De l’arc au volant : l’Amazone à l’ère de l’automobile

Catherine Blais
Université de Montréal

Auteure
Résumé
Abstract

Catherine Blais est docteure en littératures de langue française. Sa thèse, réalisée à l’Université de Montréal sous la direction d’Andrea Oberhuber, portait sur les représentations textuelles et iconographiques de fugitives, c’est-à-dire de femmes cyclistes, automobilistes et aviatrices, produites entre la Belle Époque et la Seconde Guerre mondiale.

Au début du XXe siècle, les écrivains et les artistes visuels découvrent en la chauffeuse, née avec l’invention de l’automobile, une nouvelle figure susceptible de nourrir leurs œuvres. Pour donner un corps et un visage à cette femme dépourvue, à ses débuts, d’un imaginaire lui étant propre, ils s’inspirent ouvertement du mythe de l’Amazone, cette autre figure associée à l’émancipation féminine. Si l’automobiliste a hérité de la silhouette athlétique, de la vigueur physique et de l’esprit de lutte de son ancêtre, elle s’en distingue cependant par son goût pour la vitesse, source de puissance et de plaisir. À travers l’exemple des pionnières Camille du Gast et Violette Morris, ainsi que l’étude de la figure de Danièle Kimris, héroïne de L’Aventure sur la route (1925) de Raymond de Rienzi, l’article cherche à montrer en quoi la chauffeuse constitue une (ré)incarnation moderne de l’Amazone.

In the early twentieth century, writers and visual artists discovered in the female motorist, born with the invention of the automobile, a new figure that would likely fuel their imagination. To characterize her, they were openly inspired by the myth of the Amazon, another figure associated with female freedom. If the female motorist has inherited the athletic silhouette, the physical vigor and the sense of competition of her ancestor, she, however, differed in her love of speed, which was a source of power and pleasure. Through the example of the pioneers Camille du Gast and Violette Morris, as well as the study of the character of Danièle Kimris, protagonist of L’Aventure sur la route (1925) by the french novelist Raymond de Rienzi, we shall see how the female motorist can be considered a modern Amazon.


« Une femme peut-elle conduire une automobile1 ? » Telle est la brûlante question qui, le 1er février 1901, préoccupe le journaliste Georges Prade dans un article qu’il écrit pour le magazine Femina. Aux premières heures de la locomotion individualisée, alors que les véhicules à moteur se présentent sous les traits difformes d’une « manière de fourneau2 » et qu’ils ne dépassent pas les soixante kilomètres à l’heure, les relations entre femmes et automobiles font déjà l’objet de questionnements et d’inquiétude générale. Il a suffi à quelques originales de prendre le volant, comme la duchesse d’Uzès, arrêtée pour excès de vitesse le 3 juillet 1898 au bois de Boulogne3, pour que s’enflamme l’imagination publique. À une époque marquée entre autres, en France, par une crise des identités et des rôles sexués, l’automobiliste apparaît rapidement, aux yeux des contemporains, comme le dernier avatar en liste de la femme affranchie. Sa pratique d’un « sport mécanique4 », qui lui fait adopter des comportements dérogeant aux normes établies, la distingue en effet de l’idéal de la femme « comme-il-faut », ce qui n’est pas sans conséquence. John Grand-Carteret, dans l’ouvrage qu’il consacre à l’histoire de l’automobile en 1898 – une rétrospective hâtive pour un objet à peine né – affirme à ce sujet :

C’est donc sur les hommes, principalement, que l’automobile a influé, d’autant que le sexe fort s’adonne plus particulièrement à ce genre de sport, et qu’il est seul – jusqu’à présent tout au moins – à prendre part aux grandes courses officielles de vitesse. Cependant, ne crions pas trop victoire. Voici les chauffeuses qui surgissent à l’existence5.

