L’Amazone Natalie Barney

Marie-Claude Dugas
Université de Montréal

Auteure
Résumé
Abstract

Marie-Claude Dugas est docteure en littératures de langue française. Sa thèse, intitulée Palimpsestes de la femme nouvelle dans le récit moderniste au féminin : 1900-1940, a été soutenue en 2017 à l’Université de Montréal. Elle est la codirectrice, avec Andrea Oberhuber et Alexandra Arvisais, de l’ouvrage collectif Fictions modernistes du masculin-féminin : 1900-1940, publié aux PUR en 2016.

Cas rare de femme émancipée aux yeux de la loi de son époque, héritière d’une fortune familiale colossale, l’Américaine Natalie Barney (1876-1972), surnommée l’Amazone par Rémy de Gourmont, adopta Paris comme lieu de résidence dès la fin de l’adolescence. Affichant délibérément son désir lesbien, elle participa pleinement à la vie sociale et culturelle de sa communauté. Si ses œuvres sont quasi oubliées aujourd’hui, il est possible de prendre la mesure du rôle qu’elle joua dans le réseautage entre artistes de tous horizons. Pendant des décennies, elle tint salon dans son appartement de la rue Jacob. En outre, elle fonda en 1927 une Académie des femmes pour faire contrepoids à l’Académie française dont les femmes étaient exclues. Le présent article s’intéresse à la façon dont le mythe de l’amazone reprend vie dans les actions posées par Natalie Barney de même que dans les nombreuses représentations fictionnelles de l’auteure. Il explore plus largement l’influence qu’elle exerça sur le milieu littéraire du premier vingtième siècle.

Inheriting a sizeable fortune, Natalie Barney (1876–1972) is a rare example of an emancipated woman according to the judicial customs of her time. This Amazon, as Remy de Gourmont named her, chose Paris as her home town when she was still a teenager. Overtly homosexual, she participated in the social and cultural life of her community. Although today her literary production appears all but forgotten, one has to recognize the significant role she played in establishing a creative community enabling contact between artists from different horizons. For decades, she hosted a salon in her apartment on the Rue Jacob. She also created an Académie des femmes in 1927, a counterpart to the Académie française from which women were excluded. This article strives to understand how the actions of Natalie Barney, as well as her many fictional representations, revive the mythical figure of the Amazon. More generally, it explores the influence Barney had on the literary scene of the first half of the 20th century.


Résistance à l’ordre établi, force et esprit communautaire, agentivité féminine, tels sont les attributs, pour ne mentionner que les plus convenus, qu’évoque l’imaginaire des Amazones. Or, l’iconographie des combats les représente généralement comme des vaincues1. Si elles gagnent en agilité en se départant volontairement de l’encombrante mamelle, les images de leurs défaites (aux mains d’Achille, d’Héraclès ou de Thésée, notamment) dominent. Cette vision paradoxale, à cheval entre vigueur et vulnérabilité, entre pouvoir et sacrifice, sied-elle à celle que l’écrivaine et salonnière Natalie Barney, surnommée l’Amazone par Remy de Gourmont, s’est consacrée à entretenir ? Quels éléments du récit amazonien transparaissent dans celui de cette femme hors-norme incarnant l’affranchissement féminin au début du XXe siècle et qui adopta ce personnage mythique comme figure d’identification, le cultivant soigneusement jusqu’à sa mort en 1972 ? Bien que ses œuvres littéraires sont pratiquement oubliées de nos jours – contrairement au mode de vie sulfureux qui fut le sien et qui semble toujours plus persistant dans les mémoires que ses textes – on constate un regain d’intérêt2 envers l’auteure, de sorte qu’il est possible aujourd’hui de prendre la mesure de son influence culturelle durant le premier vingtième siècle. On constate en effet l’ascendant que l’Américaine exerça sur la scène culturelle et littéraire française. Il apparaît que les textes brefs composés par celle qu’on surnomma aussi The Wild Girl of Cincinnati – une appellation évoquant liberté et résistance qui s’inscrit dans le droit fil des représentations des Amazones – mettent de l’avant les valeurs sororales et le pouvoir (parallèle) de la vie en gynécée.

