Tearoom, essai

Mathieu Leroux
Auteur et metteur en scène

Auteur
Résumé
Abstract

Auteur, performeur, metteur en scène et dramaturge en danse, Mathieu Leroux est détenteur d’un baccalauréat en interprétation théâtrale (UQAM, 2002) et d’une maîtrise en littérature française (UDEM, 2011). On lui doit plusieurs publications littéraires et traductions de romans graphiques (La Pastèque). Il est directeur de la collection théâtre à L’instant même et performe en théâtre comme en danse sur les scènes montréalaises. Parmi ses œuvres, on dénombre : Avec un poignard, Héliotrope, 2020 ; Quelque chose en moi choisit le coup de poing, La Mèche, 2016 ; « Cendré », Cartographies 1 : Couronne Sud, La Mèche, 2016 ; « DD BY », Il n’y a que les fous, L’instant même, 2015 ; Dans la cage, Héliotrope, 2013.

Le sexe anonyme est souvent imbriqué aux identités homosexuelles. L’idée n’est pas nouvelle, mais elle n’est pas dépassée non plus : alors que les bars gays ont vu leur population se dissoudre sur les deux dernières décennies et que les applications téléphoniques de sexe rapide ont facilement intégré les mœurs de consommation du XXIe siècle, les lieux publics de rencontres furtives n’ont pas perdu en popularité et sont surveillés par les autorités policières plus que jamais. Qu’est-ce qui motive l’existence de ces lieux ? Ce qui s’y passe est-il punissable et pour quelles raisons ? Pourquoi le fantasme de ces endroits perdure-t-il ? Némésis n’a rien d’une divinité ici, mais le corps policier se prévaut sans doute des pouvoirs de la déesse au nom de la morale.

Anonymous sexual encounters are often linked to homosexual identities. The idea isn’t new, but it is not a faded one either: gay bars have seen their population disappear in the last two decades or so, and social apps advertising quick sex are part of usual 21st century behaviors. But furtive encounters in public places haven’t lost popularity and are still closely monitored by police forces. What justifies the existence of these places? Is what’s happening in these locations punishable and how so? Why does the fantasy of public/random encounters still prevail? Nemesis is not thought of as a divinity here, but police forces might be using the goddess’s powers in the name of justice.


« Peut-être sais-je jusqu’où je peux aller trop loin. Mais c’est un sens de la mesure. Je le possède fort peu. Plutôt celui de l’équilibre, dont je me vante en somme, car il ne doit être que l’adresse du somnambule à se mouvoir au bord des toits1. »

Jean Cocteau

Tom

Il faut savoir qu’ils se ressemblent tous. Même visage carré au sourire permanent, mêmes lèvres pulpeuses et invitantes. Des muscles soufflés à l’excès, des vêtements trop serrés, des mamelons démesurés, un sexe surdimensionné. Avant de descendre vers la toilette publique, vous remarquez un grand brun à l’air vaguement motard : veste, bottes et casquette toutes faites de cuir. Il zieute un matelot poilu qui est déjà en érection et il lui fait signe de le suivre. Vous remarquez aussi, à la fenêtre de leur appartement respectif, deux hommes en train d’observer le manège du motard et du matelot. L’un des deux voyeurs se masturbe à distance. Vous descendez à votre tour l’escalier qui mène à la toilette. Le motard est en train d’uriner, le matelot le suit de près et défait sa braguette. Un troisième homme au look vaguement bureaucrate était déjà sur place, en attente de partenaires de jeu. Le motard et le matelot s’installent côte à côte pour uriner. Le bureaucrate les observe, puis il se joint à eux par-derrière en les attrapant par les couilles. Le motard masturbe le matelot pendant que le bureaucrate s’affaire à lui manger les fesses, puis le sexe. Le motard et le matelot s’embrassent goulûment, le bureaucrate observe avec avidité. Le matelot s’insère dans les fesses du motard, le bureaucrate manipule tout ce qui reste de disponible. Puis ce dernier demande à être pénétré par le motard alors que celui-ci continue de se faire enculer par le matelot. Alors que les trois hommes s’affairent, un quatrième approximativement constructeur arrive sur place. Il observe le trio un moment en urinant, puis il se joint à l’action en enfilant le matelot. Un jeune étudiant athlétique arrive. Il se fait attraper l’entrejambe par le constructeur et laisse tomber sa pile de livres ; le constructeur extirpe le volumineux sexe du jeans de l’étudiant et le glisse entre ses fesses. Un dandy à la peau foncée se pointe, il sort immédiatement son impressionnant sexe et se joint à l’enfilade. Un septième homme, croisement entre un motard et un pirate, arrive sur les entrefaites ; il déchire le pantalon du dandy et s’ajoute naturellement à la brochette. Les sept hommes s’enculent simultanément dans l’allégresse. Le plaisir est total et réciproque.

