Les Amazones en marche… ou à cheval

Pascale Joubi et Andrea Oberhuber
Université de Montréal

Pascale Joubi
Andrea Oberhuber

Détentrice d’un mémoire de maîtrise sur le mythe et le monstre dans l’œuvre de Nelly Arcan, Pascale Joubi est présentement doctorante au Département des littératures de langue française à l’Université de Montréal sous la direction d’Andrea Oberhuber. Sa thèse porte sur la reconfiguration du mythe des Amazones dans les œuvres littéraires et picturales en France de la Belle Époque jusqu’à aujourd’hui. Elle est coresponsable du septième numéro de la revue MuseMedusa sur le retour des Amazones dans la littérature et l’art modernes (2019). Elle a participé aux ouvrages collectifs Fictions modernistes du masculin-féminin, 1900-1940 (PUR, 2016), Nelly Arcan, trajectoires fulgurantes (Remue-ménage, 2017), Les folles littéraires, des folies lucides. Les états borderline du genre et ses créations (Nota bene, 2019). Son champ de spécialisation est la réécriture des mythes, notamment féminins, l’écriture des femmes et les études de genre.

Andrea Oberhuber est professeure à l’Université de Montréal où elle enseigne la littérature, notamment l’écriture des femmes (XIXe-XXIe siècles), la photolittérature et les avant-gardes. Elle a (co)dirigé, entre autres, les collectifs Claude Cahun : contexte, postures, filiation (2007), Jeu de masques : les femmes et le travestissement textuel (2011), Fictions modernistes du masculin-féminin : 1900-1940 (2016) et Héritages partagés de Claude Cahun et Marcel Moore, du XIXe au XXIe siècles (2016), ainsi que les dossiers thématiques « Voir le texte, lire l’image » (Dalhousie French Studies, 2009), « À belles mains. Livre surréaliste, livre d’artiste » (Mélusine, 2012) et « Polygraphie du roman de femme contemporain » (Tangence, 2013). Son essai Corps de papier. Résonances est paru en octobre 2012 chez Nota bene. Ses recherches portent actuellement sur le « Livre surréaliste au féminin et la démarche collaborative » (<lisaf.org>).


Jour J : D’un pas sûr et décidé, sous les yeux des habitants de Panem et des nouveaux gouvernants intronisés au Capitole, Katniss Everdeen avance vers Snow. Attaché à une potence érigée sur la place publique de la capitale, le président attend son exécution, sourire narquois aux lèvres. La mise à mort est organisée par Alma Coin, cheffe de l’opposition, qui a pris le pouvoir depuis l’arrestation de Snow. Katniss Everdeen est en marche vers l’accomplissement de son ultime mission : elle sort une flèche, la place sur son arc et la dirige vers le dictateur, responsable de l’état de guerre qui règne dans la nation de Panem.

Fig. 1 : Francis Lawrence, The Hunger Games : Mockingjay – Part 2 (capture d’écran), États-Unis, Lionsgate et al., 2015.

Regardant droit dans les yeux celui avec qui ils se sont juré, dans une partie précédente, de ne jamais se mentir, elle vise le cœur de Snow. Le public – présent sur la place principale ou via les écrans de télévision omniprésents –, retient son souffle, la jeune femme s’apprête à libérer la corde pour lancer la flèche, puis s’avise et dévie son tir. C’est que l’Amazone va au bout de sa mission de justicière : elle combat les ennemis du peuple assassiné en grand nombre au fil des années ; elle venge également les centaines de réfugiés qui, en route vers le Palais présidentiel, ont été tués lors de l’action des parachutes explosifs. La flèche file droit dans le cœur de Coin. L’acte inattendu provoque une gigantesque émeute pendant laquelle Snow est lynché par la foule.