À la vue des chauffeuses6, les écrivains et artistes ne peuvent demeurer impassibles. Avides de les mettre en scène dans leurs œuvres, ils se butent cependant à un obstacle de taille : leur contemporanéité. En tant que produits de leur époque, figures tout aussi nouvelles que leurs véhicules qui ne cessent, jour après jour, d’être perfectionnés, les automobilistes constituent des figures dépourvues, à leurs débuts, d’un imaginaire qui leur est propre. Dotées d’une identité trouble, elles sont entourées de mystères et les histoires qui circulent à leur sujet n’existent qu’au stade de rumeurs. Pour leur donner un corps et un visage, les artistes choisissent de s’inspirer des motifs, des thèmes et des intrigues appartenant à d’autres femmes associées à une forme de pouvoir au féminin. C’est dans ce contexte que l’Amazone, cette guerrière antique au sein coupé, est convoquée, les écrivains procédant à la réécriture de son mythe de manière à créer celui de la chauffeuse. Quoiqu’elles semblent appartenir à des univers complètement distincts, l’Amazone et l’automobiliste ont ceci en commun qu’elles empruntent toutes deux des chemins parallèles à ceux, tracés à l’avance, que leur destine leur sexe. Si la première manie l’arc et l’autre, le volant, si l’une monte à cheval alors que l’autre prend place dans des bolides de course, il n’en demeure qu’elles partagent, aux yeux des contemporains, des traits similaires, au point où plusieurs voient en la chauffeuse la réincarnation moderne de l’héroïne mythologique.

Diane en chauffeuse

L’article de Georges Prade cité en introduction témoigne, dès 1901, d’une volonté de doter l’automobiliste d’ancêtres légendaires et de l’inscrire dans la lignée d’autres femmes contestataires d’un certain ordre établi. À la question posée dans le titre de son texte, à savoir s’il est possible pour une femme de conduire une automobile, le journaliste répond par l’affirmative : oui, les femmes de la bourgeoisie peuvent prendre le volant, à condition qu’elles choisissent une machine adaptée à leur constitution délicate, c’est-à-dire une « race spéciale de véhicules à la fois simples, coquets, élégants, faciles à diriger [et] allant à une vitesse moyenne7 ». Ainsi, quoiqu’il soit favorable à l’adoption d’une pratique sportive chez la gent féminine, l’auteur n’en réitère pas moins certains des préjugés qui subsistent à l’égard des femmes en leur suggérant de conduire des voitures lentes et élégantes, privilégiant la sécurité, le confort et le style au détriment de la vitesse et de la performance. L’auteure prône ainsi une utilisation sage et convenue de la locomotion motorisée8, comme le suggère également la photographie de « Mme Richard et ses enfants en automobile9 » qui occupe le centre de la page et présente la chauffeuse dans un rôle de mère. Ce point de vue conservateur est cependant mis à mal, comme le souligne la critique Rachel Mesch, par l’illustration de Maurice de Thoren qui occupe la partie supérieure de l’article10. Une femme vêtue d’une tunique et couronnée de fleurs y apparaît à droite, alors qu’à sa gauche se trouve sa proie, un lièvre, qu’elle vise de son arc brandi. Il s’agit là d’une représentation d’Artémis (ou Diane, chez les Romains), déesse de la chasse et de la nature sauvage reconnue notamment pour son caractère farouche et son goût pour la vengeance. En raison de son agressivité, de la violence dont elle fait preuve envers ses nombreux ennemis ainsi que son habileté au maniement des armes, cette figure mythologique est souvent comparée à l’Amazone, voire confondue avec elle. Ainsi la chauffeuse apparaît-elle, grâce à cette image, comme la digne héritière du combat mené par ses illustres prédécesseures, soit celui pour l’émancipation féminine. Or, malgré ce que suggère l’illustration de Maurice de Thoren et l’emploi, par Georges Prade, de l’expression « amazone automobile11 » pour désigner les chauffeuses – expression qui n’est ni explicitée ni justifiée –, c’est somme toute une image bien sage de l’automobiliste qui est véhiculée par Femina. Désireux de ne pas s’aliéner l’opinion publique, les magazines féminins de la Belle Époque s’assuraient toujours de maintenir un équilibre entre tradition et modernité12, ce qui permettait de normaliser des comportements associés à la « femme moderne », comme celui de conduire une voiture. Durant les premières années de la locomotion individualisée, celles qui s’élancent sur les routes aux commandes de leur propre bolide doivent se garder de projeter une image trop scandaleuse d’elles-mêmes, puisqu’elles risquent de froisser les âmes sensibles. Lorsqu’arrivent les Années folles, les automobilistes font cependant preuve d’une plus grande audace, à leurs risques et périls. D’une époque à l’autre, l’influence de l’Amazone se révèle de plus en plus manifeste, comme en témoignera l’exemple de deux pionnières : Camille du Gast et Violette Morris.