Ceci n’est pas un texte de fiction ; ce n’est pas une confession ou l’exposition de fantasmes spécifiques non plus. Ce passage est en fait une transposition narrative du septième numéro de la série Kake (Tea Room Odyssey2), personnage de comic book pornographique créé par Tom of Finland, paru en 1970. Le salon de thé qui est présent dans le titre – Tearoom Trade ou Cottaging ou Dogging – est une expression appartenant au jargon gay anglais qui se réfère à la sexualité anonyme à laquelle certains hommes s’adonnent dans les toilettes publiques. Bien que ses origines ne soient pas des plus précises, le terme serait lié à la langue populaire anglo-saxonne qui se rapporte parfois à l’urine en la nommant « tea »3. Internationalement réputé aujourd’hui, c’est d’abord en Amérique du Nord, particulièrement en Californie, que Tom of Finland a connu le succès. Son Kake, très codifié par les années 1970, permet, ici, une brève réflexion sur le sexe anonyme, la visibilité et la norme.

En pleine révolution sexuelle, à l’époque des émeutes de Stonewall, puis pendant l’âge d’or de l’ère disco et à l’arrivée de la pandémie du SIDA, Touko Laaksonen – « Tom » pour les intimes –, offrait des dessins pornographiques de haut calibre avec un fort penchant pour l’esthétique S.M. et un fétichisme avoué pour l’uniforme nazi4. Au centre de ses « récits » – pas de phylactères ou de texte chez Laaksonen, mais une conscience narrative évidente –, se trouvait une pléthore d’hommes semblables, tous inspirés d’archétypes masculins (policiers, pilotes, cowboys, bûcherons, etc.), tous s’adonnant aux joies du sexe spontané et anonyme (dans les bois, dans un bar ou une station-service, dans un bateau ou un avion, etc.). Tous les scénarios se valaient, tant qu’ils impliquaient un groupe et que la chose se pratiquait dans un espace public. Après des décennies passées dans un garde-robe collectif, Laaksonen proposait un art cathartique qui se branchait directement sur les désirs d’une confrérie en pleine ébullition : décomplexé, libérateur, reflet de fantasmes exhibitionnistes communs. Le machisme et la masculinité exacerbée de « l’univers Finland » servaient de réponse/pied de nez à la stigmatisation homosexuelle5 ; le créateur dira lui-même : « I wanted to show a world where gays could be freer, not so afraid6. » En mettant en scène de multiples lieux qui confrontent le privé et le public (ou le thrill de moments privés vécus dans un espace public), Laaksonen suggérait un équilibre délicat entre le besoin d’émancipation et la prudence que demandait pour plusieurs le sexe entre hommes. Avec son Tea Room Odyssey et l’utilisation des urinoirs, Tom présentait un lieu de cruising idéal : endroit discret, qui garantit la présence d’hommes, qui permet des passages furtifs et justifie l’exhibition de l’organe génital ; lieu où l’on converge facilement et d’où l’on repart en secret. La toilette publique nourrit ainsi quatre fantasmes très puissants : la clandestinité, le risque de se faire prendre, la cohabitation du « propre » et du « sale », et une forte représentation de la gent hétérosexuelle curieuse dans un contexte homoérotique.

Toilette

Lieu idéal, peut-être, mais pour qui ? Pour l’ensemble de la population, sans doute pas. En manquant délibérément de nuances, l’on peut pourtant se demander : qui est dérangé par le fait que des hommes se rencontrent dans une toilette afin de se décharger en vitesse ? En plaidant que ces toilettes sont stratégiquement choisies (éloignées des grandes foules, en retrait des zones familiales, urinoir loin de l’entrée, gonds de porte audibles, endroit connu des cruisers) ; en assumant aussi qu’à l’arrivée d’un nouvel usager dans ladite toilette, tous cessent leurs activités par crainte que le nouvel arrivant ne soit pas l’un d’eux, qu’il soit un agent de sécurité, un mineur ou quelqu’un qui passe véritablement pour uriner sans intérêt pour la verge d’un autre ; en ayant ces éléments en tête, qui peut bien être choqué par deux hommes se masturbant côte à côte devant un urinoir ? L’ordre et les règles de bienséance, bien sûr ; les valeurs traditionnelles, l’hétéronormativité, la monogamie. En somme, les fondements d’une société fonctionnelle et « normale ».

