Bondage et soumission volontaire : les « liens » communautaires dans Wonder Woman de William Moulton Marston (1941-1947)

Maria Rosa Lehmann
Université du Québec à Montréal

Auteure
Résumé
Abstract

Maria-Rosa Lehmann est docteure en histoire de l’art de l’Université Sorbonne-Panthéon. Elle a été boursière de Brown University, de Cornell University, et du laboratoire Labex CAP. Elle a été membre de plusieurs équipes d’exposition, entre autres au Musée du Louvre pour l’organisation d’Une brève histoire de l’avenir. Elle travaille en ce moment sur les cérémonies-performances de l’artiste québécois Jean Benoît. En parallèle, elle s’intéresse aux questions liant féminisme et art.

Dans Wonder Woman, William Moulton Marston met en scène une puissance féminine novatrice pour son époque. En rompant avec la domination – selon Marston intrinsèque au système patriarcal –, l’Amazone et ses sœurs fondent leurs relations sur le principe de soumission affectueuse. Il en résulte une société utopique et pacifique, Paradise Island, cachée du monde l’homme. Toutefois, malgré ses traits féministes, Wonder Woman pose un problème, car elle est construite sur les stéréotypes féminins-masculins, et de nombreuses scènes de bondage semblent annuler la puissance féminine défendue par Marston. Selon sa conception, ce bondage fait cependant sens ; hors de Paradise Island, il agit comme instrument pour montrer la nécessité de libérer la femme des systèmes d’oppression masculins. Sur Paradise Island, monde clos où les règles sociétales extérieures ne s’appliquent pas, la réciprocité du bondage souligne l’égalité entre toutes, impossible à atteindre dans la société patriarcale. Cette insistance sur le bondage communautaire est ce qui distingue le plus la Wonder Woman de Marston de toutes les autres incarnations de l’héroïque Amazone.

In the Wonder Woman comic books, the legendary heroine and her Amazon sisters create a utopian and pacifist society, Paradise Island, founded on the principle of loving submission, which is described by William Moulton Marston as an alternative to man’s struggle for domination. Yet, despite its feminist elements, Wonder Woman remains problematic: first, Marston based the (fetishized) female protagonist on gendered stereotypes, and secondly, the numerous bondage scenes seem to undermine the empowering notion of feminine strength. However, in considering Marston’s theories, these sexualized images make sense; beyond Paradise Island, they are instruments demonstrating the importance of female emancipation from male oppression. On Paradise Island, a closed-off space untouched by customary rules applicable to the outside world, the reciprocity of bondage emphasizes equality between all, an impossible model for patriarchal society. This insistence on community-based bondage is what distinguishes Marston’s Wonder Woman from all her later incarnations of the heroic Amazon figure.


En 1941, William Moulton Marston (1893-1947) donne vie non seulement à Wonder Woman, mais à toute une communauté de femmes « with all the strength of Superman1 ». Elles habitent sur la mystérieuse Paradise Island, l’île des Amazones, « […] set in the midst of a vast expanse of ocean2 ». C’est là, cachées de l’univers des hommes par un enchantement, que les femmes de Marston réalisent un monde qui surpasse l’« autre » civilisation. Au contraire des théories de l’époque qui considèrent les sociétés matriarcales comme inférieures3, le comic suggère que les sœurs de Wonder Woman sont plus fortes et sages que les hommes4. Elles sont technologiquement plus développées et elles vivent dans la paix, pendant que le monde extérieur est en proie à la Deuxième Guerre mondiale. Comme l’écrit Andrea Zanin : « Here, without the influence of men, they are able to build a utopian civilization. It’s a poignant reference. Without men, women are at their best5. »