Née aux États-Unis en 1876 au sein d’une famille très fortunée, privilégiée tant financièrement que sur le plan culturel, Natalie Barney fût rapidement amenée à voyager en Amérique et en Europe, ainsi qu’à fréquenter diverses personnalités marquantes de l’époque. Dès la fin de l’adolescence, elle adopta Paris comme lieu de résidence. Elle explique, dans Souvenirs indiscrets, ce choix de vivre en France comme une conséquence de sa nature indépendante héritée de ses aïeux :

Mes arrière-grands-parents, venus de France, de Hollande et d’Angleterre se réfugier en Amérique, ont assisté à la formation des États-Unis et à notre guerre d’Indépendance. Interprétant cet esprit d’indépendance à ma façon, j’ai fait un retour à mes origines maternelles, et la France est devenue mon pays d’élection. Paris m’a toujours semblé la seule ville où l’on puisse s’exprimer et vivre à sa guise3.

À l’époque, nombreuses sont les femmes venues trouver à Paris la possibilité d’affirmer un mode de vie et de création plus libres – souvent en marge des modèles dominants – exempts, la plupart du temps, de contraintes conjugales ou familiales. Cas rare de femme émancipée aux yeux de la loi de son époque, Natalie Barney hérita d’un patrimoine exceptionnel à la mort de son père au tournant du siècle, jouissant ainsi d’un laissez-passer juridique et financier. Au vingtième siècle naissant, il s’agissait d’une conjecture prédisposant à l’assurance d’agir, dans une société où cela n’allait pas de soi pour le « deuxième sexe ». De surcroît, l’Américaine est issue d’une lignée de femmes peu conventionnelles qui ont su profiter de leur situation avantageuse4. Si Barney ne s’est jamais revendiquée ouvertement féministe, son mode de vie indépendant des hommes témoigne d’une autonomie et d’une agentivité hors du commun pour l’époque, même chez les mieux nanties.

Naissance de l’Amazone Natalie Barney : la venue au monde littéraire

Jeune femme, déjà Natalie Barney ne cherchait pas à dissimuler ses préférences sexuelles. Au tournant du XXe siècle, elle publia un recueil de poèmes, illustré d’aquarelles réalisées par Alice Pike Barney5, qui traitent de l’amour lesbien. En dépit du fait que son père courroucé rachetât tous les exemplaires pour ensuite les faire détruire, elle continua de composer des textes brefs, des poèmes et aphorismes, surtout, lesquels mettent en valeur la spontanéité et la finesse de sa pensée, et de participer à la vie sociale et culturelle parisienne. Malgré l’interdit paternel, Barney résistait au pouvoir patriarcal et poursuivait ses activités littéraires et saphiques. Après la mort d’Albert Clifford Barney, son mode de vie s’affirma davantage, et en 1909, elle s’installa rue Jacob où elle tint salon dans son appartement pendant plus d’un demi-siècle. C’est quelques années plus tard que Natalie Barney organisa une rencontre avec Remy de Gourmont, qui lui avait déjà témoigné son appréciation de Actes et Entr’actes. À la suite de cette rencontre, elle et lui se lièrent d’amitié.

