Déjouer Némésis : sacrifices rituels dans « Les jeux à deux » d’Unica Zürn

Caroline Hogue
Université de Montréal

Auteure
Résumé
Abstract

Caroline Hogue est candidate au doctorat en Littératures de langue française à l’Université de Montréal, sous la direction d’Andrea Oberhuber. Ses recherches portent sur les rapports entre création et sacrifice dans les écritures de soi chez Unica Zürn, Antonin Artaud, Colette Peignot et Michel Leiris. Elle a participé à projet de recherche CRSH sur « Le livre surréaliste au féminin : faire œuvre à deux » (Andrea Oberhuber) et collabore actuellement au projet « Aux marges de la littérature légitime : le cas du roman de genre au féminin » (Patrick Bergeron, Université du Nouveau-Brunswick). Elle coordonne les activités de Figura-UdeM, le centre de recherche sur le texte et l’imaginaire.

Le sacrifice rituel ouvre un espace où le déferlement d’une violence instituée agit comme thérapeutique collective. En ce sens, il se présente comme une alternative à la justice régulatrice assurée par le châtiment de Némésis. L’article explore d’abord les articulations entre le sacrifice préventif et la justice rétributive. La définition du sacrifice ainsi esquissée sert de tremplin pour plonger dans l’univers sacrificiel des « Jeux à deux » d’Unica Zürn. Écrit en 1967, ce texte propose des jeux dont l’issue mortelle dévoile la corrélation entre les modes ludique et sacrificiel. Plus particulièrement, l’appareil rituel qui encadre les jeux, l’importance accordée au hasard et la gratuité de l’acte scellent le lien entre jeu et sacrifice rituel. Le jeu, par la rigidité de sa réglementation et de ses conventions, admet l’exubérance, l’extase et le délire, à l’abri de tout jugement. Ainsi, les règles des jeux de Zürn se situent au-delà des lois de Némésis.

Ritual sacrifice opens a space for instituted violence to have a collective and therapeutic function. In that way, the sacrifice is an alternative to the regulating justice assured by Nemesis’s punishment. This article first explores links between preventive sacrifice and retributive justice by studying the sacrificial universe in “Les jeux à deux,” written by Unica Zürn in 1967. Zurn’s text evokes a series of games which all end with the death of the participants; these games show the correlation between ludic and sacrificial horizons. More specifically, the games and ritual sacrifices coincide on multiple levels: through the rituals which regulate the games, the importance of randomness and the selflessness inherent to the acts. The game, with the rigidity of its rules and conventions, allows for a kind of exuberance that extends outside of the realm of judgement. The rules of Zürn’s games overtake Nemesis’s laws.


Des papiers colorés sont collés à l’intérieur d’une partition musicale dont les portées sont ornées de dessins et de notes manuscrites. Des portraits de Norma, Flavius et Pollione noircissent les pages striées, visibles derrière les petites notes noires. Les annexes de papier ajoutées aux pages musicales sont remplies d’une écriture soignée. C’est ainsi qu’on doit s’imaginer « Les jeux à deux » (1967), écrits par Unica Zürn à l’intérieur de l’album de l’opéra La Norma, offert par Hans Bellmer à sa compagne1. Plus qu’un support d’écriture, l’opéra de Bellini délimite l’univers tragique dans lequel s’inscrivent les jeux, comme si le matériau de l’écriture interférait avec l’imaginaire de Zürn. C’est la figure transgressive de Médée que Bellini récupère dans son opéra, adapté de la pièce de théâtre Norma ou l’infanticide (1831). L’opéra met en scène et en musique les désirs romantiques et sanguinaires d’une femme trahie, qui finit par substituer son propre sacrifice à celui de ses enfants. Criminelle, déchaînée, monstrueuse, Médée emblématise la culpabilité hors de tout doute. Figure mythologique meurtrière par excellence, elle outrepasse tous les préceptes moraux, animée par une colère excessive. La démesure de sa colère sans borne s’oppose radicalement au juste châtiment de Némésis, dont Médée est, en quelque sorte, le pendant négatif. C’est sur la dimension sacrificielle du scénario médéique que Zürn insiste, dans un texte qui révèle la conjoncture improbable et féconde du ludique et du tragique. La violence protocolisée dans « Les jeux à deux » se donne à lire comme une alternative sacrificielle (et non meurtrière) au jugement de Némésis. Mettant de côté la culpabilité de Norma, Zürn met au jour la possibilité d’une violence admissible. Dans le contexte du jeu, Médée n’est plus monstrueuse et la légitimité du châtiment de Némésis est remise en cause. Mortifères, les jeux esquissés par Unica Zürn se mutent en enchaînements sacrificiels, au cours desquels les participants consentent à leur fin au nom des règles du jeu. Ni Médée, ni Némésis – ni criminelle, ni justicière –, la Norma des « Jeux à deux » se réinvente à travers un code, ludique, au-delà de la justice et en-deçà de toute morale.

