Où est Isis ?

François Hébert

François Hébert a enseigné les littératures française et québécoise, et animé des ateliers d’écriture à l’Université de Montréal. Il a dirigé la revue Liberté et fut critique de romans au Devoir. Tout dernièrement, il a signé un roman, Miniatures indiennes (Leméac, 2019), et des poèmes, Des conditions s’appliquent (Hexagone, 2019). « Où est Isis ? » fait partie d’un roman en chantier, Bleue était la neige.


Aménophis IV, alias Akhénaton quand il se déclara divin ou presque, autrement nommé Amenhotep ou Amana-Hatpa, dont la belle Néfertiti fut l’épouse royale, a inventé le logo d’Aton, assez surréaliste mais logique, d’un genre de soleil, son dieu modernisé, un flamboyant poulpe aux rayons tentaculaires qui se terminent en une douzaine de mains dont ne sait si elles sont prêtes à donner de leur chaleur ou à vous marquer de leur fer rouge.

Mon père a dessiné le logo de l’Expo 67, s’il y a un rapport, ô Thot, vous me direz.

Il ne souffle mot. Forcez-vous un peu, ô Thot !

Soit, il y en a un, Frank.

Merci, monsieur l’ibis sacré, vous me parlez enfin ! Il faut parfois les secouer, les dieux.

Pas du tout, Frank, c’est vous qui me mettez les mots dans le long bec courbe que j’ai quand je m’incarne en échassier des dieux, d’autres fois j’ai le corps trapu, j’ai le groin du babouin. Frank, je ne connais pas votre père, je ne l’ai pas connu et je ne le connaîtrai jamais. Je suis un dieu versatile, je ne suis d’aucune époque. Continuez votre histoire, moi je rame, on est là pour vous écouter, je ne sais pas pourquoi, mais je suis mandaté, j’ai des supérieurs et je suppose qu’ils doivent savoir, eux, pourquoi on est là, tous embarqués dans cette barque à baldaquin, galère ou felouque, tenus d’y être avec un inférieur de votre genre, un humain, un animal larvé. En outre, je dois noter tout ce que vous avancez de votre vie et de vos fantasmagories. Je suis le gratte-papyrus de fonction et le capitaine de la barque en même temps, et tenir la rame d’une main et le calame de l’autre est plus difficile que de marcher et de mâcher de la gomme en même temps. Continuez votre déposition, votre rapport d’activités comme au temps où vous enseigniez la littérature, Malraux sur la mort, Garneau sur sa chaise, à ce que je lis dans votre C.V.

Oui.

Holappa aussi peut-être ?

Passim.

L’ibis me vouvoie, c’est une marque de respect, c’est toujours ça de pris. J’ai une question pour lui.

Vous avez ma bio, ma biblio ?

Z’avons tout de vous, Frank.

Mon père était ambidextre, écrivait de la main droite et dessinait de l’autre. Dans le sigle de l’Expo du paternel, des petits bonshommes en forme de Y se tiennent par les mains et font le tour de la terre des hommes de Saint-Exupéry, d’où le nom donné à l’Exposition universelle, Terre des hommes, où il y eut la pyramide inversée du pavillon du Canada, le Katimavik, tenant sur sa pointe comme en équilibre, une toupie carrée. Mon père sur le tard en faisant ses patiences s’intéressa à la géométrie du nombre d’or, à cette proportion hermétique, moins dans la germination des fleurs que chez les architectes égyptiens pour les dimensions des bâtiments, les rapports entre la hauteur et la largeur et la longueur, et au calcul de la juste proportion entre le tout et les parties, le dedans et le dehors, le jour et la nuit, par des moyens simples comme par jeu avec des cordes et des nœuds.

Mon père fut de cœur et rêveur un tel pharaon.

Il y a une autre œuvre de mon père, au même mur où il me colle au sein maternel, manifestement ultérieure, mais peut-être antérieure. C’est ma mère aux yeux ronds et sombres, ouverts sur le dedans d’une âme épuisée ou affolée, et peut-être suis-je sorti de là, né de l’orbite oculaire, droit ou gauche, comme on vient au monde en sortant d’une oreille chez Rabelais. Ce fusain n’a rien à voir avec la photo des Batignolles, à la Cité des Fleurs, dans la lumière. Ma pauvre mère aurait subi des électrochocs au temps de ce fusain, je n’aurai jamais su ni quand, ni pourquoi, ni ce que ça peut faire à un cerveau, des électrodes, et au mien en particulier par la suite, par répercussion des chocs, transmission à distance spatio-temporelle des saccades.