Ce modèle marstonien d’une société idéale s’inspire du mythe des Amazones, diffusé depuis l’Illiade6. Pourtant, dans Wonder Woman, Marston détourne sa signification initiale. Dans la Grèce ancienne, l’Amazone est un Mahnbild : elle renverse les rapports hommes-femmes et représente un défi lancé à l’ordre patriarcal, à un système social organisé « […] along the lines of the sexual asymmetry of male privilege7. » Ainsi, l’Amazone incarne une menace, l’ennemie à soumettre. Sa défaite est une condition préalable à l’hégémonie de la société grecque où l’homme définit l’ordre, la loi et l’État8. Entre les mains de Marston, par contre, le mythe de l’Amazone ne sert pas à confirmer les assises de la société patriarcale, mais la remet en question9. Il s’agira donc tout d’abord d’expliquer pourquoi, selon lui, les femmes sauveront le monde du péril de la domination masculine. Il serait nécessaire, pour y arriver, de mettre en place une communauté fondée sur ce que nous appellerons, avec Marston, l’« obedience to loving authority10 » des femmes. Nous verrons toutefois que cette posture progressiste pour l’époque n’est pas sans soulever des questions. Dans Wonder Woman, l’héroïne et ses sœurs sont toujours attachées, ligotées, enchaînées – donc apparemment soumises. Comment ces images se conjuguent-elles avec les idées proto-féministes11 de Marston ? En établissant un parallèle avec la pratique du bondage, nous expliquerons la manière dont ces scènes s’inscrivent dans ces théories.

Créer un nouveau paradis : femmes, amour et « loving authority »

Le problème de la société se résume, selon Marston, à un simple fait : l’homme et sa quête constante de domination de son environnement (quel qu’il soit). C’est cet homme qui serait à l’origine de toutes les tensions entre les êtres humains et qui contribuerait à la ruine de la civilisation (i.e. la guerre). Afin de sauver le monde, il faudrait abandonner ce concept phallocratique de domination. Il serait nécessaire de le remplacer par la notion d’« obedience to loving authority12. » Selon Marston, parce que la société patriarcale est fondée sur la domination, on cherche toujours à s’imposer à d’autres, ce qui mènerait à la violence. Pour en finir avec les conflits et créer une société paisible et stable, il faudrait alors abandonner l’assertion du soi sur autrui13. Cette volonté naît de la conception de l’amour que propose Marston : lorsqu’une personne en aime une autre, la première se soumettra volontairement à la seconde sans qu’aucune des deux n’ait recours à la domination14. Une relation fondée sur un pouvoir réciproque remplacerait celle basée sur la coercition, supprimant ainsi les rôles antagonistes de dominant-dominé.

Les femmes apparaissent nécessaires dans ce processus. Dans le New York Times en 1937, Marston proclame qu’elles sont destinées à prendre le contrôle15, car elles sont psychologiquement supérieures aux hommes :

Women have been regarded conventionally, for thousands of years, as the weaker sex. This almost universally recognized concept of women’s weakness has included not only physical inferiority, but also a weakness in emotional power in relationships with males. No concept of women’s emotional status could be more completely erroneous16.

De par leur nature, elles seraient plus douées dans ce jeu d’incitation-soumission qu’il décrit17. Elles ne seraient pas poussées par la pulsion masculine de domination, donc plus à même de ne pas s’imposer à autrui, et plus disposées à se donner aux autres. Ce comportement particulièrement féminin – la soumission affectueuse dont les femmes sont plus aisément capables – provoquerait la volonté de l’autre à se soumettre à elles, à leur amour. Les femmes favoriseraient donc une meilleure compréhension, une meilleure relation entre les êtres humains. La pulsion de domination deviendrait obsolète ; la cause des tensions et conflits disparaitrait. Par leur capacité à aimer, les femmes sauveraient alors le monde.

En concordance avec cette théorie, Wonder Woman ne se contente pas d’arrêter les criminels. Au contraire, elle « […] cherche à rendre le monde meilleur en guérissant les prédateurs de leurs tendances antisociales […]18 », c’est-à-dire de leur propension à la domination. De par la manière dont elle affronte les vilains, l’héroïne rompt avec la tradition du comic qui consiste à poser des actions justes et héroïques mais violentes19. Superman domine par exemple seulement avec sa surpuissance. Wonder Woman en revanche, bien qu’elle soit aussi capable d’user de la force, ne souhaite pas dominer ses opposants. Elle cherche leur soumission volontaire en faisant montre d’amour et d’affection, traits que Marston qualifie de typiquement féminins.