Je propose d’interroger les liens que l’écriture de Zürn dévoile entre le jeu et le sacrifice rituel, deux modalités de la performance qui projettent les participants hors de la justice. En effet, le terrain de jeu et l’autel sacrificiel sont à l’abri de toute punition ; ils constituent des espaces en marge, régis par leurs propres lois et qui ne sauraient exister en dehors de celles-ci. Les règles du jeu et du sacrifice accordent une place importante au hasard et à la gratuité, se distinguant radicalement de la justice punitive et du châtiment tel que l’incarne la figure de Némésis. Juxtaposée à celle de justice, la notion de sacrifice – et celle du jeu, on le comprendra – apparaissent comme des alternatives au châtiment de Némésis.

De la justice punitive au sacrifice préventif

Pour cerner un tant soit peu la nature complexe du sacrifice, je propose d’identifier d’abord, à travers un long (mais nécessaire) commentaire comparatif, quelques-unes des articulations qui unissent, mais surtout qui opposent, le sacrifice et la justice (qu’elle soit temporelle ou divine), à travers le rapprochement de ces deux formes de la mise à mort que sont le châtiment et l’immolation rituelle. La nature de la victime – et conséquemment celle du bourreau –, le lien communautaire qu’ils établissent et leur capacité à retenir une violence intestine opposent, en effet, les deux institutions. La définition du sacrifice ainsi posée servira d’ancrage théorique à partir duquel on verra saillir les points de contact avec l’idée du jeu, qui outrepasse largement le simple divertissement.

« Innocent jusqu’à preuve du contraire », telle est l’une des maximes qui assurent l’égalité de tous devant la loi, condition nécessaire à la pérennité de l’état de droit qui va de pair avec les valeurs modernes que sont « l’émancipation de l’individu, le développement de son autonomie intellectuelle et morale, le progrès enfin de l’idéal scientifique2 ». Principe régulateur de la plupart des systèmes de justice occidentaux, la présomption d’innocence persiste jusqu’à ce que la preuve de la culpabilité soit faite, hors de tout doute. Il y aurait donc une frontière stricte entre les domaines de l’innocence et de la culpabilité, seuil qui, une fois franchi, cautionne – et exige – le châtiment. Le basculement de l’innocence à la culpabilité rend légitime la sanction. Punitive, la justice institutionnalisée rejoint la figure de Némésis : elle assure une forme de régulation sociale, par l’imposition et la menace d’une violence rétributive. La justice perpétue une violence « juste » parce que proportionnelle au délit commis par le coupable. Par la sentence prononcée, le justicier vise à mettre un terme à une violence autrement impunie, potentiellement sans cesse reconduite. Or n’est-ce pas sur le principe de vengeance qu’est basé le châtiment ?