Ma sœur en sait plus long, a souvent pleuré avec elle comme coule une roche au dégel, craquée.

Peut-être y reviendrai-je, car je la vois tous les jours, non pas la craque ni ma sœur qui faisait encore tout récemment du cidre de pommes glacées et craquées en Estrie, mais ma mère au mur, quand je m’installe à mon Dell et l’allume tôt le matin pour les électrochocs de l’écriture, avec un carré de chocolat quand j’en ai, quand il fait encore noir et que tout le monde dort et rêve de choses invraisemblables et que le cri des amis babouins de Thot va bientôt se faire entendre sur les bords du Nil avec le lever du soleil là-bas, précurseur du rugissement à l’heure de pointe matinale ici des bolides sur la 132.

Un esti d’écureuil, pour parler comme Jenny, parfois vient me voir à la fenêtre, juché sur une branche de l’hortensia, un paniculata, avec un quignon de pain chipé à la poubelle dont il aura rongé le polymère jusqu’à pouvoir s’y introduire comme un voleur, mais je me calme et nous irons, lui et moi, à la confesse, et qui nous aime nous suive, en jurant de ne plus jurer et de ne plus dénigrer l’une des créatures les plus agiles de la création, l’écureuil, le curieux animal aux gestes saccadés et à la queue frétillante. Et après la confesse, nous irons à la fesse, aux danseuses, au café Cléopâtre.

On va vraiment y aller ? Tu me niaises !

Jenny est estomaquée.

Nuance, on y alla.

En attendant le retour de ce refoulé-là ou pour le précipiter, il faut que je me renseigne un peu mieux sur l’Égypte et ses dieux et déesses.

Qui au juste est dans la barque du jugement dernier de chacun et la dirige, est-ce vraiment Thot qui note la confession de chacun, ou Maât, ou quelque scribe stipendié ? Y a-t-il des chats à bord ? Où est Isis ? Qui a une tête de faucon ou d’épervier dans leur bréviaire des morts ? Est-on déjà mort ou pas encore ?

Peut-être Ben, l’homme au crâne qui luit sous le plafonnier de la salle à manger de la maison de droite, est-il égyptologue et sait-il des choses et je n’en saurais rien, ce serait dommage.

Pour sa part, Sol construit une cabane dans sa cour. Est-ce pour un rite juif ou mazdéen, ou pour ses outils de jardinage ?

Avec ma mère, fille de Dieu, qui n’avait rien d’une Égyptienne, le courant a été coupé quand les Trois de la Trinité l’ont rappelée à eux et emportée dans leur véhicule, une grosse Cadillac évidemment noire, qui s’est envolée, après avoir déposé la dépouille dans un trou et jeté des cailloux sur le cercueil dont le bruit que ç’a fait s’entend encore dans mon cœur, jusque dans leur maison dorée parmi les étoiles au-dessus de Notre-Dame-de-Grâce, et alors mon errance temporelle a débuté sur les chapeaux de roue de mon adolescence, par ma tournée des grands ducs avec les dames de petite vertu, pardon maman, dans ma quête d’un corps féminin au Pal’s Café, pour commencer quelque part, un hiver, la fois des jambes à mon cou quand la police est entrée dans le bouge, je n’avais pas l’âge et on a pu s’esbigner, Lemerre et moi, dans la rue Sainte-Catherine.

C’était bien avant la fois plus hot du Cléopâtre de l’époque et de l’haleine parfumée à la noix de coco de Kira, la devi hindoue sur mes genoux maintenant devenus adultes et poilus, cagneux, et même septuagénaires.

Ce fut le début de mon éducation sentimentale, nous y arrivons, et pour ce qui est de la chute, j’y viendrai. On ira d’abord au Pal’s pour la poitrine astrale, où la danse contact ou lap-dance n’était pas encore inventée. On ira plus tard à Québec pour la suite, des années plus tard, et on finira à la rue, il y a des années aussi.

