médecins, qu’il incombe de résorber cette série de contradictions.

Le corps de la sportive et ses modèles antiques

La mode de la culture physique explose dans les années 1890. Elle permet à une nouvelle sorte de médecins de voir le jour : non plus celles des praticiens de famille paternes ou des cliniciens pédants, mais celle, moderne et dynamique, des docteurs à double compétence, à la fois thérapeutes et culturistes. Parmi les plus illustres de ces athlétiques docteurs, on compte Edmond Desbonnet, Georges Rouhet ou Georges Hébert. Véritable businessman, le premier parvient à construire un vaste empire économique et médiatique : non seulement il multiplie les salles de culturisme (une centaine) et en fait des lieux à la mode, mais il crée aussi des appareils de musculation, des journaux spécialisés (L’Athlète, en 1897, La Culture physique, en 1904, La Santé par les sports, en 1911…) et publie une vingtaine d’ouvrages signés3 ou cosignés. Il fait même des émules jusque dans nos élites, de Pierre Loti à Clémenceau en passant par Péladan. Cette pratique de la culture physique choisit ses modèles esthétiques dans la statuaire antique, à cette nuance près qu’il s’agit de substituer à un Hercule Farnèse trop grossier les figures plus élégantes et fines de l’« Apollon du Belvédère » ou du « Gaulois mourant ». Georges Hébert distinguera ainsi le « type massif », représenté par Hercule, tragiquement vainqueur de l’Amazone Hippolyte, du « type fin et naturel4 », représenté par le Méléagre du Palais Farnèse, et même, comme on le verra, des Amazones elles-mêmes, de sorte que la victoire physique d’Hercule semble comme effacée par sa défaite esthétique. En d’autres termes, il importe de revaloriser socioculturellement une figuration de la force physique jusqu’alors déclassée par la massivité des démonstrateurs populaires. Entre le sport aristocratique et ces Hercules de foire, il y avait ainsi l’espace pour l’invention d’une pratique nouvelle et démocratique qui, puisant à la source de l’Antiquité, assurerait la renaissance esthétique et physiologique de la nation.

Beaucoup d’ouvrages spécialisés, dont Comment on devient athlète (1911) du professeur Edmond Desbonnet, abondent en juxtapositions démonstratives d’un corps viril mais gras et de sa version métamorphosée par l’art méthodique de la culture physique. Si les corps masculins y sont majoritaires, les femmes ne sont pas exclues de cette vaste campagne de régénération nationale : la reconstruction républicaine de leurs corps devient même un enjeu primordial de la politique démographique, la double croisade contre l’immobilité et le corset déformant constituant un leitmotiv des propos de Desbonnet et, plus encore, de Georges Hébert. C’est ainsi que ce dernier propose, dans Muscle et beauté plastique féminine (1919 et 1942), toute une grammaire du corps dont les principes pédagogiques sont d’autant plus efficaces qu’ils sont visuellement accessibles dans l’espace éditorial et public, qu’il s’agisse de statues antiques ou de leurs reproductions gravées ou photographiées.

Hébert distingue quatre modèles récurrents : Vénus, Diane, la Coureuse spartiate et, bien sûr, les Amazones. Un abondant cahier photographique placé en fin de volume vient largement illustrer les recommandations du docteur qui, d’emblée, s’emploie à éradiquer un préjugé ancien et néfaste de la culture française moderne : le mépris du muscle. Tous les muscles ne sont pas pour autant célébrés, le muscle massif et court du champion herculéen de la force étant dédaigné, comme on l’a vu, au profit des muscles longs et fins. Or ce ne sont pas les Vénus qui sont sur ce point remarquables, mais « des athlétesses en état de détachement musculaire, c’est-à-dire les Dianes, et surtout les Amazones, celles des bas-reliefs en particulier5 ». Georges Hébert insiste en effet sur la notion de « détachement musculaire » qui, inversement proportionnel à l’adiposité, désigne la capacité du muscle à saillir nettement :

En résumé, le détachement musculaire caractérise l’état d’entraînement ou d’activité maximum ; l’enveloppement simple, l’état d’activité moyenne, qui est l’état normal de travail en dehors des périodes d’entraînement maximum ; l’enveloppement exagéré, un état d’activité inférieure ou de travail trop faible par rapport à la vitalité de l’organisme ; enfin, l’adiposité franche, un état d’inactivité complète ou extrêmement faible, ou bien encore un état d’activité spécial, […], et qui n’est pas du tout en rapport avec nos besoins naturels6.