Remy de Gourmont baptisa Natalie ainsi, l’Amazone6, inspiré par ses activités équestres7, mais surtout par son esprit indépendant, pour les affinités qu’elle partageait avec les guerrières des récits anciens. En fait, il voyait en ce « qualificatif polysémique d’amazone8 », la description d’une personne appartenant à une catégorie de femme hors-norme9. On peut penser, comme le souligne Miron Grindea, directeur du numéro spécial du Adam International Review consacré à Natalie Barney, que de Gourmont voyait en l’Amazone « a symbol of the harmonious soul resolving out of duality of human nature10 », c’est-à-dire un être combinant des attributs du masculin et du féminin : un « frère féminin11 », « non seulement une amie, mais un ami12 », « une âme pareille à la [s]ienne13 ». Pour la salonnière Denise Bourdet, dans ses souvenirs des salons parisiens qu’elle a consignés en un ouvrage intitulé Pris sur le vif, la référence amazonienne, qu’elle associe spécifiquement au mode d’expression de l’Américaine, va de soi : « Natalie Barney mérite bien cette appellation, non seulement à cause du goût qu’elle eut dès son enfance pour l’équitation, mais surtout [pour] la précision [avec laquelle] elle lance ses flèches. Et elle a plusieurs cordes à son arc14. » Par l’effet des vases communicants, Natalie, une Amazone, déjà, à ses propres yeux et à ceux de certaines amies, devint, sous la sanction de Remy de Gourmont, l’Amazone aux yeux du gotha littéraire. L’amitié qu’elle développa avec le critique littéraire, stratégiquement ou non, lui conféra une présence significative dans le milieu littéraire parisien15 de même qu’elle lui fit entrevoir la perspective de passer à la postérité, comme le remarque Mary Blume : « Her reward: immortality in his Lettres à l’Amazone16 ». Dans sa dédicace des Lettres intimes à l’Amazone, Remy de Gourmont tient ces propos prémonitoires : « Car vous êtes Amazone, et vous resterez Amazone tant que cela ne vous ennuiera pas, et peut-être même plus tard dans mon cœur en cendres17. » Biographe de Natalie Barney, Suzanne Rodriguez analyse les effets bénéfiques de l’amitié entre Barney et de Gourmont : « By taking Natalie seriously as a writer, he placed her in the ranks of other writers he admired: by welcoming her Sunday visits, he made her a member of a highly select literary set18. » Il s’agit d’une relation qui allait profiter à l’Américaine, car comme l’explique George Wickes, ses entrées parmi la société littéraire parisienne n’allaient pas de soi :

Americans were not readily received in aristocratic society, and Natalie’s notoriety made her persona non grata in certain circles. One of the leading literary women of the time, the poet Anna de Noailles, would have nothing to do with the likes of Natalie; when Natalie sent her the poems of Renée Vivien, the countess returned the book, scornfully remarking that she was not interested in the writings of such people19.

Le surnom donné par de Gourmont, immortalisé dans les Lettres à l’Amazone, scella, d’une certaine manière, sa place dans un continuum de femmes aguerries20, affranchies des codes imposés par le patriarcat, de la même façon qu’il lui garantit une reconnaissance, une « légitimité » et affirma son influence au sein de la société littéraire parisienne. En un mot, il la rendit « légendaire21 ». En projetant l’éthos de la puissante, de la conquérante Amazone, adoubée par de Gourmont, Barney acquérait une place dans le milieu littéraire et pouvait siéger dans une histoire dont elle semblait avoir été exclue.

Le choix des armes ou l’art du fragment

L’analogie entre la flèche amazonienne et les aphorismes de Natalie Barney vient aisément à l’esprit du lecteur des Pensées d’une Amazone et des Nouvelles pensées de l’Amazone. Nombreux sont les auteurs qui l’ont soulignée22. Assurément, ce sont des mots que porte l’Amazone des lettres en son carquois. « J’écris pour quelques-uns. Quelques-uns me comprendront-ils23 ? », se demande-t-elle dans Éparpillements. Mue ni par la nécessité alimentaire ni par une soif de gloire, Barney se destinait volontairement à un succès confidentiel auprès d’initiés en adoptant l’aphorisme comme genre littéraire. « La gloire : être connu de ceux qu’on ne voudrait pas connaître » (É, 15), telle était sa définition de la célébrité. Son désir de résister à l’épreuve du temps était assorti d’une personnalité élitiste peu encline à s’adonner à des formes d’art populaire. Si les aphorismes ne sont pas d’emblée associés au courant, élitiste s’il en est un, du modernisme littéraire – on les rapproche davantage des maximes larochefoucaldiennes du XVIIe siècle – il est probable que ceux d’Oscar Wilde aient inspiré Barney. Cette forme littéraire s’inscrit néanmoins dans l’esprit d’inachèvement et dans la poétique du fragment propres au modernisme. « Faire des fragments » (É, 74), manières de notes de carnets, voilà, pour Barney, la stratégie idéale pour atteindre sa cible. Mary Blume décrit l’attitude de l’auteure à l’égard des aphorismes : « [t]hey are the condensation of a truth24. » « Ce qui ne peut être contenu dans une phrase ? » (É, 75), s’interroge l’Amazone à propos des « vérités » qu’elle décoche et qui piquent le plus souvent leur cible. Le caractère imparfait de l’aphorisme plaisait à Barney qui croyait que la révision des textes en détruisait le caractère spontané sans pour autant les améliorer25, ce qui lui valut quelques critiques de ses contemporains, notamment de la part d’Ezra Pound qui déclara, dans The Dial, que ses « phrases inachevées » témoignaient d’une « paresse intellectuelle26 ». Ce dernier lui avait d’ailleurs proposé de réviser ses textes, ce qu’elle refusa27. Qui sait ce qui serait advenu de l’œuvre de Barney si il miglior fabbro y avait mis sa touche28 ? Quoi qu’il en soit, elle a su mettre à profit le caractère hardi, inattendu de ses flèches ; et des diverses formes de textes, poèmes, romans, récits mémoriels publiées par l’Amazone, c’est l’écriture d’aphorismes qui lui apportait le plus de satisfaction.