En ce qu’elles sont deux modalités de « tuer ensemble3 », Rosolato pense conjointement le sacrifice et le châtiment. René Girard voit pourtant une distinction, voire une opposition, fondamentale entre les deux opérations : le sacrifice immole une victime dans une visée préventive, et non pas curative. Là où la justice est fondée sur la contrepartie violente, le sacrifice détourne, occulte, déplace ou dissout la violence réciproque. C’est pour étayer cette logique du gauchissement que Girard fait intervenir l’idée de sacrifice comme « trompe-violence », puisqu’il « empêche les contacts directs qui pourraient précipiter la violence4 » au sein d’une communauté. En effet, le déferlement d’une violence gratuite, hasardeuse, rassemble la communauté autour d’une expérience commune, résolvant des tensions qu’on peut supposer autrement irréductibles. La victime sacrificielle devient, par une opération métonymique (et magique), porteuse des conflits inhérents à la communauté, « que le sacrifice protège de sa propre violence [puisque] c’est la communauté entière qu’il détourne vers des victimes qui lui sont extérieures5. » Si la fureur de Némésis s’abat sur les coupables en guise de punition, Mauss, Girard, Dufourmantelle et Rosolato s’entendent sur une caractéristique essentielle de la victime sacrificielle : son innocence.

La nature en partie hasardeuse de la victime émissaire sous-tend son caractère exemplaire, nécessaire à l’aboutissement de l’efficacité sacrificielle. À partir du moment où le meurtre s’inscrit dans une logique de symétrie quant à un crime commis, l’institution sacrificielle perd sa force cohésive au sein de la communauté, car cette force est liée au partage de la culpabilité. Ainsi, la culpabilité qui autorise une violence justicière est déplacée, voire renversée, dans le cadre du sacrifice : elle devient le principe unificateur de la communauté, qui choisit une victime en fonction de son innocence. Rosolato explique en ces termes l’importance du statut de la victime : « Justifier la culpabilité implique que la victime puisse être tenue pour innocente ; ce qu’on impute doit donc être suffisamment vague, venir de la rumeur publique ; il faut que sa faiblesse la livre sans merci à la force de la vindicte collective6. » La victime émissaire, qui peut se substituer à toutes les autres, est à la fois bafouée et sacralisée, « tout à la fois exalté[e] et dépossédé[e]7 » par l’opération sacrificielle. En effet, franchissant les limites du monde profane (dans lequel la justice reste cantonnée), la victime émissaire se voit chargée à la fois de « souillure » et de « sainteté », antinomie chère à Caillois, dans une réversibilité incessante entre le pur et l’impur8. Paradoxalement, la victime est transfigurée par l’acte sacrificiel, et son caractère sacré nouvellement acquis justifie la mise à mort. Le délit du coupable sanctionné par la loi justifie, d’emblée, la violence portée à son égard.

Quand une communauté est soudée par le spectacle d’une mort gratuite, « l’alliance se fonde sur l’incroyable du fait accompli, le sacrifice, sur l’incroyable d’un pouvoir postulé sur le mal.9 » Le système des lois implique une entente qui lie les membres d’une communauté autour d’un code rationnel ; l’alliance est d’un ordre tout autre. Elle acquiert sa force d’unité dans une opération, justement, fondée sur la part de mystère et d’inconnu irréductible à tout sacrifice. C’est cette alliance communautaire qui amène René Girard à penser une violence unanime – centrifuge et canalisatrice – comme antidote à une violence réciproque – diffuse et insaisissable. L’élaboration d’un espace d’investissement du différent se superposerait à un espace sacré, ouvrant vers la possibilité d’un dépassement de soi et de la communauté. Cette interruption de la continuité par « une explosion intermittente » ou « une frénésie exaltante10 » caractérise le sentiment collectif du sacré en plus d’avoir une fonction sociale essentielle : celle de réguler une violence autrement indocile. Par l’introduction de la différence au cœur du même, « cette déchirure dans la trame du quotidien ouverte par le sacrifice exige en retour que le tissu social se reconstitue autour de sa commémoration11 », précise Anne Dufourmantelle. C’est le principe de l’interruption, de la discontinuité, qui active l’efficacité sacrificielle. Si Némésis punit la démesure, les sociétés sacrificielles s’en prévalent, administrant une violence excessive instituée en tant que thérapeutique collective. La démesure scelle l’unité d’une communauté, dont les liens sont rénovés puis réaffirmés à travers l’alliance sacrificielle.