Hébert propose six planches7 représentant des types accomplis d’Amazones dont l’élégance et la finesse se distinguent des lourdeurs du Nord telles que l’iconographie des Walkyries wagnériennes ou autres Brünnehilde pouvait les figurer de façon parfois caricaturale.

L’observation de ces planches fait ressortir deux constantes, à savoir la pureté esthétique comme gage de pureté morale, et d’autre part, ce qu’on pourrait appeler, en adaptant un terme moderne, une forme d’intersectionnalité musculaire. Non seulement l’association de la puissance, de la finesse et de l’expression dynamique fournit un merveilleux exemple d’harmonie esthétique et mécanique, mais en outre, le muscle devient le dénominateur commun des corps mâles et femelles réconciliés : « Si l’on compare des statues de femmes avec les statues d’hommes dans des poses semblables, on est immédiatement frappé de l’identité du développement musculaire des deux sexes. Lorsque ces deux statues sont de même taille, il y a même égalité dans les mensurations des membres8 ». C’est pourquoi « les femmes ont intérêt à consulter la statuaire masculine9 ». Ainsi l’Amazone, dont on retrouve d’ailleurs l’illustration dans La Culture physique d’avril 192710, ne constitue pas une figure clivante, ou l’outil d’une démonstration par l’absurde qui viendrait mettre en garde les sportives contre les excès virilisants du développement physique, mais le point d’intersection pacifiant des sexes puisant leur inspiration à la source d’une même grammaire musculaire. Sur ce point le regard de Georges Hébert est si égalitaire qu’il en vient à dire que « la femme athlète […] possède des muscles détachés tout autant que ceux de l’homme. Exemples : toutes les Dianes (pl. 28 et 29), la Coureuse spartiate (pl. 4), et surtout les Amazones constituent le prototype du développement intégral »11 (Ill. 1).

Ill. 1. Jeune athlète s’oignant d’huile (Musée du Louvre). Amazone de Polyclète (Musée du Vatican). Identité du développement musculaire chez l’homme et chez la femme. Athlète et athlétesse dont le développement musculaire est absolument comparable en puissance comme en beauté. À remarquer spécialement l’identité du développement du cou, des épaules, des membres supérieurs et inférieurs. (Georges Hébert, op. cit., pl. 10 et 11.)

Le message d’Hébert trouve dans sa revue L’Éducation physique un relai commode, via notamment l’article qu’un certain D. Strohl consacre aux « Amazones d’autrefois » (15 mai 1925). Trois tendances s’y font jour : la crédibilisation historique des Amazones au détriment du merveilleux mythique, l’exaltation du réalisme esthétique de leurs représentations artistiques et leur exemplarisation contemporaine. La crédibilisation historique passe par la localisation géographique (la Scythie) et la description d’une politique d’expansion territoriale jusqu’à l’embouchure du Thermodon, avant que les Amazones ne fondent leur capitale, Thémiscyre. Cet ancrage historique et politique est renforcé par l’euphémisation du merveilleux et l’ellipse de certains personnages clefs, tel Hercule. L’exaltation du réalisme esthétique s’appuie sur l’examen de la statuaire et des bas-reliefs, à savoir l’Amazone d’Épidaure, l’Amazone à l’arc, l’Amazone blessée, l’Amazone de Polyclète, les Amazones des médailles de Trajanopolis, ou, plus récemment, La Bataille des Amazones (1617-1618) de Rubens. Elle permet non seulement de célébrer l’exactitude anatomique qui préside à la représentation des corps féminins appartenant au « type fin et naturel », mais aussi d’apporter un démenti à la légende selon laquelle les Amazones se seraient coupé un sein afin de mieux tirer à l’arc, aucune représentation artistique n’attestant cette particularité : les deux seins sont bel et bien visibles, l’un étant découvert, l’autre s’apercevant sous l’étoffe gonflée de la tunique. La confusion serait probablement linguistique, « Amazone » ayant été traduit, sous la plume d’Hérodote par exemple, par « privé de mamelle », quand le terme signifierait « sans mâle ». En réalité l’exaltation esthétique des Amazones vient de l’intégration harmonieuse de caractéristiques musculaires jusque-là abusivement considérées comme des spécificités viriles. L’art a ceci de commun avec la culture physique que la prévalence de propriétés « objectives » telles que l’efficacité musculaire, l’équilibre et le plaisir visuels, délivre une vérité d’autant plus authentique qu’elle s’affranchit spontanément du déterminisme socioculturel. La beauté formelle et l’efficacité mécanique du corps se rencontrent même en un point exact que Théophile Gautier aurait pu appeler le charme fatal de la configuration de l’utile12. Une telle approche entraîne, de fait, une révision des stéréotypes esthétiques à la lumière des grandes époques historiques :