L’Amazone aux yeux verts

À la biographie romancée qu’elle consacre à Camille Crespin du Gast, une Française devenue célèbre, au tournant des XIXe et XXe siècles, pour ses exploits sportifs, la critique Elizabeth Jaeger-Wolff accorde un titre surprenant : « La dernière Amazone13 ». Cette affirmation forte sous-entend que la lignée des guerrières au sein coupé se serait éteinte en 1942 avec la mort de la « plus grande sportswoman du monde14 ». Si l’on peut douter de l’exactitude d’une telle affirmation, l’Amazone ayant connu de nombreuses réincarnations depuis le milieu du vingtième siècle, il n’en demeure qu’elle témoigne de la nature singulière de la pionnière. Issue de la bourgeoisie, destinée à une existence oisive et à une vie d’intérieur, Camille du Gast se démarque de ses contemporaines par son goût pour l’action et l’effort, et par l’adoption de pratiques qui l’amènent à se manifester dans l’espace public. Véritable « touche-à-tout », elle s’adonne au cours de son existence à de nombreux sports : la randonnée, le cyclisme, l’équitation, le parachutisme, le canoë, le tir au pistolet et le ski comptent notamment à son tableau de chasse, mais aussi, bien sûr, l’automobilisme. Dans la presse mondaine et sportive, elle fait l’objet de nombreux articles – qu’elle signe à l’occasion elle-même – et hérite de deux surnoms révélateurs : « l’Amazone aux yeux verts » et la « Walkyrie de la mécanique »15. Le mythe de l’Amazone, à nouveau, est convoqué dans le cadre d’un discours entourant une figure féminine non conventionnelle. À l’origine de cette référence, l’on peut donner deux explications, l’une permettant de célébrer Camille du Gast et l’autre, au contraire, de décrier son comportement. Dans le premier cas, le renvoi à l’Amazone souligne le caractère d’exception de la pionnière alors que, dans le second, il la désigne, indirectement, comme une usurpatrice du pouvoir masculin. Car la sportive, à la manière de la guerrière antique, s’arroge des droits qui ne sont pas les siens.