« Les jeux à deux »

C’est d’abord dans son rapport avec la démesure, contre laquelle s’élève la figure de Némésis, que le sacrifice rencontre le phénomène du jeu. L’autel sacrificiel et le terrain de jeu constituent des espaces où est autorisée une démesure programmée, une dépense intransitive d’énergie. Dans le court essai « Jeu et sacré 12», Roger Caillois entre en dialogue avec la théorie de l’historien Johan Huizinga, qui explore les échos entre le domaine du jeu et celui du sacré. Si jeu et sacré apparaissent, d’emblée, contradictoires en ce que l’un suppose une solennité que l’autre rejette, il semble que les deux sphères soient perméables l’une à l’autre, voire inféodées l’une dans l’autre13. Dérivés des rituels sacrés, les jeux conservent certaines caractéristiques, autant sur le plan de la forme que de leur fin, héritées de leur origine sacrée. La suite de ma réflexion – littéraire plutôt que sociale ou ethnologique – s’inscrira au cœur de « l’identification du ludique et du sacré14 », à partir des éléments de définition du sacrifice proposés préalablement. La ritualisation de l’espace, la part constitutive et essentielle du hasard et la gratuité de l’acte sont autant de points de contact entre jeu et sacrifice tels qu’ils sont mobilisés dans « Les jeux à deux » d’Unica Zürn, où le jeu n’a d’issue que sacrificielle (à moins que ce soit le sacrifice qui devienne ludique sous la plume de Zürn.)

« Les jeux à deux » est un texte propice à l’exploration des interférences entre les modalités du jeu et celles du sacrifice rituel. L’écriture d’Unica Zürn bascule de l’une à l’autre, imperceptiblement, entraînant le lecteur dans un espace à la fois ludique et tragique. Achevé en 1967, le court texte a été publié dans L’Homme-jasmin. Impressions d’une malade mentale15, dont la traduction française est parue en 1971, l’année suivant le suicide de Zürn. Livre composite à l’intérieur duquel se côtoient des récits de rêve, des créations anagrammatiques et des fragments autobiographiques écrits à la troisième personne, L’Homme-jasmin refuse de se laisser capter par une quelconque étiquette générique, y compris celle d’écrits asilaires. Dans ce texte qui tient de l’écriture diaristique, Zürn consigne des fantasmes, des images hallucinées et des réflexions sur l’abandon, la perte et le masochisme, causes et résultats d’une vie marquée par la maladie et l’internement dont elle rend compte par l’écriture.

La déstructuration des images du corps et le renversement des positions de victime et de coupable, d’emblée, nous mettent sur la piste d’une possible dynamique sacrificielle. Mais il y a plus. Les « Jeux à deux » proposent une série d’enchaînements rituels qui aboutissent à la mise à mort programmée et consentie des personnages. Comme l’avance Jean-François Rabain, qui aborde les jeux d’Unica Zürn en regard de sa relation amoureuse complexe avec Hans Bellmer, « extase et mort semblent culminer dans cet anéantissement16 ». La résolution dialectique rejoint l’apothéose sacrificielle, et c’est sur le plan de cette dynamique singulière que je propose de lire les jeux rituels – et sacrificiels – d’Unica Zürn. Il semble que l’espace ludique est défriché par l’écrivaine pour mettre en actes une mort fantasmée, au-delà (ou en-deçà) de toute considération morale ou éthique. Le jeu extrait les participants de la norme par la création de nouvelles conventions, perce une brèche dans l’homogénéité d’un système et, ainsi, contourne le châtiment de Némésis. Par le biais du jeu, « on est enfin transportés hors de l’existence ordinaire », dans une enclave où « concourent à la fois les vertus contraires de l’exubérance et de la réglementation, de l’extase et de la prudence, du délire enthousiaste et de la précision minutieuse17. » Le jeu, par la rigidité de sa réglementation et de ses conventions, admet le déferlement de l’exubérance, de l’extase et du délire – qui se confondent, chez Zürn, avec un désir de mort –, et ce, à l’abri de tout jugement.