Elle est Amazone en tant que figure auctoriale puisque le titre de ses pensées fait directement référence à elle en ces termes : Les Pensées d’une Amazone, puis les Nouvelles pensées de l’Amazone – le passage de l’article indéfini à l’article défini affirmant davantage le personnage. Mais malgré son surnom faisant référence aux femmes guerrières, malgré la flèche-aphorisme qui se révèle acérée, perçante, rapide, l’Amazone Natalie Barney était pacifiste, pour reprendre le titre d’un article de Karla Jay29. Pendant la Première Guerre mondiale, elle organisa des réunions visant à promouvoir la paix dans son Temple de l’Amitié auxquelles Français et expatriés participèrent. Rachilde, notamment, fait état de ces rencontres dans ses chroniques Dans le puits ou la vie inférieure30. Sous la plume de Barney, les qualités guerrières des femmes au sein coupé livrent un combat antimilitariste. « Tant de morts n’ont-ils pas mérité la mort du militarisme ? » (PA, 26), lâche-t-elle dans ses Pensées parues au lendemain de la Grande Guerre. Dans un article du collectif Fictions modernistes, Amélie Paquet décrit en quoi consiste la joute : « La femme qui répond et sème le désordre en remettant en question les idées reçues correspond à l’amazone que le texte de Barney décrit. [Elle] mène son combat uniquement avec ses prises de paroles31. » Que ce soit dans ses Pensées d’une Amazone ou dans d’autres textes qu’elle a signés, Natalie Barney a incarné l’esprit d’un féminin non domesticable, libre de ses opinions et de ses actions, propre au récit des Amazones. C’est cependant pour critiquer le militarisme et le nationalisme – lesquels seraient, selon elle, l’apanage du masculin – qu’elle fait flèche de ses mots : « La guerre, cet accouchement de l’homme. Ils enfantent la mort comme elles la vie, avec courage inéluctablement. » (PA, 6) La relation qu’établit Barney entre « destruction masculine » et « création féminine » l’amène à considérer l’homme comme un adversaire, et elle met en garde les membres de son sérail contre la menace qu’ils représentent : « Il est temps, constate-t-elle, que les Amazones ne se fassent plus féconder par “l’ennemi” – et l’ennemi n’est-il pas celui qui prendra à la femme son enfant pour l’élever et le tuer à sa guise ? » (PA, 9) Malgré cette opposition, les propos pacifistes de Barney dans ses Pensées et dans d’autres textes sont clairs. Or, certains chercheurs, soutenus par des propos antisémites qu’elle aurait tenus notamment dans ses mémoires (non publiées), lui attribuent des allégeances fascistes durant la Seconde Guerre mondiale32. Cette volte-face de la part de Barney paraît étrange33 surtout compte tenu des propres origines juives de l’Amazone et de ses nombreuses salves antimilitaristes. Anna Livia nuance les propos concernant l’antisémitisme de Barney en soulevant notamment la question de la sécurité34 qui pourrait expliquer ses hésitations à revendiquer son héritage juif à une période où le danger d’être reconnue comme Juive pouvait entraîner des conséquences tragiques. Plus récemment, ces affinités furent clairement remises en question par l’historienne de l’art Cassandra Langer, qui soutient qu’il s’agirait plutôt d’une mésinterprétation historique35. Langer affirme, dans sa biographie de Romaine Brooks : « … posterity would judge both women [le couple Brooks-Barney] harshly as Facist sympathizers, despite evidence to the contrary in Brook’s unpublished war diary36. » Nous ne réglerons pas la question de l’antisémitisme allégué de Natalie Barney dans le présent article. Cependant, les recherches de Langer apportent un éclairage nouveau et raffinent la compréhension de ce personnage complexe, ambivalent, lequel irradie, au début du vingtième siècle, dans des œuvres littéraires d’expression française et anglaise.