Considérée comme une redoutable écuyère, maniant la lance et l’arc avec adresse16, l’Amazone est une sportive avant l’heure. Camille du Gast hérite de l’énergie et de la vigueur physique de son ancêtre, puisqu’elle met systématiquement son corps à l’épreuve dans sa pratique. La cavalière et la chauffeuse détiennent donc des caractéristiques communes, des qualités psychologiques et des compétences physiques qui sont, de surcroît, traditionnellement attribuées au masculin : la force, le courage, l’endurance et le sang-froid font partie de ces dons que la nature accorde, selon la pensée de l’époque, aux hommes plus souvent qu’aux femmes. Chasse gardée masculine, le sport est d’ailleurs propice à la démonstration de tels comportements virils, surtout lorsqu’il s’exerce à un niveau compétitif. C’est le cas de Camille du Gast, qui prend part à de nombreuses courses, comme celles de Paris-Berlin en 1901, Paris-Vienne en 1902 et Paris-Madrid en 1903. À partir de 1904, l’Automobile Club de France l’exclut de ses rangs, sous prétexte qu’elle souffre de « nervosité17 », ce qui met un terme à ses rêves de victoire. Serait-ce plutôt en raison des bonnes performances de Camille du Gast que l’interdit tombe ? Difficile à dire, mais, de toute évidence, sa présence dérange et apparaît menaçante pour le sexe « fort », avide de victoires et de conquêtes. Et c’est précisément là que se noue une autre relation avec l’Amazone. Femme d’action, elle forme avec ses sœurs une communauté de combattantes qui, dans certaines versions du mythe, sont les filles d’une curieuse union entre la nymphe Harmonie et le dieu de la guerre, Arès. Ayant hérité de leur père bien plus que de leur mère18, elles constituent des « adversaires sans pitié19 » qui n’hésitent pas, si nécessaire, à faire couler le sang. Si Camille du Gast ne s’élève pas à ce niveau de violence, il n’en demeure qu’elle s’oppose à des hommes dans les courses auxquelles elle prend part, comme autrefois les Amazones lorsqu’elles affrontaient des armées ennemies et, surtout, qu’elle tire du plaisir de la lutte qu’elle mène. Le 15 février 1909, dans son article intitulé « À deux doigts de la mort » qu’elle signe pour le magazine Je sais tout, elle confie à ses lecteurs :

J’aime le combat, j’aime lutter contre des adversaires de bonne foi, j’aime courir la chance de sensations nouvelles, où le corps et l’esprit sont tendus, où il faut se servir de ses muscles et de son cerveau pour ne pas succomber […]. J’aime le danger qu’on affronte et auquel on échappe. J’aime mener une machine qui est l’esclave parfois indocile de ma volonté, j’aime […] surtout, moi, femme, triompher de fatigues qu’un homme me [sic] supporte avec peine et montrer qu’avec de la volonté et de l’énergie, une femme, une faible femme, peut arriver à réaliser des prouesses20.

Dans ce passage, la répétition du verbe « aimer », qui s’effectue au début de six syntagmes séparés par des virgules ou des points, est significatif : par l’anaphore, Camille du Gast met l’accent sur l’idée du plaisir et l’associe au champ lexical de la guerre (« combat », « adversaires », « danger » et « triompher »). Ce n’est pas par nécessité que la sportive lutte avec les hommes, mais bien par choix, ce qui révèle chez elle une nature compétitive. De plus, la pionnière considère que son amour pour la machine et la vitesse n’est pas incompatible avec son sexe, puisqu’une « femme, une faible femme, peut arriver à réaliser des prouesses ». L’ajout de l’épithète « faible », placé à l’intérieur d’une incise, est une manière pour l’auteure de récupérer les préjugés pour mieux les invalider. Or, quoique Camille du Gast revendique des qualités viriles, elle ne se range pas ouvertement du côté du masculin en assumant, pour ce faire, une apparence androgyne. Elle laisse plutôt le soin à ses successeures d’adopter la posture de l’entre-deux qui est celle de l’Amazone, comme c’est le cas de Violette Morris qui, durant les Années folles, brouille la frontière entre les genres.