Combat et communauté

Dans cette dystopie que constitue le film The Hunger Games (2012-2015) basé sur la trilogie romanesque de Suzanne Collins1, la jeune protagoniste Katniss Everdeen incarne la version postmoderne de la figure de l’Amazone, assez librement inspirée de ses ancêtres antiques. Si la belle et courageuse héroïne semble cristalliser la tentative propre à ce que l’on pourrait appeler une palingénésie de l’Amazone (ou plutôt des Amazones puisqu’elles se caractérisent par le pluriel) depuis le milieu du XIXe siècle et qui consiste à opposer aux lieux communs d’un féminin conventionnel des figures d’identification en rupture avec les images et les attentes genrées, elle demeure néanmoins une guerrière malgré elle, entraînée dans le combat contre l’instigateur des Hunger Games, pour se révolter contre l’injustice et l’oppression du régime dictatorial de Snow : Katniss se bat pour les siens, c’est-à-dire les habitants du District 12, et non au nom d’une communauté de femmes vivant de façon autonome à l’écart de la société2, ayant instauré leurs propres lois, faisant la guerre aux hommes, ne les côtoyant qu’à des fins de reproduction3. On se souvient que ces trois caractéristiques reviennent comme des leitmotivs dans les récits mythiques consacrés aux Amazones.

À l’origine du mythe grec se trouvent des femmes qui, menées par un sentiment de révolte, forment une communauté exceptionnelle pour remédier à une situation devenue inacceptable à leurs yeux. Ces femmes quittent leur rôle domestique et prennent les armes dans un contexte « où tout processus normal est bloqué4 » : abandonnées par les hommes, elles doivent prendre le pouvoir5, se protéger elles-mêmes contre l’ennemi6. Une guerre civile ou extérieure éclate et les oblige à se défendre7.

Fig. 2 : Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, Amazonen, huile sur toile, 53 cm × 74,5 cm, 1788, Kunsthalle zu Kiel.

Cette microsociété semble se former, que ce soit dans les écrits de l’Antiquité ou dans certaines réécritures modernes, à la suite d’un manque ou d’un manquement : manque d’indépendance, de liberté ou de sécurité ; manquement des hommes à leur promesse de protection et de loyauté. Quelle que puisse être la raison de la constitution d’une communauté de femmes, le mythe, dans toutes ses variantes, consigne l’inconcevable : il offre le premier exemple d’un regroupement, d’un « gynécée » de figures féminines fortes, indépendantes et affranchies des lois des hommes.

Si l’Amazone est une figure qui peut être définie au singulier, elle ne peut être dissociée de la communauté des Amazones : elle n’existe pas en dehors d’un rapport référentiel ou filial à un groupe de femmes menant un combat solidaire, sans hésiter à recourir à la violence, littéralement ou symboliquement, pour contrer l’essentialisation et l’assujettissement de leur sexe. La capacité des femmes à s’unir, à composer un groupe solidaire, a une grande incidence sur l’étendue de leur pouvoir et leur constitution en tant que sujet autonome. Souscrivant à l’idée de la sororité, les Amazones possèdent ce que Simone de Beauvoir déplore ne pas trouver chez le « deuxième sexe » : la capacité de former une communauté avec leurs semblables qui se posent comme sujets autonomes face au groupe des hommes, au lieu de demeurer des objets de regard et d’échange entre ces hommes8.

Katness Everdeen, pour reprendre l’exemple initial, correspond, malgré l’absence d’un attachement à une communauté féminine et certaines réserves à l’égard du traitement cinématographique par Gary Ross et Francis Lawrence9, à l’une des deux tendances majeures qui caractérisent le réinvestissement de la femme guerrière dans les textes littéraires et dans les arts visuels.

Fig. 3 : Fabius Lorenzi, « L’Amazone », Le Sourire, 1920.

Fig. 4 : Julien Jacques Leclerc, « Le dada de ces dames », Fantasio, 1922.

D’un côté, les romans, les essais, les manifestes, les affiches publicitaires, les caricatures, les peintures, les photographies et les films, de la fin du XIXe siècle à nos jours, présentent l’Amazone comme une icône de la révolte et de la résistance, symbole d’un féminin puissant qui s’approprie des attributs masculins tels que les armes et la violence, la conquête de la sphère publique, l’autonomie et la parole, pour affirmer son autorité.