Entre le type mâle anguleux et sans grâce et le type féminin mou et sans force, l’Art a toujours cherché un terme idéal, participant de l’un et de l’autre.

Les époques décadentes, ont tendance souvent à éliminer les corps masculins (Exemple : les Antinoüs et les Hermaphrodites), et à montrer la femme comme une créature de luxe, inactive et inutile.

Au contraire, dans les grandes apogées de la vie des peuples (exemple : le Ve siècle avant J.-C., siècle de Périclès), les reproductions plastiques des corps féminins, empruntent un caractère très net de virilité, sans exclure pour cela, le moins du monde la grâce.

Les figures d’Amazones offrent donc au point de vue esthétique un intérêt extrême.

« Apollon, vainqueur de la course, archer incomparable, dieu combatif, ne diffère de l’Amazone que par la hanche et le pectoral : et nul doute que les exercices combinés du Penthalte ne puissent amener la femme à ce point héroïque où elle ressemblerait à l’Amazone. » (Péladan)13

Les mots de Péladan, tirés de La Chaîne des traditions. L’Athlétie et la statuaire antique (1913), ne constituent pas une exception dans une époque préoccupée par la restauration de la norme anatomique antique. Vingt ans plus tôt, dans Canon des proportions du corps humain (1893), le docteur Paul Richer avait déjà mentionné le caractère exagéré des exigences esthétiques modernes, dont la promotion de l’étroitesse de la taille et des épaules féminines apparaissait comme incompatible avec une saine physiologie. Depuis les années 1890, l’éloge de l’exercice physique allait de pair avec une remise en cause des faits de mode de moins en moins admissibles, et au premier chef, l’usage du corset, instrument de torture fermement condamné par Georges Hébert dans une double planche illustrée de son ouvrage14. On y voit deux reproductions, celle d’une jeune femme nue et celle d’une statue appelée Nymphe (1906), œuvre du sculpteur Aimé Octobre conservée au Musée du Luxembourg. La seconde est une traduction anatomique exacte de la première et des déformations induites par le port néfaste du corset : rétrécissement de la partie inférieure du thorax, angulosité de la taille, affaiblissement musculaire du tronc, déviation des gros orteils. Une Amazone à corset relèverait donc d’un absolu contresens.