Le sacrifice de Violette Morris

Nous sommes en 1930, deux décennies après les exploits de la chauffeuse Camille du Gast et une après le scandale de la Garçonne de Victor Margueritte21. Si l’époque où elles détonnaient dans le paysage, en raison de leur rareté, est révolue, il demeure que les femmes au volant suscitent toujours autant la désapprobation. Sur leur passage, elles soulèvent la critique au même titre que la poussière. En février et en mars de cette année-là survient d’ailleurs, à Paris, un étrange procès autour d’une automobiliste : Violette Morris, qui s’est fait connaître en 1927 par sa victoire au Bol d’or automobile devant ses adversaires masculins, traîne devant les tribunaux la Fédération féminine sportive de France qui lui a retiré sa licence22. Rapidement, le procès dérape et c’est le pantalon de la championne qui fait l’objet des plaidoiries, signe que les résistances persistent à l’endroit des femmes athlétiques, mais surtout de celles qui se virilisent par commodité et pour mieux performer. À cet égard, Violette Morris flirte ouvertement avec l’androgynie, non seulement parce qu’elle pratique des sports qui sont réservés aux hommes en raison de leur violence23, tels que l’haltérophilie, le football, le lancer du poids et la lutte gréco-romaine, mais également parce que ceux-ci ont un impact sur sa morphologie : son entraînement intensif sculpte son corps et augmente sa musculature, ce qui crée un trouble dans le genre. À cette carrure intimidante s’ajoute le fait que la chauffeuse « pouss[e] à l’extrême une masculinisation inhérente à la fonction même du vêtement sportif24 » en portant des pantalons et des vestons. Comme l’Amazone, elle transgresse la ligne de partage entre les identités masculine et féminine, allant même au-delà de son illustre ancêtre en la matière. Aux yeux des contemporains, la disparition des rondeurs chez la femme, et par conséquent d’une forme d’altérité apparente25, gomme la différence sexuelle et constitue « une entreprise d’usurpation conquérante et sauvage26 », celle du pouvoir, qui se conjugue alors au masculin. L’adoption d’une apparence androgyne constitue un geste chargé d’une portée symbolique et politique d’autant plus significative lorsqu’elle s’effectue dans le cadre du milieu sportif. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le sport représente l’un des domaines privilégiés par la société pour reconstruire l’identité masculine, alors en crise, en raison des valeurs de courage, de force et d’héroïsme qu’il met en valeur. Malgré les avancées faites dans les Années folles et la création d’associations et de fédérations féminines, les résistances à l’endroit des sportives persistent et les paroles de Pierre de Coubertin, père des Jeux olympiques modernes, résonnent encore : « [Une] olympiade femelle [est une activité] impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte27 ». Les difficultés sont nombreuses pour celles qui veulent s’adonner à une activité physique, l’exhibition de leur corps en public apparaissant comme un geste déplacé et comme la manifestation d’un désir de liberté. Entre virilisation et émancipation, il n’y a qu’un pas dans les esprits de l’époque. La sportive constitue en cela une double menace, puisqu’elle soustrait la victoire à l’homme en plus de sa virilité. À l’instar de la guerrière antique, elle renverse les structures de pouvoir en place dans sa société et s’érige comme un exemple, pour les autres femmes, d’une forme d’empowerment au féminin.

Au-delà de l’apparence, c’est également la réputation de Violette Morris qui souffre d’une association à l’Amazone. On raconte de la championne automobile qu’elle mène une vie sexuelle sulfureuse, soupçon d’ordre moral qui planait également sur la guerrière mythologique. Célibataire, l’Amazone est accusée de s’unir à l’homme pour le simple plaisir sexuel ou, pis encore, d’entretenir avec les autres membres de sa sororité des relations saphiques. Certains racontent qu’elle et ses sœurs auraient fondé Mytilène, l’île de Lesbos28. De telles accusations ont également été formulées à l’endroit des sportives ; à partir du moment où celles-ci fondent des associations, des groupes ou des organisations entièrement féminines, recréant entre elles le sentiment de communauté qui unissait la société amazonienne, elles soulèvent des critiques. Sur elles plane, comme le souligne Christine Bard, le « “péril lesbien”29 ». Mais de toutes les rumeurs qui circulent au sujet de Violette Morris, l’une a frappé l’imaginaire pour sa nature outrageusement scandaleuse, mais également par sa puissance d’évocation du mythe de l’Amazone. Selon les journaux, la chauffeuse aurait subi, en 1929, une double mastectomie à la clinique du docteur Cazalis30. Lorsqu’interrogée sur les raisons l’ayant poussée à subir une telle intervention médicale, Violette Morris répond que celle-ci augmentera son confort dans l’habitacle étroit des bolides de course qu’elle conduit31. La mutilation est justifiée par un désir de victoire et montre une volonté de privilégier le pratique au détriment de l’esthétique. Si l’Amazone antique se coupait le sein pour mieux manier l’arc et les armes, l’Amazone moderne, elle, sacrifie son corps, et plus précisément sa féminité, sur l’autel de l’automobile.