Un être légendaire aux mille vies

Auteure, salonnière, femme libre assumant ses relations toutes féminines, l’Amazone Natalie Barney inspira de nombreux personnages qui permirent au mythe de se redéployer dans diverses configurations narratives. Peuplant de nombreux récits, elle se révèle en effet l’une des personnalités les plus fictionnalisées dans les textes de l’époque, faisant ainsi rayonner la figure de l’Amazone, créant même son propre mythe, l’Amazone Natalie Barney. À propos des représentations littéraires de Barney, Katy Barasc explique :

Elle est à la fois un lieu de réflexion – au sens spéculaire du terme – des femmes de son temps, elle les rassemble dans une Figure commune, sans aucunement les uniformiser ; en même temps, elle est « réfléchie » dans les pages de ses Amies, elle est la « Flossie » de Claudine à Paris, l’Evangeline Musset de Djuna Barnes dans Ladies Almanach, Laurette dans L’Ange et les pervers de Lucie Delarue-Mardrus37… 

Elle apparaît sous la plume de Liane de Pougy dans Idylle saphique, roman à clés qui décrit la rencontre des deux femmes personnifiées par « [u]ne étrangère, hélas ! Et qui souhaiterait ne plus l’être38 », Florence Temple-Bradfford-Flossie-Moonbeam (Natalie Barney), et par Annhine de Lys-Nhinon-Nhine (Liane de Pougy). Ces deux personnages se manifestent ensuite dans Claudine en ménage39 de Colette, puis Barney reparaît dans l’univers colettien, mise en récit sous le patronyme que lui avait attribué Liane de Pougy, dans un procédé réflexif : « Il y a miss Flossie […] cette Américaine […] dont l’étincelant visage brille de cheveux d’or, de prunelles bleu de mer, de dents implacables. Elle me sourit sans embarras, ses yeux rivés aux miens40 […]. » Chez son amie Lucie Delarue-Mardrus, Natalie Barney prend, dans L’Ange et les pervers, les traits de Laurette, une riche Américaine en quête d’aventures homosexuelles faisant la promotion des pièces de théâtre du personnage intersexué imaginé par Delarue-Mardrus. Dans Le puits de solitude, Valérie Seymour est décrite comme une lesbienne assumée, contrairement à Stephen, l’héroïne du roman, qui n’accepte pas son identité sexuelle. Radclyffe Hall dresse les contours de Valérie, qu’il est facile d’associer à Natalie Barney :

She [Valérie Seymour] wrote delicate satires and charming sketches of Greek mœurs […] she was a kind of pioneer who would probably go down to history. Most of her sketches were written in French, for among other things Valérie was bilingual; she was also quite rich41 […].