Le corps guerrier des Amazones noires

Il existe un autre point sur lequel les grands prédicateurs de la culture physique peuvent surprendre : le recours régulier à l’archétype de l’Amazone africaine, grâce à qui le canon antique fait irruption dans le monde contemporain. Cet archétype est convoqué dans le numéro du 15 mai 1925 du journal L’Éducation physique, qui, pour l’occasion, célèbre la perfection musculaire des combattantes du Dahomey auxquelles l’armée française dut s’opposer. L’auteur de l’article qui leur est consacré, V. Denis, propose ainsi le rappel historique d’un conflit récurrent ayant opposé l’armée française, menée par le colonel Dodds, et le roi du Dahomey Béhanzin. L’enjeu n’était autre que celui du protectorat que la France voulait exercer en particulier sur le port de Cotonou, mais auquel Béhanzin était farouchement opposé, même si la France avait à ses côtés les royaumes de Kinto et celui de Porto Novo, qui pouvaient trouver en elle un soutien certain contre les assauts britanniques. Deux guerres, en 1889-1890 et 1892-1893, avaient opposé le roi du Dahomey aux Français et à leurs alliés. En mars 1889 notamment, les troupes françaises avaient eu à lutter contre d’étranges assaillantes, les Amazones royales du Dahomey, alors parties à l’assaut du village de Danko placé sous l’autorité du roi de Kinto. Les légionnaires français resteront marqués par le courage de ces guerrières qui s’illustreront lors de batailles-clefs, telles celles de Dogba (19 septembre 1892), Poguessa (4 octobre), Adégon (6 octobre) et Akpa (15 octobre), qui les vit renaître de leurs cendres quand l’assaut d’Adégon semblait les avoir démantelées. Contrairement à ce qu’affirme V. Denis, ce corps militaire féminin n’est cependant pas né au XIXe siècle, sous l’égide du roi Ghézo, mais au XVIIIe siècle, sous l’impulsion de la reine Tasi Hangbè, qui régna entre 1708 et 1711 : pour mieux stimuler ses troupes, cette dernière s’était travestie afin de ressembler à son défunt frère Akaba. En revanche, il est exact que Ghézo, roi du Dahomey entre 1818 et 1858, développa progressivement ce corps d’armée jusqu’à sa dissolution par le roi Agoli Agbo, le 17 novembre 1894. Certaines Amazones, ou « minos » (« nos mères », en langue fon du Dahomey), étaient archères, d’autres s’occupaient des éléphants, d’autres encore étaient armées de carabines Winchester et de sabres courts. Sélectionnées parmi les enfants d’esclaves en fonction de leur robustesse, toutes étaient vêtues de pagnes recouvrant une sorte de pantalon, de casaques sans manches découvrant un sein, et d’une coiffe décorée de plumes. Leur entraînement, particulièrement intense et long (sept ou huit années), développait la puissance et l’endurance de ces troupes dont l’effectif, selon Denis, put atteindre dix mille recrues (mais ce chiffre est peut-être excessif).

Or ce qui frappe, dans la présentation de ces Amazones du Dahomey, n’est autre que la pratique de ce que l’on pourrait, de nouveau, considérer comme une forme d’intersectionnalité positive, soit le retournement d’une transversalité discriminatoire unissant des catégories marginalisées en valeurs universelles et constructives.

On représente volontiers la femme comme un être faible, sans défense : l’exemple des Amazones prouve au contraire que la femme est fort bien douée pour les exercices corporels.

Par leur audace, par leur activité, par leur mobilité, les Amazones mirent souvent en défaut la vigilance de nos soldats qui, se trouvant constamment harcelés, par un ennemi insaisissable, devaient à tout instant pour leur vie. […]

Les narrateurs trahissent aussi un peu d’inquiétude, comme si les Amazones, si différentes des Européennes, étaient des êtres surnaturels. […]

Hé quoi ! dira-t-on, les Amazones du Dahomey sont-elles à ce point dignes d’admiration ?

Il y a lieu de distinguer. Nous n’entendons point chanter leurs vertus guerrières ; peu nous chaut qu’elles soient plus braves au combat que ne sont ordinairement les femmes. Il ne nous importe guère non plus qu’elles soient très habiles dans l’art de s’aligner, de charger le fusil, de manœuvrer les groupes : l’automatisme n’est pas une qualité si haute que nous ayons à en faire l’éloge. Chez l’Amazone, ce n’est pas la guerrière qui appelle l’attention, c’est bien plutôt tout ce qui en fait un être vigoureux et souple.

Et cependant, rien de ce que les Amazones peuvent accomplir n’est inaccessible aux femmes de race blanche. La rapidité à la course, le libre jeu des muscles, la robustesse, la précision et la vivacité des gestes : tout cela s’acquiert sous notre ciel comme sous les Tropiques15

V. Denis va même jusqu’à prolonger sa démonstration en recourant à des exemples plus strictement contemporains, tels les bataillons féminins organisés par l’armée bolchévique ou, en 1920, polonaise, ou bien encore l’escadron des « épouses de la mort » destiné à lutter tout récemment contre le rapt des femmes palestiniennes. Et l’auteur de l’article de conclure :

Tout cela prouve qu’une fois libérée des préjugés qui la présentent comme un être incapable d’un effort soutenu, la femme est à même d’étonner son entourage par ses aptitudes physiques.