La Walkyrie de la mécanique

Parallèlement aux exploits de Camille du Gast et de Violette Morris, qui font la une des journaux pour leurs performances tout autant que leurs frasques en société, les chauffeuses se démultiplient également dans le paysage littéraire et artistique. En plus d’apparaître sur les affiches produites par l’industrie automobile, elles inspirent les romanciers populaires de leur époque, qui en font à la fois des héroïnes modernes et de dignes héritières de l’Amazone antique. Dans L’aventure sur la route. Roman d’une faible femme et de sa petite auto, œuvre de Raymond de Rienzi publiée en 1925, c’est une telle figure qui hérite du rôle principal. Le récit s’articule autour de Danièle Kimris, une jeune femme qui, de façon à épancher la douleur provoquée par une rupture amoureuse, parcourt les routes de France au volant de sa torpédo rouge, qu’elle surnomme son « oiseau de feu ». Au cours de ses déambulations, elle fait la rencontre de deux hommes qui deviennent, tour à tour, ses passagers et succombent également, l’un après l’autre, à ses charmes. Aux commandes de son existence, l’automobiliste l’est également de son véhicule ; elle ne cède jamais le volant, symbole du pouvoir, à ses compagnons masculins et s’érige en capitaine de son navire de façon à conserver l’ascendant sur ses passagers. Les rapports de force entre hommes et femmes sont ainsi inversés, ce qui crée d’emblée un lien entre Danièle et l’Amazone, lien renforcé par l’apparence de la jeune femme. Dans le passage suivant, le personnage de Firmin Laroche détaille la chauffeuse en insistant sur l’ambiguïté des sentiments qui l’animent à son endroit et en soulignant le caractère trouble de l’apparence de la chauffeuse :

Il se consola en détaillant cette jolie personne qui lui faisait vis-à-vis. La petite tête aux cheveux courts avait un charme ambigu, presque androgyne. La bouche était très rouge, sous un nez droit, un peu sensuel, dont les narines palpitaient volontiers. Les sourcils noirs formaient un arc assez diabolique, au-dessus des prunelles vertes. Quand celles-ci se levaient sur lui, Firmin perdait le contrôle de sa pensée et de ses gestes32.

Tantôt effrayante, tantôt séduisante, Danièle est placée sous le signe de l’entre-deux dès les premières pages du roman. Dotée d’une beauté singulière, qui déstabilise Firmin, elle éveille chez lui un double sentiment de désir et d’effroi, son charme étant contrebalancé par la malice et la perfidie qui se lit dans son regard et qui l’élève presque au rang de « femme fatale ». Si elle ne s’incarne pas encore, à l’instar de l’Amazone, comme une sexual hybrid, capable de combiner les traits du masculin et du féminin, cette situation est « corrigée » dans les descriptions subséquentes, qui insistent sur le corps plutôt que le visage de la chauffeuse. Lors d’une scène où Danièle s’adonne à un exercice de gymnastique en tenue d’Ève, elle est décrite en ces termes :