Ces quelques exemples de la présence de notre héroïne dans l’espace fictionnel de ses contemporaines démontrent une perception commune dont elle fait l’objet : celle d’un personnage projetant une féminité autre, évoluant dans la société parisienne, mais à l’écart des codes dominants en matière de rôles genrés. Barney se projette aussi en Amazone dans ses propres textes. Amélie Paquet dresse les contours de la personae construite par l’auteure dans Pensées d’une Amazone : « Barney imagine l’amazone comme celle qui serait seule capable de perturber l’ordre établi […]. Elle est ainsi une trouble-fête qui s’attaque aux fondements du monde commun42. » Voilà ici un point de convergence, depuis la perception de Remy de Gourmont, puis à travers ses diverses mises en fiction chez ses contemporaines : l’Amazone Natalie Barney défie les codes du masculin et du féminin. En tant qu’auteure, « l’Amazone des lettres », comme l’appelle George Wickes, recourt aux aphorismes non seulement pour prononcer ses critiques, pour projeter d’elle-même l’image d’une femme libre d’exprimer ses idées, mais aussi pour faire état de son désir charnel pleinement assumé pour les femmes. Or, dans le récit Amants féminins ou la troisième43, elle se dévoile sous un jour nouveau en femme vulnérable. Dans ce roman, qualifié avec justesse de « moderniste dans ses thèmes et dans ses formes » (AF, 15) par Melanie Hawthorne, qui signe l’avant-propos de cette publication posthume, Barney relate un triangle amoureux44 formé par elle-même, Mimi Franchetti et Liane de Pougy, toutes trois désignées par une onomastique synthétisée : N., M. et L. Est abordé dans ce texte le thème de « l’indépendance sentimentale et sexuelle des femmes qui se passent des hommes. » (AF, 15) Mais, rompant avec l’image largement répandue de la conquérante Amazone, l’auteure ébranle son propre mythe et s’y présente en femme trompée, blessée, jalouse : l’Amazone qui perd son combat. Des indices de cette vulnérabilité auront quand même été glissés dans les Nouvelles pensées de l’Amazone : « Mes flèches m’ont surtout blessée moi-même. Je serai à la fois l’arc, la flèche et la cible. Je subis d’abord tout ce que j’inflige, est-ce cela que l’on appelle un amour partagé ? » (NPA, 146) Nicole G. Albert constate aussi le déplacement dans son analyse du portrait de Natalie Barney réalisé par Romaine Brooks en 1920 intitulé L’Amazone : « [D]ans le portrait apaisé réalisé par son amante, Natalie Barney rompt avec la figure de la prédatrice croqueuse d’hommes et guerrière féroce45. » Il convient de rappeler ici que ce roman fut publié tout récemment, plus de trente ans après la mort de Barney ; l’image de l’auteure fut ainsi préservée. De toute manière, comme le souligne Remy de Gourmont, « une Amazone blessée est toujours une Amazone46. »

Dans ce roman se fait jour l’esprit communautaire amazonien et le personnage de N. en appelle à une forme toute particulière de solidarité féminine, laquelle s’aligne aux valeurs incarnées par Natalie Barney :

Seules parmi les femmes […] unissons-nous. […] Pour Elles et pour nous soyons une force doublée. Je serai ton refuge, ta sécurité et ton repos lorsque l’une d’elles te tourmente ou te blesse. Et lorsque l’une d’elles est tourmentée ou blessée, portons-lui secours. Puisque nous aimons les femmes, ne nous devons-nous pas à leurs peines et à leurs abandons ? […] Nous qui sommes autres, et plus-que-femmes, nous ne rivalisons avec aucune femme, mais devenons ses alliées. (AF, 51)

On reconnaît dans cet extrait la volonté de Barney de constituer un gynécée au sein duquel les « valeurs de sororité, de liberté et d’indépendance » seraient mises de l’avant. La référence aux Amazones, entretenue dans les écrits de l’auteure elle-même et dans les œuvres de collègues fait écho aux actions concrètes posées par Barney dans la vie réelle. Il ne s’agit pas d’une image d’Épinal plaquée dans les récits, mais bien de la figuration d’une femme menant un combat pour vivre librement son désir lesbien, pour s’affirmer dans la Cité, et œuvrant à soutenir ses compagnes d’armes. Bien que l’image de vaincue s’infiltre dans Amants féminins, les représentations fictionnelles de l’Amazone Natalie Barney proposées par l’auteure elle-même et par ses contemporaines, convergent vers l’assurance du personnage, « a sharp contrast, remarque Karla Jay, to most of the Lesbian characters in the novels written during much of her lifetime47. » Barney endosse la figure de l’Amazone dans l’attitude décomplexée qu’elle adopte face à son identité sexuelle, s’écartant du modèle convenu de la lesbienne généralement représentée à l’époque comme un être timoré et proposant aussi, par là, un modèle inspirant aux membres de son sérail.