Ambigüité au paradis : femmes, sexualisation et pouvoir

Toutefois, cette sensibilité pro-féministe évoquée par plusieurs chercheurs n’est pas dénuée de problèmes, car, malgré la tentative de Marston de faire valoir l’altérité féminine, il n’arrive pas à échapper aux pièges des stéréotypes. Évoquons par exemple les « bracelets de soumission », que toutes les Amazones portent. La déesse Aphrodite « […] decreed that we must always wear these bracelets fashioned by our captors […]20 », explique Hyppolite, la reine des Amazones, à Wonder Woman. Ils rappellent l’époque où Hercule avait – « by deceit and trickery21 » – soumis les Amazones, avant qu’elles ne puissent se libérer et fuir le monde de l’homme. Il est révélateur d’observer que, si on retire ces bracelets à Wonder Woman, elle devient incontrôlable22. Elle perd toute raison et commet des actes de violence déchaînée. L’image est trop proche du lieu commun de l’irrationalité féminine, qui doit être encadrée par la raison de l’homme. Sans ces bracelets – la poigne ferme de l’homme ? – Wonder Woman devient le cliché de la femme destructrice, menace pour le « système masculin23 », mis sous le signe de la rationalité et de l’ordre. Sans les bracelets, elle représente l’autre sexe effrayant, avec sa présumée « puissance sombre, abominable et dégradée24 ». Dans cette ligne de pensée, les bracelets semblent refléter la présupposition classique qu’une Amazone, parce qu’elle est une femme, manque de sophrosyne – la connaissance de soi qui conduit au contrôle de soi25, partie intégrante d’un idéal masculin26.

Les hypothèses de Marston semblent donc fondées sur des préconceptions qu’il refuse de remettre en question. L’idée même du genre qu’introduit Marston est basée sur des généralisations réductrices27 : pour lui, toutes les « good women » sont « tender, submissive, peaceloving28 ». En classant les femmes dans ce tiroir rigide, il limite leur être au seul aspect qui l’intéresse : l’amour. Parce qu’elles seraient plus dotées d’amour, elles n’aspireraient jamais à dominer. Ainsi, Wonder Woman cherche des solutions pacifiques aux problèmes non parce qu’elle le souhaite nécessairement, mais parce que, selon Marston, c’est un trait de son genre. Il repousse l’idée que le pouvoir, l’agression et la violence pourraient la corrompre, comme l’homme.

Comme c’est si souvent le cas dans les comics29, la représentation du féminin dans Wonder Woman n’est autre qu’un fantasme, loin de toute réalité : « It was obvious from the start that a bunch of men got together in a smoke-filled room and brainstormed themselves a Super-Lady…30 », affirme Jules Feiffer. Cette impression est encore renforcée si on considère que les théories de Marston sur la capacité féminine d’inciter l’amour chez autrui, donc la soumission de ce dernier à sa « loving authority », est fondée sur l’apparence de la femme. Certes, Wonder Woman est forte, même surpuissante. Mais elle est aussi très sensuelle et voluptueuse31. Elle séduit32. Et c’est grâce à cette séduction, grâce à son charme et à son allure, qu’elle provoque le désir de se soumettre à elle. Le « Lasso of truth » de l’héroïne en est une métaphore : il est le symbole de ce « female charm, allure, oomph, attraction33 », du pouvoir d’une femme sur les membres des deux sexes qu’elle souhaite influencer. Que Marston insiste sur cette notion d’apparence est problématique, car il semble que le pouvoir des femmes réside non dans leur être, mais seulement dans leur physique, leur sexualité. Si on suit ces théories, certes, l’héroïne remporte ses batailles contre ses adversaires, mais toujours en dépendant, semble-t-il, de ce regard hégémonique masculin34.