Fig. 5 : COMBO, « Femen in front of COMBO’s work », Paris, 2013.

De l’autre côté, la figure est privée de son élan de révolte et donc, de son pouvoir, source d’inquiétude. De l’Amazone ne reste alors que l’idée de virilisation faisant apparaître ces « gynandres », pour reprendre (sans l’endosser, bien entendu) le terme dépréciatif de Joséphin Péladan créé dans son roman La Gynandre (1891), comme de pâles copies des guerrières d’antan, loin des revendications libératrices du corps, de l’(hétéro)sexualité, de la pensée indépendante, d’un mode de vie en communauté loin de la Cité.

Fig. 6 : Anon., « Un corps d Amazones sibériennes », Le Petit Journal, 1904.

Si le premier traitement érige l’Amazone en modèle, en figure d’identification pour toutes celles qui souhaitent se doter d’une agentivité performative, le second tombe le plus souvent dans le piège de la caricature qui vise à ridiculiser les femmes soucieuses de se libérer, plus ou moins ardemment, des contraintes liées à la domestication du sexe féminin.

Fig. 7 : Joseph Kuhn-Régnier, « À propos de Paris-Cannes – Un raid d’Amazones au temps des Centaures », La Vie parisienne, 1928.

Aux yeux des détracteurs et des admirateurs, l’Amazone fait partie de ces figures de femmes mythiques – comme Méduse, Médée, Lilith ou la Sorcière – qui symbolisent le pouvoir sur autrui : grâce au don surnaturel, au savoir, à la force de résistance, à l’insoumission10.

Pouvoir et autonomie

Avec les guerrières mythologiques, la féminité, vécue et définie autrement, est resituée sur l’échiquier du pouvoir. La société amazonienne, parce qu’elle est autonome (les Amazones gérant elles-mêmes tous les aspects de la vie sociale et des institutions politiques), est érigée sur un territoire où les femmes sont souveraines, avec, malgré tout, une structure hiérarchique. Le mode de vie des Amazones n’est d’ailleurs pas sans incidence sur leur apparence physique. Telles que décrites dans les textes et représentées sur des vases et des sarcophages anciens, les guerrières apparaissent parfois comme un « sexual hybrid11 », leur allure étant composée d’attributs à la fois masculins et féminins12. Plus encore, leur corps est souvent caractérisé par la mutilation, la plus connue étant l’ablation du sein, qui, véridique ou non13, se fait signe de traits importants des Amazones : celles-ci mettent leur corps au service de la cause guerrière, plutôt que de la procréation, soit le destin biologique des femmes. Elles n’hésitent pas à sacrifier cette partie corporelle troquant un symbole pour l’autre : le sein, l’un des plus emblématiques symboles de la féminité, est sacrifié en faveur de l’idéal de l’autonomie et du pouvoir au féminin. Celui-ci, véhiculé par leur vigueur physique, souvent jumelée à une force de caractère et à une supériorité intellectuelle, est amplifié par la prise en charge de la maternité en dehors d’une union durable avec les hommes, considérés alors comme des agents de reproduction. Dans certains récits d’anticipation comme Le Satellite de l’Amande (1975) de Françoise d’Eaubonne, Les Hommes protégés de Robert Merle (1974) ou Les Assoiffées de Bernard Quiriny (2010), où les hommes sont présentés comme inutiles, de nouvelles technologies sont mises au point par les femmes pour rendre possible l’autogenèse14. Le pouvoir incarné par les Amazones est ainsi doublement inquiétant pour les hommes, d’un point de vue historique et contemporain : non seulement sont-elles capables d’assumer le rôle des hommes et d’y exceller, elles décident de plus de les exclure de leur mode de vie en communauté.