Vous ne direz pas, Thot, que je n’ai pas bien préparé et structuré mon topo pour la comparution.

Je ne sais pas, Frank. Vous vous tricotez une vie avec les aiguilles de votre montre, une petite laine piquante qui s’effiloche au fur et à mesure.

Magnificat, écrivait-elle à répétition dans ses lettres, ma mère, bien avant ma venue au monde, à son fiancé, le créateur déjà de céramiques et de natures mortes et même de bandes dessinées pour la revue François, mère enjoignant mon paternel potentiel d’en faire autant et de célébrer la création divine dans toute sa magnificence, dont elle était indubitablement l’une des plus humbles créatures, comme auraient pu les appeler de la sorte les plus frustres et rustes des mâles analphabètes de l’époque, quand ils se prenaient pour des dieux, par condescendance simulée, non pour les rabaisser, mais pour les taquiner, s’en gausser pour les faire rire et les séduire, la femme jouant le jeu, je le répète, et si j’insiste, c’est à cause des bananes dans de nombreuses oreilles tendues vers les ci-devant lignes, c’est pour marteler que les femmes n’étaient pas des idiotes et que ma mère a trouvé mon père beau et digne de lui faire un enfant, tout en laissant à Dieu le privilège de bénir l’union de leurs fluides.

Je suis incapable de les visualiser en train de me faire, ni de repérer dans leur alcôve la main de Dieu sur eux, tenant les vases communicants et versant les fluides.

Notre Frank ira loin, s’exclama-t-elle quand elle m’eut, ma mère.

Pauvre maman !

Et me voici, loin d’elle qui est aujourd’hui dans la tombe R490 du cimetière Notre-Dame des Neiges, et moi je suis dans mon bureau du 577 de l’avenue Oak penché sur un clavier noir aux lettres qui s’effacent, pas le clavecin des anges du poète fou de vivre aux spasmes incontrôlables, il s’agit d’un vieux Dell.

Elle avait voulu être moniale, sur les traces d’un oncle bénédictin et philosophe, avant qu’advînt mon père. Ses subjonctifs imparfaits étaient parfaits. Elle aimait César Franck, aurait voulu être pianiste, mais son pharaon de père, sénateur conservateur sous Diefenbaker et bâtonnier du roi et coureur de jupons et pêcheur de truites saumonées, ne l’autorisa point. Ma mère voulut plus tard que sa propre fille devînt moniale, c’est-à-dire ma sœur qui, en pleine révolution tranquille, refusa net. Celle-ci fumait des joints qu’elle déclarait être des cigarettes russes, dont l’odeur était très persuasive, n’était pas de sainteté, mais qui rassurèrent nos parents.

On a les parents qu’on a, ô mes enfants, c’est-à-dire qu’on a eus et qui nous ont eus, qu’on ne cessera jamais d’avoir eus. On a été eus et on est là, on n’a pas été prévenus. Ils sont encore un peu là, debout en nous, dans les ventricules du cœur comme la sève dans la fibre du bois debout. Ils auraient beau vous mettre à la porte, une partie de la maison partirait avec vous, collée à votre dos et bourrée de vos jouets d’enfant, le train HO électrique et les voitures Matchbox et jusqu’au Dumbo de tes premiers mois, quand les dents te sortaient de l’os des mâchoires et que l’éléphant de Disney te consolait de la douleur aux gencives, avec le petit chat bleu dont je ne reparlerai pas mais qui restera toujours posé sur une branche de ton arbre généalogique, comme une décoration de Noël.

Suis-je allé loin, ma mère ?

Je suis aux Batignolles, c’était il y a peu, je suis un grand garçon maintenant, je suis même vieux et j’attends une échocardiographie et la pose de mes implants dentaires. Je regarde les enfants jouer dans le sable de la petite place. Je les visualise dans une petite plaie d’Égypte, dans un sablier et du sable leur pleuvant sur la tête, sans qu’ils s’en doutent. Je les plains, s’ils pensent que la vie est un château de sable.


Pour citer cette page

François Hébert, « Où est Isis ? », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/hebert/> (Page consultée le 03 December 2022).


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