Par conséquent, malgré les éléments « féministes » qui se retrouvent réunis dans Wonder Woman, l’héroïne est une des figures les plus controversées de la bande dessinée35. Il y a quelque chose de « bogus and troubling » au cœur du concept de Wonder Woman36, souligne Grant Morrison, faisant référence à son image fortement sexualisée. De plus, l’héroïne ne serait qu’un prétexte pour mettre en scène des histoires de domination et soumission sexuelles37. Assurément, chaque numéro du comic montre une abondance d’images de bondage. Que ce soit dans le monde des hommes ou sur Paradise Island, Marston semble toujours trouver de nouvelles manières de ligoter son Amazone et ses sœurs. Selon Richard Reynolds, il s’agirait donc de satisfaire des fantasmes masculins38. Matthew William Brake écrit à cet égard : « Wonder Woman is the dirty secret of the comic book industry that everyone “rationally” knows : Wonder Woman is a BDSM sex fantasy, but as long as she isn’t explicitly portrayed that way, the fetish of Wonder Woman as feminist icon perpetuates39. »

L’omniprésence du bondage dans Wonder Woman rend en effet plus ambiguë la supposée supériorité féminine que défend Marston. Outre son lasso – qui sert le plus souvent à ligoter l’héroïne elle-même – revenons aux « bracelets de soumission ». Quand un homme met des chaînes autour de ceux-ci, Wonder Woman perd sa surpuissance d’Amazone. Logiquement alors, en continuant de porter les bracelets, les Amazones sont toujours susceptibles de retomber dans l’esclavage40. Elles restent vulnérables à l’influence masculine, puisque peu importe la puissance de Wonder Woman, l’homme a tout de même la possibilité d’exercer l’ascendant sur la femme. De telles images semblent valider et promouvoir une éthique de domination sexuelle qui autorise le lecteur à traiter les femmes comme « […] utterly submissive masochists who enjoy pain and humiliation […]41 ». On pourrait donc croire que Marston défend, ou au moins endosse, l’oppression masculine qu’il critique pourtant dans ses écrits42. Souscrivant à un langage et à un discours phallocentriques, semble-t-il, il promeut l’usage du corps féminin comme fétiche – dominé, entravé et offert aux regards.

Bondage au paradis : domination, soumission et les liens d’un monde meilleur

Selon le dictionnaire anglais de Cambridge, le bondage est une pratique où différentes parties du corps d’une personne sont restreintes par des chaînes, afin de parvenir à une gratification sexuelle43. Toutefois, lié aussi à la notion d’assujettissement, le terme bondage peut en même temps désigner « the state of one person being owned by another person, as a piece of property44 ». Les chaînes, présupposant une contrainte du corps, renvoient à l’oppression, à l’asservissement, à l’esclavage45. Car le bondage, comme métaphore du sadomasochisme46, est encore trop souvent défini de manière univoque, comme une pratique sexuelle liée à la domination d’un partenaire sur l’autre. Cette lecture est surtout reprise dans la culture populaire, comme dans les films Fifty Shades of Grey (2015), Walk All Over Me (2007), ou The Secretary (2002), pour n’en nommer que quelques-uns. Lorsqu’il est question du bondage, on est toujours confronté à une relation asymétrique entre un dominant (dans nos exemples, Christian, Céline et Edward) et un dominé (Anastasia, les clients de Céline et Lee). Il est pertinent de se demander pourquoi, si Marston professe l’abandon du désir de domination, il insère dans son comic une image qui reconduit ce présumé symbole de domination.