La logique derrière la décriminalisation de l’homosexualité (Angleterre, 1967 ; Canada, 1969 ; États-Unis, 2003) est construite sur deux principes qui se complètent et s’opposent en quelque sorte : l’État n’a aucun droit de législation sur la vie privée des individus, mais ledit État se doit de garder l’ordre public, de guider le sens moral et de policer la décence. En dépénalisant l’homosexualité de cette manière, avec ce message, le sous-texte est clair (et pernicieux) : soyez ce que vous voulez, tant que les notions de liberté et de plaisir sont abordées en privé – que celles-ci restent non-visibles. Dans un texte d’une grande lucidité, en réfléchissant sur la visibilité homosexuelle, Giovanni Porfido, en passant par les riches travaux de Diane Richardson (Rethinking Sexuality7), nomme cette dichotomie « liberté négative » :

This confinement of homosexuality to the claustrophobic freedom of the closet and to a ghostly public existence was based on the assumption “that ‘homosexual’ acts in public might cause offense to others. By implication, public decency and public order […] is identified with heterosexuality”8.

L’expression d’une « présence publique fantomatique » qu’utilise Porfido est juste : que le spectre de l’homosexualité habite l’espace public convient à la majorité occidentale, mais celui-ci ne doit pas être palpable, ne doit pas exister concrètement, ne doit surtout pas être fait de chair. Le manque de visibilité intervient dans la difficulté à se connaître/reconnaître (dans un groupe, dans une situation spécifique, dans la culture populaire) et accentue l’idée d’une volonté d’uniformité collective : ce qui en déroge ne devrait subsister qu’en toute discrétion. Qu’on ne se méprenne pas, la réflexion en cours n’invite pas au chaos absolu ou au sexe en public à tout prix ; c’est la « nécessité » de lieux clandestins pour les homosexuels et ses corrélations avec l’idéologie de la décriminalisation/dépénalisation qui l’anime. La question se pose : si l’homosexualité avait toujours été vue de manière égalitaire et traitée selon les mêmes paramètres que l’hétérosexualité, la pratique du sexe fugitif serait-elle aussi répandue ? Non. En effet, c’est en imposant l’effacement, la cloison et le secret que l’on invalide certaines identités, balise ce qui est faisable ou non, perpétue le mythe homosexualité/perversité ; c’est à travers ces limites que l’on définit ce qui est bien ou mal, ce qui est punissable ou non. La toilette publique devient ainsi un concept fort pour les adeptes du sexe furtif, mais aussi pour les autorités en place qui peuvent réglementer la « bonne » et la « mauvaise » homosexualité au-delà des mœurs qui régissent les espaces privés et collectifs.

Transgresser

« La transgression n’est donc pas à la limite comme le noir est au blanc, le défendu au permis, l’extérieur à l’intérieur, l’exclu à l’espace protégé de la demeure. Elle lui est plutôt liée selon un rapport en vrille dont aucune effraction simple ne peut venir à bout 9. » Devant l’ordre établi, face à des règles fixes, confinée aux normes identitaires décidées par les autres, l’idée de la transgression devient essentielle. Celle-ci sert de moteur qui bouleverse les conventions afin de mieux définir, selon de nouvelles bornes, les fondements d’un individu et de sa communauté. Alors que l’on réfléchit aux notions de liberté et de surveillance, il est inévitable (et presque cliché) d’invoquer Michel Foucault. Il est aussi très tentant de citer des centaines de passages du philosophe français tant son travail repose sur les forces qui régissent le Pouvoir et les divers concepts qui en découlent. Pour l’heure, c’est la transgression qui est riche, non pas dans l’idée première que l’on s’en fait, celle de dépasser une ligne entre le permis et le non permis, mais bien de concevoir cette ligne comme un espace entier qui est constamment franchi et refranchi.

