Mauvais sang

Kiev Renaud

Kiev Renaud a fait paraître un roman chez Leméac intitulé Je n’ai jamais embrassé Laure en 2016. Elle vient de terminer une thèse en littérature française à l’Université McGill.


Quand la varicelle s’est abattue sur nous, je ne me suis pas tout de suite inquiétée. Le fléau avait ses avantages : il restait maintenant des ballons dans la cour, des bancs vides dans l’autobus. Les files au micro-ondes étaient moins longues, je pouvais lever la main plus souvent. Les élèves s’absentaient un à un et je prenais des paris : qui manquerait à l’appel le lendemain.

Le sort s’acharnait sur la classe depuis un moment déjà, j’aurais dû me douter de quelque chose. Ça avait commencé par les poux. J’acceptais de garder les cheveux attachés serrés comme une punition parce que ma mère me les couperait si jamais j’étais infestée. La menace était grande : mes cheveux aux fesses sont ce que j’ai de plus beau. Depuis trois semaines elle m’inspectait chaque soir le crâne avec les dents de son peigne mordant pour débusquer les intrus aussi fins que des cristaux de sucre.

En plus des insectes qui sautaient de tête en tête, les boutons couraient désormais d’une peau à l’autre comme des billes échappées. Même si on nous avait interdit de nous fouiller dans le nez ou de partager nos collations, la contagion semblait inéluctable. Il y avait chaque jour un nouveau malade, dans un rythme lent et constant, jusqu’au jour où il y en a eu quatre d’un coup : un abat. Nous n’étions plus que dix dans la classe. Dispersés dans les rangs déserts, nous nous sommes regardés, bien conscients que nous serions les prochains.

Cela ne m’inquiétait pas particulièrement, j’avais même un peu hâte à vrai dire. J’aimais beaucoup les jours de maladie, je pouvais rester en pyjama et écouter des films toute la journée. Je n’ai finalement pas eu besoin de la varicelle pour ça : le lendemain il y a eu une tempête de neige et tous les élèves ont dû rester chez eux.

Manquer l’école est un luxe dont on ne se lasse pas. Comme je n’étais pas malade, je n’avais qui plus est aucune obligation de manger de la soupe ou de rester couchée, je pouvais faire tout ce que je voulais. Je guettais les constellations de boutons de varicelle sur mon ventre, la bouche pleine de popcorn, quand ma voisine Julianne m’a appelée pour m’annoncer que son chien venait de mourir. Pitou était vieux, il fallait s’y attendre, nos parents nous y préparaient depuis un moment déjà, mais cela m’a fait un choc : Julianne avait la varicelle, au lit depuis une semaine déjà. Pourquoi les malheurs s’acharnaient-ils sur elle ? Je n’avais jamais regardé de film d’horreur, mais j’avais des cours de religion. Les poux, la grêle, la maladie et maintenant, la mort du bétail : nous étions donc punis.

J’avais pour l’instant été épargnée de tout. Cela n’était pas très étonnant, puisque j’étais à première vue irréprochable : je finissais toujours mon assiette, je n’avais jamais rien volé au centre commercial, je n’avais jamais eu de « rapport sexuel ». Mais je ne duperais pas le destin pour toujours, il me suffisait d’un bref examen de conscience pour comprendre l’étendue de ma culpabilité : je rejetais ma sœur en jouant avec mes amies, j’avais déjà espéré que mes parents se séparent et Julianne et moi avions même tué des fourmis, l’été précédent, en détachant leurs têtes comme des morceaux de legos. Ce qui se passait était peut-être de notre faute. Elle en payait déjà le prix, mon tour viendrait. Bientôt le soleil ne se lèverait plus et les premiers-nés seraient sacrifiés. Il me fallait faire vite parce que dans ma famille, c’était moi l’aînée.

J’ai consulté la Bible offerte par ma grand-mère pour savoir comment les Égyptiens s’y étaient pris pour contrer la malédiction, s’ils n’avaient pas des trucs et astuces. Ils avaient « libéré le peuple de Dieu ». Mais quels captifs devions-nous laisser partir ? Les chiens et les chats encore en vie ? C’est alors que je me suis rappelé qu’au moment où l’épidémie avait commencé, ma classe venait tout juste d’adopter une souris qui avait fait la joie de tous : chacun notre tour, nous avions le privilège de la nourrir et de changer sa paille, sans savoir que nous étions en train d’allumer le feu de notre perte. Comment avions-nous pu être aussi inconscients ? Il fallait la laisser partir au plus vite, mais l’école était fermée jusqu’au lendemain – aucun moyen d’y entrer. Au moins ce n’était plus de ma faute.

L’eau du robinet goûtait le fer, comme notre sang condamné à couler. Pourquoi n’avais-je pas lu plus tôt ce présage ? J’ai trouvé dans le réfrigérateur un paquet de steak haché, que j’ai pressé comme de la pâte à modeler pour en recueillir le jus à peindre sur la porte d’entrée. Je me suis ensuite rendue chez Julianne, l’emballage de plastique gouttelant dans la neige, pour faire aussi une marque à sa porte. Je n’avais pas toutes les adresses, je ne pouvais pas sauver tout le monde, mais cela permettrait de nous protéger au moins pour cette nuit-là, en espérant que les autres ne soient pas abattus entre-temps, un à un, comme des chiens.


Pour citer cette page

Kiev Renaud, « Mauvais sang », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/renaud/> (Page consultée le 03 December 2022).


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