À bien y réfléchir, il n’est pas de traité de physiologie qui présente la femme comme un être incomplet, inapte aux rudes efforts. Poupée fragile ? Que non pas ! La femme dispose de moyens physiques appréciables qu’une vie active suffit souvent à développer.

Il est à portée de nos sœurs de devenir, quant à l’agilité, quant à la force, quant à la résistance, les égales de toutes ces Amazones qui firent l’admiration de leurs compatriotes16.

Ill. 2. « Les Amazones du Dahomey », L’Éducation physique, 15 mai 1925.

Une telle conception en vient à affirmer la permanence du type idéal de l’Amazone au-delà des distances historiques, géographiques ou raciales. Ainsi l’iconographie choisie par L’Éducation physique pour l’article de V. Denis annule ces différences par l’expression d’une permanence musculaire, vestimentaire et comportementale. Les planches représentant l’Amazone antique sont ainsi semblables non seulement à celles où figurent les guerrières du Dahomey, mais aussi aux représentations d’une troisième catégorie d’Amazones : celles que rencontrèrent au XVIe siècle, en Amérique du Sud, les explorateurs espagnols menés par François d’Orenalla et qui donnèrent leurs noms au fleuve et à la région correspondants. Quant à la représentation des Amazones du Dahomey, elle ne diffère des autres que par la variation des couleurs de peau et des supports (gravure pour la représentation du type physique ou photographie pour les scènes d’entraînement, voir Ill. 2). Si la proximité des illustrations figurant des Amazones antiques et des Amazones d’Amazonie – pour réactiver un pléonasme étymologique – s’explique partiellement par la communauté de leur source (L’Encyclopédie des voyages de Grasset de Saint-Sauveur, publiée en 1795-1796), elle résulte aussi d’une intentionnalité visant à établir la permanence historique et l’universalité d’un type exemplaire : pour les promoteurs de la culture physique, l’exaltation de l’Amazone est celle d’un idéal physique essentiel et humain avant d’être féminin ou masculin, blanc ou noir, ancien ou moderne.

Loin de constituer un exemple isolé, cet intérêt positif pour les Amazones d’Amazonie ou du Dahomey inspira largement la presse, qu’il s’agisse, entre autres exemples, d’articles plus anciens (Docteur Dubois, « Types humains exotiques », La Culture physique du 1er novembre 1912), ou plus récemment, d’un nouveau texte de sept pages proposé par L’Éducation physique de janvier 1934 (Georges Verdal, « Les Amazones du Dahomey »), ou encore de l’étude publiée par Geneviève Bardot dans Le Monde illustré du 19 octobre 1935 (« Amazones d’hier et d’aujourd’hui »). Cette forme d’intersectionnalité positive avait également été défendue par Georges Hébert en 1919, dans la première édition de son ouvrage Muscle et beauté plastique féminine, qu’il s’agisse de planches montrant une jeune Africaine17, ou plus précisément une Amazone du Dahomey directement comparée à l’Amazone antique du Musée national de Naples18, ou encore des propos liminaires sur l’achèvement des types primitifs qui, contrairement aux « gens les plus instruits », représentent « les plus beaux exemples de santé, de beauté et de force. Ces derniers êtres n’ont pas eu d’autres professeurs que la bonne nature, à laquelle ils sont toujours restés fidèles19 ». Le lien entre la perfection physique des guerrières africaines et celui des types primitifs ne doit pas, en l’occurrence, être pris en mauvaise part : il s’inscrit dans la négation du progrès physique d’une civilisation qui par l’usage excessif des transports et des outils techniques cause sa propre régression, y compris intellectuelle. Dans la mesure où l’activité du cerveau doit être considérée comme la conséquence mécanique du dispositif d’entraînement musculaire et de l’irrigation sanguine associée, les performances intellectuelles et physiques sont en effet interdépendantes, le docteur Dubois ayant ainsi souligné, pour les femmes d’Amazonie, « le rôle de l’intelligence et du raisonnement dans l’art de façonner son corps20 ». D’où une conception valorisante du corps « primitif », pur et porteur d’une santé intellectuelle et morale mise à mal par la neurasthénie contemporaine : on est ici fort loin d’une conception régressive et encore tenace de l’abrutissement sportif.