Certes, elle était belle, la jeune femme toute nue dans la fraîche lumière. Elle était étendue sur le dos, à même la carpette, dans la chambre d’en face […] et il était visible qu’elle faisait un exercice de gymnastique suédoise. […] Danièle, consciencieuse et appliquée, répéta plusieurs fois cet exercice, avant de bondir sur ses pieds nus. Alors, elle dressa de profil un corps allongé de jeune guerrière. […] Il comparait ces tissus trop gras, trop lâches, trop blancs, au corps plein et musclé de la jeune guerrière. Quel sang généreux coulait sous cette peau dorée ! Quelle vie intense gonflait ces beaux muscles dont les fuseaux formaient des dessins fugitifs !33

Au modèle de la jeune femme idéale, de la demoiselle du XIXe siècle à la peau blanche comme l’ivoire et aux courbes généreuses, Danièle ressemble peu. Pour peindre le portrait de sa chauffeuse, Raymond de Rienzi prend ses distances avec les idéaux esthétiques du passé et se tourne plutôt vers ceux façonnés à son époque. Au cours de cette période se développent de nouveaux canons de beauté, sous l’impulsion combinée de la popularisation du sport féminin, de l’essor de l’industrie des cosmétiques et du bronzage, et du phénomène de la garçonne34. Ces différents effets de mode contribuent à transformer la silhouette féminine. Dorénavant, les corps athlétiques, aux muscles saillants et à la peau dorée, sont préférés aux corps pâles et inactifs d’autrefois. Les femmes commencent à ressembler naturellement, ou serait-il plus juste de dire artificiellement, à des Amazones. La silhouette de Danièle, dont se dégage une impression de force et de santé, possède cette qualité, d’où son pouvoir de fascination aux yeux de Firmin Laroche. Si le lien entre la chauffeuse et la guerrière antique se révèle d’abord implicite, puisqu’il est sous-entendu par l’allure adoptée par Danièle, celui-ci se renforce au fil des pages, l’auteur convoquant une série de références mythologiques de façon à caractériser son héroïne. Il imagine ainsi Danièle dormant « d’un sommeil de Diane après la chasse35 », puis la qualifie de « petite Artémis aux yeux verts36 » et, à l’aide d’une formule similaire, d’« amazone aux yeux verts37 ». Surnom porté par Camille du Gast dans la presse de la Belle Époque, cette dernière expression permet d’inscrire la chauffeuse dans une double lignée de figures fortes et émancipées, soit les guerrières de la mythologie grecque, d’un côté, et les pionnières de la locomotion rapide, d’un autre.