La transgression est un geste qui concerne la limite ; c’est là, en cette minceur de la ligne, que se manifeste l’éclair de son passage, mais peut-être aussi sa trajectoire en sa totalité, son origine même. Le trait qu’elle croise pourrait bien être tout son espace. Le jeu des limites et de la transgression semble être régi par une obstination simple : la transgression franchit et ne cesse de recommencer à franchir une ligne qui, derrière elle, aussitôt se referme en une vague de peu de mémoire, reculant ainsi à l’horizon de l’infranchissable10.

Foucault suggère que la transgression n’est pleinement active que lorsqu’elle est répétée (ou aux limites d’une nouvelle occurrence) et que c’est dans cette répétition qu’elle bouscule ce qui est et ce qui n’est pas (ou ce qui est et ne devrait pas être). La toilette publique a ceci d’exemplaire en ce qui concerne l’interdit : le lieu, par sa fonction, son emplacement stratégique et son grand roulement d’étrangers, invite l’usager à revenir et à renouveler la transgression. C’est entre autres parce que la pratique vise particulièrement les homosexuels que le Tearoom Trade justifie, pour l’État, les notions de surveillance, proscription et punition, et, pour les hommes gays, celle de subversion. Réitérer cette subversion nourrit un plaisir individuel, bien sûr, mais c’est aussi une forme de résistance devant des systèmes de pouvoirs qui dictent ce qui est faisable ou non en matière de sexualité.

Le réalisateur canadien John Greyson a fait du toilet cruising, et plus généralement du sexe dans les endroits publics, un objet de fantasme et de réflexion crucial : « The sex may have been tacky, but it had been something I wanted, something I’d chosen11. » Dans ses œuvres, Greyson admet que ce rituel est un plaisir personnel en plus d’être un acte libérateur parce que non régi par la masse. Avec six films sur le sujet et de nombreuses parutions savantes et littéraires, Greyson a créé une dialectique sur les fondements du Tearoom Trade en rappelant la nécessité de la transgression à cause de la surveillance et de la pénalisation à outrance.

The surveillance of gay desire stretches back centuries, finding its mandate in the law books and religious precepts of most societies. Indeed, our knowledge of queer history would be unthinkable without the wealth of court, police and medical records, […] which “proved” our crime against nature. Surveillance indeed was usually vital, because unlike other sins or crimes, there weren’t any victims ready to squawk, only consenting parties12.

Par sa propre sexualité et par ses œuvres qui reprennent incessamment le thème du sexe dans les endroits publics, Greyson réitère l’idée de répétition amenée par Foucault afin que la nature du geste soit véritablement transgressive et qu’elle dépasse la zone du simple fantasme. Greyson privilégie l’expérience de l’urinoir comme acte érotique, mais il la conçoit aussi comme la démonstration d’une résistance politique devant les institutions qui administrent, surveillent et gouvernent.

Avec son percutant film Urinal13, le réalisateur canadien soulève en plus, avec grande poésie14, la dimension humaine derrière le Tearoom Trade : « One features a Toronto man of Chinese ancestry explaining his tearoom habits, capped by his astonishing testimony to the fulfilling de-racialization he experiences through public yet anonymous and disembodied sexual exchange (in contrasts to the racist fetishization or avoidance he encounters within the gay ghetto)15. » Pour plusieurs hommes, la fréquentation des urinoirs représente l’une des rares zones où l’âge et la race entrent peu dans les considérations érotiques alors que ces éléments sont à même les (durs) fondements de la cruise de bar ou du chat des applications téléphoniques. Au-delà de sa dimension érotique et politique, la toilette publique – sorte de lieu neutre qui n’offre pas le luxe de temps ou de la liste de critères physiques – devient un espace d’affranchissement des codes de beauté, de jeunesse et de nationalité16.