On sait que, dans la mythologie, la gynocratie des Amazones connaît sa fin seulement à travers une guerre où les héros grecs, parfois à l’aide des dieux, triomphent des combattantes pourtant décrites comme infatigables, qui sont alors immédiatement ramenées à leur statut de femmes « soumises »15. Ainsi le rapport de forces est-il finalement toujours rétabli puisque les variantes les plus importantes du mythe se terminent sans exception par le massacre des Amazones. Pourtant, de Jeanne d’Arc aux Femen, les Amazones ne cessent de se battre à travers le temps. Leur pouvoir d’inspirer stupeur et tremblement se trouve amplifié non seulement en raison de leur nombre mais surtout parce qu’on les sait prêtes au sacrifice.

Blessure et sacrifice

Fig. 8 : Franz von Stuck, Die verwundete Amazone, huile sur toile, 39 cm x 34 cm, 1903, Musée Van Gogh.

L’idée de sacrifice est au cœur d’un tableau emblématique de Franz von Stuck, Die verwundete Amazone (1903)16. Le peintre allemand, membre de la Sécession de Munich, propose ici un gros plan sur une guerrière qui vient d’être blessée dans le combat – mythologique – contre les Centaures. La blessure se situe au niveau du sein droit, juste en dessous de la poitrine, pour être précis, et non au cœur. L’Amazone semble vouloir arrêter la perte de sang même si elle sent probablement qu’elle succombera à sa blessure. Une autre combattante au teint livide, gisant dans le bas droit de l’image, signale le sort qui attend l’héroïne de la scène représentée en gros plan. Elle a beau se protéger grâce à son immense bouclier contre toute nouvelle attaque, la couleur rouge a déjà commencé à déteindre sur le haut du bras et l’épaule gauche ; son destin est scellé, comme par ailleurs celui de ses consœurs. La communauté des Amazones ne saura vaincre les Centaures ni, de manière générale, la société des hommes. Nous le savons depuis les récits anciens d’Hérodote et de Diodore de Sicile, transposés sous forme de motifs décoratifs sur des vases, des amphores et des sarcophages, comme pour mieux rappeler sans cesse aux Grecques, par les textes et à travers les images, que la suprématie du sexe féminin est de l’ordre de l’impensé, que le contre-pouvoir incarné par la communauté des Amazones ne peut qu’être de durée limitée et que les Dieux punissent celles qui font preuve d’hybris.

La reprise du motif de la défaite des Amazones dans la peinture de Stuck ne fait que rejouer pour la énième fois, en ce début du XXe siècle, l’idée que le combat des Amazones est vain, qu’il ne faut pas se lancer corps et âme dans la guerre contre les hommes. Face à cette représentation de 1903 (et des années successives), l’on ne peut s’étonner du fait que les Amazones ne sont pas parvenues à faire flèche de tout arc, que leurs moyens n’ont pas suffi pour résister à la force des Centaures. Une question subsiste toutefois : dans cette vision du peintre symboliste, les Amazones n’auraient-elles pas été aussi agiles, ni aussi habiles avec les armes que leurs adversaires parce qu’elles seraient restées « femmes » malgré tout ? Aurait-il fallu sacrifier non seulement la vie en société mais aussi le sein droit, cette partie du corps féminin, pointé impudiquement vers le spectateur, ayant empêché éventuellement le maniement rapide de l’arc ? L’absence de cet obstacle physiologique aurait-elle permis d’achever l’adversaire avant que l’Amazone ne soit touchée, elle, par une flèche plus rapide ou mieux visée que la sienne ? Plus que toute idée liée à la suprématie d’un sexe sur l’autre, ou à la quête du pouvoir qu’auraient voulu s’arroger les guerrières, Die verwundete Amazone place au centre de cette figuration dramatique la question du sacrifice au nom d’un idéal sororal. Car le bouclier rouge ne protège-t-il pas également, et ce, au-delà de la mort, l’intégrité du visage de l’Amazone trépassée contre d’autres flèches ? Ce bouclier rouge comme une lune de sang, tel qu’on a pu l’observer surgir dans la Salomé (1891)17 d’Oscar Wilde, ne sert-il pas aussi d’élément séparateur entre l’avant-scène guettée par la mort et l’arrière-scène où l’on assiste à la poursuite du combat ? S’il y a rémanence de nombre d’idées reçues en matière d’amazonomachie, il émane du tableau de Stuck quelque chose de moins souvent transmis d’une époque à l’autre : une Amazone blessée peut en cacher une autre, protéger les autres qui continuent de se battre.