L’Académie des femmes

« [Miss Barney] fut l’animatrice d’un grand nombre d’esprits éminents qui au cours des années se succédèrent auprès d’elle, des diplomates, des membres de l’Institut, des poètes, Valéry et Milosz, des écrivains et des artistes48 », se souvient Élisabeth de Gramont dans ses mémoires. Il est vrai que le salon de Natalie Barney accueillait aussi bien le gratin littéraire institutionnel que des artistes débutants. Il est à peine exagéré d’affirmer que l’Amazone connaissait tous les auteurs du XXe siècle naissant, tant anglophones que francophones : Ezra Pound, T. S. Eliot, Paul Valéry, Colette, Lucie Delarue-Mardrus, Rachilde, Djuna Barnes, Gertrude Stein, pour ne nommer que les plus exemplaires, assistaient à « ses vendredis ». Elle favorisa l’établissement de liens entre des auteurs, des éditeurs, puis contribua à faire rayonner des artistes émergents ou issus de l’extérieur. En outre, non seulement Barney aura-t-elle facilité le réseautage entre gens de lettres, lançant, par la qualité et l’ampleur de ses relations, la carrière de l’un ou de l’autre, mais elle offrit également son soutien financier, notamment à Paul Valery, à T. S. Eliot et à Djuna Barnes.

C’est sans doute l’exclusion généralisée des créatrices du cadre institutionnel qui amena Barney à fonder, dans les années 1920, une Académie des femmes49, qu’elle oppose à l’Académie française. Claude Summers, dans son encyclopédie queer des arts visuels, explique la mission de cette Académie :

Barney’s Académie des Femmes (a counterpart to the then all-male Académie Française) fulfilled this dream of continuing a tradition to provide a venue where women could perform, create, engage in meaningful conversation, and safely express their desire for one another50.

Sur invitation, des auteures établies ou inexpérimentées lisaient leurs œuvres devant des pairs, hommes et femmes, dans un esprit de soutien, de collaboration, de déférence et d’émulation. Ce serait, nous semble-t-il, dans cette notion de société féminine, d’esprit de force de la communauté, dans ces valeurs sororales que Natalie Barney s’inscrit le mieux dans l’imaginaire des Amazones. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que Barney, à l’instar d’autres femmes, soit allée puiser ses modèles féminins à l’aulne des légendes et des mythes anciens. Laura Mulvey, à propos de son film Penthesilea : Queen of the Amazons (1984), explique cette quête de modèles féminins, de figures d’identification : « [] the whole concept of the Amazons is interesting from the point of view of women now. Women being so mythless; lacking myths of their own, looking to the Amazons as one of the few myths of strong women that actually exist51. » Offrir un lieu de reconnaissance et de promotion du talent féminin, atteindre l’idéal d’un traitement égalitaire des hommes et des femmes de lettres étaient résolument au cœur de la formation de cette Académie des femmes ouverte, au sein de laquelle même les hommes étaient invités à assister et à participer aux réunions pour célébrer leurs collègues féminines. L’Amazone Natalie Barney, perturbatrice de l’ordre établi, cherchait en fait à établir un nouvel ordre au sein duquel les femmes autant que les hommes trouveraient leur place, dans un rapport équilibré. En cela, l’Amazone des lettres ne serait pas une Amazone à la lettre52. Quoi qu’il en soit, cette prise de position par l’action permit à Barney de promouvoir des modèles féminins inspirants. Dans Aventures de l’esprit, elle « présente quelques-unes des femmes représentatives de la littérature contemporaine et cosmopolite53 » qui ont été admises à l’Académie. Les premières auteures intronisées furent Colette et Gertrude Stein. Djuna Barnes et Rachilde suivirent, puis d’autres encore. Francophones et anglophones s’y côtoyaient : à l’instar du salon de l’Amazone, son Académie était internationale. Tama Lea Engelking rappelle d’ailleurs que l’objectif de l’Académie des femmes visait également à tisser des liens entre les auteures françaises, américaines et britanniques54. L’un des plus grands accomplissements de Barney résiderait, selon Karla Jay, dans son Académie des femmes55. Suzanne Rodriguez abonde dans le même sens : « It was one of the first-ever attempts to organize women writers into a cooperative and supportive environment, and for this alone it stands a significant contribution to feminist and literary history56. » Ce désir de former une communauté d’expression créative toute féminine constitue la base du projet que Barney avait déjà élaboré en commun avec Renée Vivien de ranimer à Paris un cercle de poétesses comme celui de Sapho57. Ce serait en raison de l’esprit communautaire qu’elles évoquent, suggère Mary Lefkowitz, que le mythe amazonien a retenu l’attention des féministes : « Of these legendary and mythical role models, only the Amazons have been taken seriously by feminist scholars, probably because they represent a whole society and not just singular achievement of an extraordinary individual58. » On constate que la volonté de constituer une société féminine libre de ses choix de vie, active sur le plan artistique, ancrée dans une tradition et appuyée par un cadre institutionnel porte le ferment des actions et des écrits de l’Amazone.