Être toléré

En 1998, le chanteur pop George Michael s’est retrouvé au centre d’un scandale surmédiatisé qui affecta non seulement la suite de sa carrière, mais le força aussi à annoncer publiquement qu’il était gay. Dans une toilette de Beverly Hills, Michael a été arrêté par le policier Marcelo Rodriguez pour s’être masturbé devant lui. Ce qui rendait l’humiliation publique encore plus outrageante, c’est que Michael aurait été incité au délit par le policier lui-même – qui aurait fait le premier pas vers le chanteur avec son sexe à la main. Après avoir purgé ses 80 heures de travaux communautaires, géré sa « sortie de garde-robe » forcée et l’inévitable tournée des médias où il devait s’expliquer, Michael verbalisait également sa colère face à l’agent qui l’avait hameçonné en manipulant la situation. Son indignation rappelle celle de Greyson17, mais aussi celle de nombreux artistes et penseurs du XXe siècle : en 1991, David Wojanorwicz écrivait, dans son fulgurant Close to the Knives, les insidieuses opérations de surveillance du corps policier sur les corps queers : « State police get lots of overtime pay lurking around interstate rest stops hoping to catch some hungry queer kissing another in the loneliness of tiled bathrooms. Some cops make it a point to step back from urinals and flash their hard dicks at a suspected queer and then arrest him when he makes a move to show he’s interested18. » Ce qui rendit la chose grotesque dans le cas de Michael est la tentative de châtiment supplémentaire de la part du policier. En exemplaire gardien de la morale, l’agent Rodriguez (hétérosexuel et marié), insulté par l’insinuation du chanteur qui le plaçait dans la position de l’instigateur en érection, poursuivit la mégastar pour 10 millions de dollars en 2002. Rodriguez ne gagna pas, mais il aura joué, à deux reprises, la Némésis par excellence : représentant de la loi qui réprouve les excès et fait payer les dépravés au nom de l’équilibre et de la Justice19.

À la suite de l’arrestation et du cirque médiatique qui s’ensuivit, la riposte de George Michael fut des plus pertinentes. Au lieu de se retirer, s’excuser davantage et gommer sa sexualité, il enregistra Outside, chanson et vidéoclip qui mettaient de l’avant son homosexualité, son penchant pour le public cruising, ainsi que l’arrestation qui aurait dû mettre fin à sa carrière. Transgression par excellence, celle-ci à la face du monde, qui affirmait qu’il n’y avait aucune gêne nécessaire, que de rester caché était futile, que délit il y aurait encore, que la norme était ennuyante et que le fait d’être toléré n’était plus suffisant. L’on insiste : la tolérance n’est pas suffisante. Elle force à joindre les rangs. Elle est un instrument de paix, mais son contraire est d’une importante légitimité : « To be intolerable is to demand that the normal, the natural and the common be challenged. To do this is not to demand inclusion, but rather to refuse to accept any operations of exclusion and erasure that make up the normal and posit compulsory sameness20. » Ces mots de David J. Getsy semblent exemplaires et constituent en quelque sorte le cri de guerre par excellence. Ils sont en concordance absolue avec cette phrase disruptive et résolument queer de Jean Cocteau : « Mais je n’accepte pas qu’on me tolère. Cela blesse mon amour de l’amour et de la liberté21. » La tolérance, l’acceptation et les règles sont, à un certain moment, insuffisantes. La tolérance conforte l’anxieux et contrôle le vicieux, mais elle refuse aussi tout déplacement, changement, désordre. Et ces éléments sont plus qu’essentiels aux notions de progression et d’émancipation.

Apôtre du vice

Il est peut-être étrange de parler d’émancipation en réfléchissant à une pratique clandestine (qui met en scène un bassin substantiel d’hommes mariés…). À une époque et dans une Amérique où l’on a fait des relations entre personnes de même sexe quelque chose de propre, de tolérable – par la désexualisation d’une Ellen Degeneres, par la performance de la famille nucléaire d’un Neil Patrick Harris, par la féminisation hollywoodienne, camp et instagrammable d’une Rupaul et de ses girls –, et par une série de mesures qui ont servi à baliser l’homosexualité, le sexe clandestin fait peut-être office de petite lumière subversive. Outre le fait qu’elle soit pour certains hommes la seule possibilité de rapports physiques en accord avec leurs préférences, à l’abri d’un mariage hétérosexuel ou de leur propre homophobie enfouie, la toilette publique se veut peut-être un vice appréciable qui illumine avec un peu de saleté l’homosexualité occidentale du XXIe siècle. Le Tearoom Trade rappelle surtout qu’être un homme qui aime les hommes nécessite encore, pour certains, l’impératif de l’anonymat, et pour d’autres, que le sexe doit parfois suggérer un espace sulfureux, une interdiction. La pratique a le mérite de dévoiler (en cachette) une diversité de sexualités, une alternative à l’expérience érotique en faisant brièvement fi de la monogamie, de la binarité et des mesures répressives que l’on impose comme s’il n’y avait qu’une façon universelle de se comporter.

Touko Valio Laaksonen (Tom of Finland), « Tea Room Odyssey », Kake, no 7, 1970, couverture.


Pour citer cette page

Mathieu Leroux, « Tearoom, essai », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/leroux/> (Page consultée le 03 December 2022).