À l’instar de Camille du Gast et de Violette Morris, c’est par sa relation à l’automobile que Danièle Kimris s’élève au rang d’Amazone moderne. Si la guerrière antique était réputée pour son mouvement, elle qui traversait le champ de bataille à cheval, sa descendante profite d’un avantage supplémentaire : une vitesse prodigieuse qui lui est insufflée par le moteur de son véhicule. Cette vélocité doit être entendue comme une source de pouvoir, puisqu’elle est entièrement maîtrisée par la chauffeuse et s’exerce aux dépens des passagers. Ceux-ci doivent suivre le rythme effréné imposé par Danièle, qui demeure aveugle aux dangers qui l’attendent sur la route, à la mort qui veille au tournant. Seul compte le désir qui l’anime et la volonté d’aller toujours plus vite : « Un grand bruit montait du métal furieux. C’était la fantastique chevauchée du roi des aulnes, des sorcières et des Walkyries… Les arbres couraient, les croupes herbues plongeaient et remontaient comme des vagues ; des ombres et des lumières rapides fouettaient les visages. Toute la terre avait pris un galop frénétique38 ». À l’aide d’une énumération, le narrateur associe la course infernale de l’automobile dans l’espace à la chevauchée de personnages fabuleux, tels que le « roi des aulnes », créature maléfique issue du folklore allemand, et des sorcières. C’est cependant la référence aux Walkyries qui se révèle la plus parlante. Possiblement inspiré par l’opéra de Wagner de 1870, La Walkyrie – qui constitue la deuxième partie du cycle L’Anneau de Nibelung – Raymond de Rienzi convoque des divinités nordiques possédant un étroit lien de parenté avec l’Amazone. Combinant les rôles de nymphes du palais d’Odin39, de messagères des dieux, de redoutables guerrières et de divinités psychopompes, puisqu’elles conduisent les héros à leur dernier repos lors des batailles40, les Walkyries sont liées à l’imaginaire aérien. On raconte à leur sujet qu’elles fendent les cieux sur des « coursiers rapides comme les nuages41 », leurs déplacements s’effectuant ainsi à une vitesse prodigieuse. Chez Rienzi, la référence aux Walkyries constitue donc une manière de souligner, de façon hyperbolique, la vitesse atteinte par Danièle, puisque la course de la jeune femme dans l’espace s’apparente à un envol, mais également d’insister sur la fureur qui anime alors la jeune femme. Car les Walkyries, plus que les Amazones, sont des divinités sanguinaires associées au carnage ; elles auraient tué elles-mêmes des combattants pour les envoyer au Vallhala, le lieu de repos des guerriers valeureux. On s’étonne ainsi qu’entre les deux surnoms portés par Camille du Gast au cours de sa carrière, soit ceux d’« Amazone aux yeux verts » et de « Walkyrie de la mécanique », c’est le premier qui ait été retenu par Raymond de Rienzi. Car la jeune chauffeuse à la silhouette androgyne, qui file sur les routes de France, poussée par une rage de vitesse incontrôlable, semble prête à s’envoler comme les Walkyries vers un autre univers, sur les ailes de son « oiseau de feu » devenu Pégase d’acier.

L’Amazone moderne

Au début du XXe siècle, l’automobile s’impose brutalement dans les rues des grandes métropoles occidentales en reléguant, pour ce faire, les calèches et autres véhicules hippotraqués aux oubliettes. Quand elles prennent le volant de cette machine d’un genre nouveau, les femmes ne tardent pas à attirer l’attention publique et à éveiller l’intérêt des écrivains, des artistes visuels et des journalistes de leur temps, ceux-ci voyant dans la chauffeuse une réincarnation moderne de l’Amazone. Si elles possèdent de nombreux points en commun avec la guerrière antique, les chauffeuses s’en distinguent cependant par leur esprit d’indépendance : contrairement aux Amazones, qui évoluent en marge de la société à l’intérieur d’une communauté qu’elles forment avec leurs sœurs, les chauffeuses tracent leur chemin seules. Camille du Gast et Violette Morris, malgré les années qui les séparent, sont les uniques représentantes de leur sexe dans les courses auxquelles elles participent. Dans sa quête de pouvoir et de victoire, la chauffeuse ne peut compter que sur son véhicule, qui n’attend que le signal de départ pour s’élancer dans la mêlée. À la vue de son « oiseau de feu », chaviré dans un fossé après un accident, Danièle Kimris éprouve ainsi la même émotion que l’Amazone apercevant l’une de ses camarades gisant sur le champ de bataille : « Danièle examina sa machine, le cœur serré d’une véritable douleur. […] La fidèle monture, l’amie docile et puissante, la compagne de tant de journées heureuses était blessée, peut-être mortellement42 ». Le lien qui l’unit à son véhicule s’apparente à celui qui subsiste entre l’Amazone et ses sœurs d’armes. C’est en termes d’amitié qu’il faut considérer leur relation : entourée d’hommes, Danièle ne peut compter que sur sa torpédo pour tracer son chemin, celle-ci lui étant toujours fidèle. Tant pour Danièle que pour Camille du Gast et Violette Morris, l’automobile s’érige au rang de consœur et l’on s’étonne peu, ainsi, qu’elle soit du genre féminin.


Pour citer cette page

Catherine Blais, « De l’arc au volant : l’Amazone à l’ère de l’automobile », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/blais/> (Page consultée le 07 December 2022).