« Ce tour de force qu’est une vie libre59  »

Natalie Clifford Barney, Écrivain (1876-1972)
Elle fut l’Amazone de Remy de Gourmont.
« Je suis cet être légendaire où je revis » NCB60
.

Par cette épitaphe, qu’elle rédigea elle-même de nombreuses années avant sa mort, Natalie Barney immortalisa le désir de faire irradier son personnage d’Amazone dans les mémoires. Elle avait ressenti le besoin, semble-t-il, de conserver au-delà de la vie l’idée d’appartenir, par la référence à de Gourmont, à l’élite littéraire, de transcender sa propre existence. Comme si elle avait eu peur d’être oubliée – et elle vécut assez longtemps pour constater le sort funeste réservé par l’histoire littéraire à ses collègues auteures –, elle souhaita construire sa propre lignée, trouver des devancières et travailler à sa postérité. Non pas pour la gloire, nous l’avons vu, mais plutôt dans une volonté d’occuper une place dans un continuum. À cet égard, on peut penser que l’Amazone aurait apprécié la place qu’elle occupe dans l’œuvre de Judy Chicago The dinner party61, réalisée dans les années 1970, consacrée aux femmes qui ont marqué l’histoire. Elle s’y trouve parmi d’autres figures féminines illustres.

L’audace et l’esprit de corps amazoniens, voilà l’essence de l’influence de Natalie Barney. Tama Lea Engelking constate le courage manifesté par l’Amazone dans son mode de vie hors-norme : « The brave face Barney turned to a generally homophobic world, and the island-like refuge she provided in her salon, were exceptional effort in a city where cross-dressing was still illegal62. » Plus largement, Gloria Orenstein associe le travail de Barney, qui a passé l’épreuve du temps, aux luttes amazoniennes :

She stands at the apogee of a long matrilineage of “amazonian” struggle against great odds in order to survive. In a society where the efforts of all women are demeaned, where women’s creativity is ridiculed and their accomplishments effaced, every woman whose work survives is an “amazon” in her own right63.

Le fait de vivre son homosexualité au grand jour fait en sorte que Natalie Barney put contribuer à décloisonner les catégories et à normaliser certains comportements. Jean Chalon voit en elle une précurseure du désir lesbien pleinement assumé :

Natalie n’a aimé que les femmes, sans hésiter, sans masque, et cela à une époque où l’hypocrisie et les convenances régnaient dans toute leur puissance. C’est ainsi qu’elle est devenue la première femme libre de son temps, l’Amazone qui donna naissance à ces légions d’amazones qui prolifèrent aujourd’hui64.

Déterminée à mener une existence libre, à refuser les diktats du patriarcat, Natalie Barney se projeta dans la société comme une Amazone. Si elle suscita l’émulation auprès de ses contemporaines, des créateurs des générations ultérieures l’ont aussi adoptée comme source d’inspiration et ravivent, dans leurs œuvres, cet être légendaire.


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Marie-Claude Dugas, « L’Amazone Natalie Barney », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/dugas/> (Page consultée le 07 December 2022).