Dès le premier numéro du comic, la princesse Diana rencontre Steve Trevor, un pilote de chasse, tombé accidentellement sur Paradise Island. Pour la première fois depuis des millénaires se trouve au beau milieu de la communauté des Amazones un homme. Après avoir évalué attentivement les répercussions d’un tel événement, il est décidé de le renvoyer d’où il vient. Une émissaire est choisie, la princesse Diana, fille de la reine Hyppolite qui a prouvé sa valeur dans plusieurs épreuves47. En partant de son paradis, elle devient Wonder Woman, destinée non seulement à retourner Steve Trevor dans son monde, mais aussi à enseigner la philosophie des Amazones marstoniennes : l’amour et l’« obedience to loving authority ». Elle apporte à ce monde son altérité, l’otherness du modèle sociétal des Amazones, de ses sœurs48. Pourtant, les pages du comic ne suscitent pas l’adhésion du lecteur au message porté par l’héroïne. Hors de Paradise Island, Wonder Woman est toujours ligotée par ses adversaires – qu’ils soient hommes ou femmes. Les images sont alors celles d’une femme souffrante. Très souvent, son visage est grimaçant, ses yeux exorbités et sa bouche crispée. Le ligotage semble étouffer toute la Lebenskraft de l’héroïne, toute sa puissance49 – et ainsi aussi la force de son message d’amour et de paix. Il n’y a certainement rien de loving dans cette autorité qui domine Wonder Woman dans ces images. Au contraire, les nombreuses chaînes employées contre le corps de l’héroïne, paraissent très lourdes. Elles font beaucoup plus que la restreindre, elles l’assujettissent. Celle qui est censée provoquer en nous le désir de se soumettre à sa « loving authority », apparaît alors, si on lit le comic à travers ce prisme, comme celle qui est dominée.

Toutefois, rien n’est plus faux. Marston se sert des préconceptions liées au terme bondage pour montrer que Wonder Woman peut affronter et surmonter cet obstacle omniprésent dans le monde des hommes : la pulsion de domination. En effet, la société est un vaste club BDSM, explique Lucas Degryse50 : dès la naissance, nous pratiquerions d’une certaine manière le bondage en créant et en resserrant des liens avec autrui (en étant tour à tour dominant et dominé). Dans une société patriarcale, ces rôles sont clairement définis et liés au genre d’une personne : les femmes seraient des êtres passifs (donc dominés) et les hommes, des êtres actifs (donc, dominants)51. Dans les nombreuses scènes où Wonder Woman est ligotée, elle semble confinée à sa place dans la société patriarcale en dehors de Paradise Island. Elle est une femme, donc devrait être passive, soumise, dominée – elle est alors ligotée. Toutefois, ce qui est important ici, c’est qu’elle ne se soumet pas et elle arrive toujours à se défaire de ses chaînes. En tant qu’Amazone, elle défie ce stéréotype de féminité docile et dominée52. Il ne s’agit donc pas de montrer l’impuissance de l’héroïne, sa soumission à ce modèle sociétal défini par les rôles de dominant et dominé. Le vocabulaire du bondage est ici lié au principe de la libération53. En brisant ses chaînes, Wonder Woman se défait de la domination qui règne dans le monde des hommes. Elle prend l’ascendant sur cette société.