Du corps sportif au corps social : sur quelques stratégies d’intégration culturelle des nouvelles Amazones

Il reste à examiner la capacité de cet archétype de l’Amazone primitive ou antique à réintégrer intelligemment et positivement l’espace social contemporain. Sur ce point une interférence a pu brouiller certains messages : le croisement de la revitalisation de la figure de l’Amazone avec l’expression, indirecte ou revendiquée, de l’homosexualité. Du côté des communautés lesbiennes, la pratique spectaculaire du travestissement ne fait pas mystère de la récupération homosexuelle de l’Amazone. Mais dès lors qu’on aborde les cas des « athlétesses » célébrées par Joséphin Péladan (par exemple dans un article publié dans L’Auto du 7 avril 1909, qui convoque le type voisin de la Diane chasseresse) ou Montherlant, créateur d’une Dominique Soubrier robuste et musclée (Le Songe, Paris, Gallimard, 1922), la célébration de l’Amazone semble fonctionner comme l’expression indirecte d’une homosexualité masculine plus ou moins occultée. Quoi qu’il en soit, s’il constitue une réalité historique digne d’être prise en compte, le potentiel homosexuel de la figure de l’Amazone ne doit pas masquer un autre phénomène significatif : la réhabilitation et la réinvention d’une Amazone hétérosocialement compatible.

C’est la mise en discussion de trois termes, à savoir la guerre, le sport et la culture physique, qui permet d’éradiquer la part belliqueuse perçue dans l’Amazone antique en autorisant son acclimatation pacifique et constructive dans le monde moderne. Pour que l’Amazone moderne ne soit plus une guerrière, il faut promouvoir, plus encore que le sport, qui implique la compétition et la rage de vaincre, la démarche paisible de la culture physique : en ne confrontant l’individu qu’à lui-même, cette dernière fait du perfectionnement musculaire et non concurrentiel de soi la modalité d’une morale et d’un humanisme lumineux. On a fait parfois de cette apologie de la culture physique en tant que telle non compétitive une adaptation inégalitaire de la mode sportive au public féminin dont il s’agirait de contenir l’émancipation corporelle dans les bornes d’une fonction reproductrice et domestique optimisée. Mais cette interprétation résulte d’un parti pris quelque peu déformant. La lecture de la production éditoriale ou médiatique d’un Edmond Desbonnet, pourtant farouche militant de la repopulation de la Nation et de ce qu’elle implique d’attention portée à la fécondité des femmes, révèle que la promotion, contre la compétition sportive, de la culture physique, qui s’appuie sur la sagesse humaniste de Montaigne et l’obsession d’un perfectionnement méthodique de soi, s’adresse aux culturistes masculins, et a fortiori aux femmes21.

Quels sont, concrètement, les dispositifs d’intégration de la nouvelle Amazone sportive dans une organisation sociale qu’elle a pour mission de régénérer, quand les Amazones travesties des milieux lesbiens se présentent comme des figures de l’affirmation dissidente et clandestine ? La comparaison de ces deux catégories est parlante : tandis que le langage de l’Amazone homosexuelle investit le vêtement dont elle maintient les codes (avec le travestissement le corps féminin fait sien un système de signes ostensiblement masculins : il n’y a pas changement de code, mais appropriation par substitution), l’Amazone sportive travaille au développement de ce qu’elle considère comme le « noyau » déterminant de son identité, le corps, à cette nuance près que loin d’être fixiste et carcérale, la conception en est évolutive et libératrice. Dans la mesure où il procède d’une modification structurelle et non superficielle de soi, le développement du corps est ainsi conçu comme l’instrument de toute réforme profonde, l’habit ne pouvant certes pas suffire à faire l’Amazone. Tandis que les « fashion victims » du style équestre cherchent à dissimuler les outrages du temps sous la cuirasse des derniers vêtements à la mode, les Amazones sportives font de la transformation des corps le facteur premier de la révolution esthétique et sociale : en quelque sorte, et pour plagier une expression fameuse habituellement attribuée à Hugo, la forme du corps sculpté par l’exercice, c’est le fond qui remonte à la surface. Un corps, comme travaillé en repoussé par l’organisation morale de son propriétaire, ne peut être harmonieusement sculpté que par un esprit élégant, esthète, volontaire et cultivé. 