Avatars modernes et contemporains

Ladite Belle Époque à laquelle appartient la toile, bien que dans l’imaginaire allemand il ne soit pas coutume d’employer ce terme pour désigner la période du tournant du siècle, la plus ou moins Belle Époque, donc, regorge d’avatars des Amazones mythologiques : elles peuplent les rues des grandes villes européennes et nord-américaines, tout comme elles sont présentes dans les revues et sur les affiches publicitaires que les contemporains trouvent un peu partout sur leur chemin. La plupart des représentations picturales et des œuvres littéraires déclinent sous diverses facettes la « femme nouvelle », variante française de la New Woman et de la Neue Frau18. Que ce soit sur les affiches publicitaires pour des bicyclettes Liberator, dans les magazines Fantasio, Le Sourire ou Le Petit Journal, les figures de femmes sont souvent représentées en association avec des moyens de locomotion, synonymes d’une quête d’émancipation, de libération de leurs corsets vestimentaires et psychologiques.

Fig. 9 : Fabien Fabiano, Modernes Amazones, Fantasio, 1926.

Un peu plus tard, dans les tableaux de Romaine Brooks ou de Tamara de Lempicka, dans bon nombre de photographies de Jacques-Henri Lartigue et de Brassaï, dans Pensées d’une amazone (1921) de Natalie Barney, La Garçonne (1922) de Victor Margueritte, les Héroïnes (1925) de Claude Cahun ou Le Puits de solitude (1928) de Radclyffe Hall, les Amazones arborent le look et la coupe garçonne, elles fument, elles conduisent souvent l’automobile (troquée contre le cheval) et elles vivent parfois une relation amoureuse avec une femme ; bref, elles incarnent la confusion sexuée et sexuelle propre à un nouvel imaginaire identitaire qui se fraie son chemin dans l’entre-deux-guerres19.

Fig. 10 : Jacques-Henri Lartigue, Les Garçonnes, 1928, épreuve argentique en noir et blanc.

Au même titre que ces New Women, la panoplie des réincarnations modernes et contemporaines des guerrières antiques présentées dans ce numéro constitue un vecteur de changement qui coïncide grosso modo avec le début de la modernité. Si le dénouement amazonomachique est toujours préservé dans nombre de reprises du mythe pour manifester la désapprobation de ces figures féminines hors-norme, il est effacé, modifié ou renversé dans d’autres réécritures depuis la modernité, ce qui confirme de toute évidence le double message dont peut être chargée cette figure de femme : alors qu’elle servait de propagande athénienne20 pour apprendre au sexe dit faible à respecter et à préserver le rôle qu’on lui avait attribué et qu’elle se voit parfois encore employée à cette fin dans le cadre de la représentation, l’Amazone devient dans certaines reconfigurations littéraires et artistiques un type de propagande psychologique21 au nom d’une prise du pouvoir par les femmes, dans le but de leur empowerment22. Le mythe aurait donc été créé pour servir une idéologie à une époque donnée, et ses réinterprétations par les écrivain.e.s et les artistes jusqu’à aujourd’hui témoignent de l’évolution d’idées et de valeurs politiques, sociales et identitaires qu’il comporte, comme le montreront les études et les créations réunies dans le présent numéro thématique.