Dans cette optique, il est essentiel de s’arrêter sur les nombreuses images de bondage sur Paradise Island, car elles s’opposent à la fonction des chaînes en dehors de l’île. Dans ce monde clos où les règles et les jeux de pouvoir de la société extérieure ne s’appliquent pas, les Amazones de Marston jouent « many binding games54 », qui détournent ceux que Wonder Woman doit affronter quand elle quitte l’île. Au sein de cette communauté amazonienne imaginaire, la pratique du ligotage fonctionne comme signe de confiance en l’autre. Il s’agit de créer des liens communautaires où tout le monde est tout à la fois dominant et dominé, et aucun des deux. Reflétant les théories de Marston, cette société féminine est basée sur un « kinship », qui s’exprime à travers une soumission volontaire réciproque55. Les cordes renvoient symboliquement à la fonction du lien et de l’attachement d’une Amazone à l’autre, au lien qu’elles partagent. Au contraire de la présupposition que le bondage est motivé par la violence56, les chaînes soulignent dans ce contexte consentement et égalité d’une manière qui défie les sexualités patriarcales. Il s’agit d’exprimer le bonheur d’être ligoté57, d’être lié à quelqu’un, à une communauté – qui, en revanche, est aussi liée à celle qui est ligotée. Tout se confond et se connecte, tout est interrelié sur Paradise Island. Comme le bondage, qui est basé sur un ensemble de règles précisément fixées – définies par le concept de SSC (safe, sane, and consensual), de RACK (risk aware consensual kink)58 et surtout des 4Cs (consent, communication, caring, and caution)59 –, il s’agit d’un jeu communautaire. Chaque partenaire « […] à partir du poste qu’il occupe, se doit d’être attentif à la présence et aux désirs de ses coéquipiers. Une complicité se tisse60. » C’est cette complicité qui importe : par le biais des jeux pratiqués par les Amazones sur Paradise Island se développe une communauté fermement liée – bien entendu, toujours sur la base des relations d’incitation-soumission de Marston. Sur l’île des Amazones, les jeux de bondage créent une « éthique du care61 », où tout le monde est connecté. La notion de domination n’y existe pas, car les différents rôles dans ces jeux de bondage changent continuellement. Wonder Woman, par exemple, est aussi souvent ligotée qu’elle ligote ses sœurs. Il n’y a pas de maître – ou de maîtresse –, pour ainsi dire, dans ces jeux. Les femmes qui s’y adonnent et s’y côtoient ne sont pas poussées par le désir de s’imposer sur celles avec qui elles habitent. Les scènes de bondage sont censées montrer l’harmonie qui se développe entre les humains si on se défait de la pulsion de domination, si on se soumet à cette autorité affectueuse dont les femmes sont championnes.

* * *

L’insistance sur la communauté est l’aspect le plus important qui distingue la version de Marston des incarnations plus tardives de Wonder Woman. Le modèle communautaire de Paradise Island sert à illustrer ce que Marston considère comme une société idéale : basée sur l’autorité des femmes, tout le monde s’y soumet volontairement à l’autre, réalisant alors une « éthique du care » où personne ne s’impose à l’autre, mais où les actions de chacun et chacune se fondent sur l’amour au sens marstonien. Dans ce contre-pied au modèle sociétal du monde des hommes, dénué des règles fondées sur la domination, l’être humain peut développer son plein potentiel. Cette civilisation avancée et pacifique peut alors provoquer une réflexion sur le statu quo de la société (patriarcale).

Certes, nous avons brièvement montré que les théories de Marston – aussi novatrices et bien intentionnées soient-elles – sont basées sur des stéréotypes créés par la même société qu’il critique. Sa vision de la puissance féminine est fondée sur un fétiche, souligne Jill Lepore62. Le créateur de Wonder Woman n’échappe pas à la tentation de sexualiser son héroïne, un fait qui peut poser problème. Pourtant, même cette représentation fétichisée du féminin est cohérente aux yeux de Marston, car c’est la sexualité qui nous incite à nous soumettre à autrui. Il affirme à cet égard : « Without a sound foundation in “sex love”, no human being of either sex can possibly submit to any social control and like it63. » Il n’est pas possible de séparer la sexualité de l’héroïne et les éléments kink (donc, le bondage) du message proto-féministe de Marston. L’erreur serait donc de se concentrer seulement sur les « contradictions » de Wonder Woman. Au lieu de souligner sans cesse qu’elle est une « tricky heroin64 », et ainsi la disqualifier, il importerait de prendre en compte la richesse de son univers et de l’analyser dans toute sa complexité.


Pour citer cette page

Maria Rosa Lehmann, « Bondage et soumission volontaire : les “liens” communautaires dans Wonder Woman de William Moulton Marston (1941-1947) », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/rosa-lehmann/> (Page consultée le 07 December 2022).