C’est ainsi que l’Amazone sportive a pu investir trois champs de la communication sociale : celui des organisations sportives, incluant la désignation des groupes féminins et la création de dispositifs expérimentaux issus de l’utopie hébertiste ; celui de la propagande hygiéniste des journaux spécialisés ; celui, commercial, de l’iconographie de la publicité sportive.

Herviane Marly, l’héroïne du roman Sportive (1925) écrit par la doctoresse Marthe Bertheaume, est fière de rejoindre Les Amazones, une société sportive également qualifiée de « bataillon », et dont les femmes s’adonnent aux joies de la gymnastique et du football. Peu de rapport cependant avec Violette Morris, figure cette fois réelle du sport français, célèbre pour la brutalité de ses comportements, adepte de la boxe, de l’haltérophilie ou des sports mécaniques : les Amazones de Sportive sont des mères heureuses qui punaisent les photos de leurs bambins sur les murs de la salle commune. Du reste, en dehors d’un emploi hippique qui reste majoritaire, le nom d’« Amazones » se révèle fréquemment utilisé dans la presse sportive pour désigner un club ou des athlètes de spécialités diverses, par exemple une championne de saut en hauteur (Athletic, 17 novembre 1932), une joueuse de tennis comme Suzanne Lenglen (Le Miroir des sports, 13 juillet 1942), ou des basketteuses (Basket-Ball, 21 mars 1946), mais sans que la féminité des intéressées soit réellement remise en cause.

En dehors de ces désignations positives, l’un des cas les plus remarquables de tentative d’institutionnalisation des communautés d’Amazones est celui des Palestres instaurées par Georges Hébert. Ces dernières rassemblent des monitrices d’éducation physique originellement formées à Reims, d’où elles sont chassées par la Première Guerre mondiale : c’est ainsi qu’en 1918 elles trouvent refuge à Tourgéville, près de Deauville, où est établi un complexe constitué d’une piste circulaire de 217 m, d’une autre, en gazon, de 190 m, d’une troisième, également circulaire, mais réservée aux obstacles, de 250 m, d’une piste droite de 80 m, d’un terrain de tennis, d’un terrain de basket-ball, d’un stade de danse, le tout équipé de portiques et d’agrès divers, ainsi que de tentes et de baraques. En avril 1925, Georges Hébert affirme avoir accueilli environ 2000 jeunes « Amazones » pour des séjours sportifs de plusieurs semaines (jusqu’à trois mois, mais rarement davantage). Vêtues de tuniques antiques orange bordées d’une frise grecque violette, elles suivent un enseignement complet associant culture physique et travaux manuels, culture morale et naturiste, philosophie, histoire de l’art et de l’Antiquité… (Ill. 3) Bien que les seules visites masculines autorisées sont familiales, l’approche holiste qui préside à la formation de ces monitrices, dont la vocation est aussi d’offrir leurs services aux institutions scolaires, ne se veut nullement clivante, tant sur le plan sexuel que disciplinaire : l’isolement de ces nouvelles Amazones pacifiques ne doit constituer qu’une étape de formation dans un processus plus vaste de redistribution pédagogique et familiale de l’harmonie physique, intellectuelle et morale acquise dans ce phalanstère des corps que les ravages de la Seconde Guerre mondiale voueront hélas à la destruction.

Ill. 3. Les « Amazones » de la Palestra instaurée par Georges Hébert. Cliché sans doute pris à Tourgéville, entre 1918 et 1925, et reproduit dans Georges Hébert, op. cit., p. 102.