Le dossier « Le retour des Amazones : pouvoir, sacrifice, communauté » est consacré à la question de la rémanence de certains traits ou leitmotivs propres à la figure myth(olog)ique, singulièrement plurielle, en ce qui concerne ses fictionnalisations (roman, théâtre, poésie, essai) et re-présentations picturales (peinture, photographie, BD, sculpture). Nous nous intéressons autant aux modalités de reprise de la figure et aux enjeux médiatiques qu’à la réapparition et à l’effacement de certaines idées que l’imaginaire associe aux Amazones : sous quel dehors sont-elles reprises et reconfigurées à un moment historique donné ? De quelles idées sont-elles porteuses ? Qu’est-ce qui reste des valeurs mythiques ? Les Amazones modernes et contemporaines sont-elles parvenues, contre toute attente, à survivre aux guerres qu’elles ont menées et à celles que les hommes ont déclenchées contre elles afin d’imposer leur régime sociétal ? Divisées en trois sections (« Conquêtes », « Une Amazone peut en cacher une autre », « Amazonomachie utopique/dystopique »), les 15 études se proposent d’explorer les diverses facettes d’une figure particulièrement chatoyante et qui a connu des regains d’intérêt notamment dans le contexte des mouvements des femmes, de la seconde moitié du XIXe siècle à nos jours. Les 24 œuvres de création réunies dans le second volet du dossier (composé de six sections : « Flèches, javelots et haches », « Hordes et groupuscules », « Ne pas capituler, ne pas crier victoire », « Intempestives », « Pour l’aube, elles œuvrent », « Occuper le territoire du texte : chantiers ») témoignent de l’actualité de l’Amazone qui transcende les époques, de même que les genres littéraires et artistiques. Deux entretiens complètent la réflexion sur les « guerrières » et leurs avatars modernes et contemporains : le premier donne la parole à Chantal Bigot, libraire d’ancien et propriétaire de la librairie Les Amazones ; le second témoigne de l’intérêt qu’une jeune artiste québécoise, Mathilde Cinq-Mars, voue à ces personnages dans le cadre d’un album jeunesse cosigné avec Anaïs Barbeau-Lavalette : Nos héroïnes (2018) fait valoir l’héritage des Amazones auprès d’un lectorat d’enfants et d’adolescents.

« Elles disent… »

Elles disent qu’il a fallu trois nuits pour engendrer un monstre à figure humaine qui soit capable de vaincre la reine des Amazones. Quel dur combat elle a mené avec l’arc et les flèches, combien acharnée a été sa résistance quand elle l’a eu entraîné loin dans les montagnes pour ne pas compromettre la vie de ses proches, elles disent qu’elles ne le savent pas, que l’histoire n’en a pas été écrite23.

Cette histoire des Amazones qui n’« a pas été écrite » officiellement, qui a plutôt été reléguée aux mythes et légendes par les hommes qui tremblent de peur à admettre leur existence historique, a été imaginée, selon les prémisses d’une écriture expérimentale, par Monique Wittig dans Les Guérillères (1969). La mémoire des Amazones n’est pas effacée malgré leur dite défaite dans la célèbre bataille contre Héraclès et son armée. De Pierre Le Moyne à Bernard Quiriny et à Elfriede Jelinek, en passant par Alexandre Dumas, George Sand, Jules Laforgue, Rachilde, Leopold von Sacher-Masoch, Natalie Barney, Renée Dunan, Raymond de Rienzi, Henry Bordeaux, René Bazin, Georges Hébert, William Moulton Marston, Françoise d’Eaubonne, Josée Yvon, Natacha Michel et Marion Zimmer Bradley, nombreux sont les auteur.e.s qui ressuscitent l’imaginaire des guerrières dans leurs œuvres ; des créatrices et créateurs contemporains, dans le volet « Créations », les mettent en œuvre, contribuant ainsi à les écrire, à les figurer, à retracer leur histoire, leur pouvoir d’attraction.


Pour citer cette page

Pascale Joubi et Andrea Oberhuber, « Les Amazones en marche… ou à cheval », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/joubi-oberhuber/> (Page consultée le 08 December 2022).