À côté de cet espace pédagogique expérimental et utopique, la presse sportive, notamment la revue La Culture physique, poursuivant sa propagande hygiéniste, continue de restaurer la figure de l’Amazone. Si dans le numéro de mai 1935 François Vaucienne nuance sa célébration des héroïnes sportives par une conception conservatrice de l’enfantement jugé indispensable à la réalisation de leur nature, la majeure partie des occurrences confirme la construction d’une représentation positive : en avril 1927, un nouvel article est consacré à la célébration des Amazones du Dahomey ; en septembre 1931, on félicite les Amazones modernes et le bien sportif qu’elles apportent à leur corps, mais on regrette, comme on le ferait pour les hommes, qu’elles en puissent détruire les bénéfices à la buvette ; en août 1936, Roger Femau fait l’éloge des Amazones américaines et de leurs camps d’entraînement…

C’est là appliquer à la culture physique une pensée de l’émancipation que l’industrie du vélo, pour des raisons plus mercantiles qu’idéologiques, a déjà ouverte dès les années 1890. On sait du reste les débats qu’a soulevés l’usage de la bicyclette, dans la presse quotidienne régionale, nationale ou spécialisée, du Progrès de Lyon jusqu’à La Science et la vie. Alors que le port des pantalons qu’encourage l’usage des machines complique le débat en posant la question de l’autonomisation et de la masculinisation des corps, la production publicitaire fait de nouvelles propositions culturelles impliquant des Amazones vélocipédiques, de l’androgyne à marinière des bicyclettes Frost (1895) au type de l’Amazone gauloise, décliné en modalités plus ou moins subversives : si vers 1899 le fabricant Sirius sauvegarde la grâce d’une femme presque nue montée en amazone sur son cheval de fer et pointant une étoile du doigt avec un large sourire (Ill. 4), à la même époque, en 1895, avec le dessinateur Jean de Paleologu, la firme Liberator réinvente une Amazone plus belliqueuse et « engauloisée » par le port d’une longue épée, d’un bouclier, d’un casque et de braies qui permettent de donner de la Française aux deux seins découverts une représentation à la fois sensuelle et patriote (Ill. 5). Outre le fait qu’une telle figure possède l’ambiguïté d’une allégorie associée à la marque, avec tout ce que ce traitement possède de déréalisation symbolique, la lecture féministe de la publicité sauvegarde quant à elle les atouts essentiels de la bonne Républicaine : la sensualité, la bonne santé, promesse de fécondité, et comme pour Marianne dont elle semble être l’avatar vélocipédique, l’identité nationale. La promotion de la culture physique féminine achève de « désallégoriser » l’Amazone vélocipédique en autorisant son incarnation dans l’espace social.

Ill. 4. Publicité pour les cycles Sirius, fabriqués à Levallois-Péret, vers 1899.

Ill. 5. Jean de Paleologu, publicité pour les cycles Liberator, représentant une « Amazone gauloise », vers 1895.

Un aperçu certes partiel mais non moins significatif de la figure de l’Amazone sportive possède ainsi ce mérite : dépasser la considération clivante de l’Amazone androphobe conçue comme un danger pour la Troisième République, aux prises avec la délicate redistribution sexuelle des capacités intellectuelles et physiques que les diverses politiques éducatives et hygiénistes tâchaient de prendre en charge. La misogynie d’un Pierre de Coubertin, très présente dans la mémoire historique, a sans doute contribué à occulter deux types de figures militantes : les unes féminines, telle Alice Milliat, parmi d’autres ; les autres, masculines, parfois évincées par une approche vindicative des rapports entre les sexes. Or il importe de pointer l’importance historique de cette proposition culturelle nouvelle qu’est celle de l’Amazone sportive, encouragée par quelques grandes figures masculines de la culture physique et marquée par une forme d’intersectionnalité sexuelle et raciale. S’il n’oblitère pas les phénomènes simultanés de propagande eugéniste et sexiste, ce fait mérite d’être rétabli dans l’histoire des représentations culturelles.


Pour citer cette page

Martine Lavaud, « Les Amazones du sport sous la Troisième République », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/lavaud/> (Page consultée le 08 December 2022).