Consciente de sa position marginale, Zürn se met en jeu, dans tous les sens du terme, en tant que victime sacrificielle, rejoignant la triade des exclus souvent choisis comme victime émissaire selon Rosolato : l’étranger, le minoritaire ou le fou18. Quand on la traite de folle, « elle l’accepte comme quelque chose d’évident – il lui plaît ce mot : folle. » (HJ, 43) Obsédée par sa folie, Zürn manipule les procédés de l’exclusion en dehors de toute idée de culpabilité ; le jeu sacrificiel permet de brouiller l’opposition culpabilité/innocence, qui ne tient plus dans l’imaginaire irrationnel et amoral de Zürn.

L’espace-temps du jeu sacrificiel

« Les jeux à deux » sont composés d’une série de règles (neuf, nombre qui revient continuellement dans L’Homme-jasmin), d’un prologue où sont présentés les participants des jeux (Flavius et Norma, deux amants, auxquels se joint parfois Pollione, le mari de cette dernière) et de neuf variantes des jeux à deux, qui mènent le plus souvent à la mort de la femme (à la fois Norma et « elle-même » (HJ, 228), Unica Zürn, selon la note en fin de texte). Les trois personnages des jeux à deux renvoient à la fois à l’opéra tragique de Bellini et au triangle amoureux qui unit, dans la vraie vie, Unica Zürn, Hans Bellmer et Henri Michaux. C’est d’abord l’appareil rituel de ces jeux qui permet d’en percevoir la dimension sacrificielle. Le système de règles qui configurent les « jeux à deux » délimite un espace et un temps exceptionnels pour ainsi éviter la contagion des espaces. Comme dans le cadre du sacrifice, où le sacré reste indépendant du profane par une série de précautions rituelles, les jeux à deux sont disjoints du monde habituel. La cinquième règle, par exemple, cherche à découper la périodicité du jeu : « 5. La figure symbolique des jeux à deux est le cercle ; c’est-à-dire que la durée du jeu n’a ni commencement ni fin. » (HJ, 210) Les règles des jeux à deux sont souvent paradoxales : la prescription énoncée par la règle est aussitôt niée. Élastique, la durée du jeu déborde de son cadre pour se perdre dans un temps infini. La neuvième règle rejoue l’extensibilité de la temporalité ludique, qui aboutit invariablement à la mort :

9. La règle n° 9 autorise les partenaires qui auront constamment et scrupuleusement respecté les règles à mourir ensemble sans toutefois leur accorder pour cette mort en commun plus que l’espace de temps compris entre 9 heures du soir et 9 heures du matin ou 9 heures du matin et 9 heures du soir. » (HJ, 210-211)

Cette ultime injonction, en plus d’insister sur l’importance des conventions, préfigure la mort des participants des jeux. Telle l’aboutissement d’un enchaînement rituel, la mort programmée des joueurs n’est accessible qu’à ceux qui auront judicieusement respecté les contraintes imposées. Si les règles du jeu étonnent par leur absurdité – toute heure du jour et de la nuit est propice à « la mort en commun » –, elles balisent néanmoins un temps hors du temps qui serait à la fois ludique et sacrificiel. La mort est admise à l’intérieur de ces limites précises (bien qu’insensées) qui préviennent la contagion du monde extérieur. De cette mort, régulée parce que ritualisée, sont évacuées toute intention violente et toute possibilité de contrepartie mortifère.

À la délimitation du temps du jeu s’ajoute celle de l’espace ritualisé, également nécessaire pour éviter la contagion du monde extérieur. Zürn insiste sur la singularité et l’isolement de l’espace ludique : « Ici c’est le rouge qui va rougir le blanc. Rien qu’ici. » (HJ, 220) Dans « Le jeu de la réalité sans danger », elle met en garde contre l’« aura meurtrière » (HJ, 220) qui subsiste là où les jeux ont commencé. La mise en évidence du mot « ici », en italique, puis répété, sous-entend le bornage d’un espace où le déferlement d’une violence meurtrière est convenu. Au-delà de ces frontières, le sang n’est plus versé dans une logique sacrificielle ; il perd sa pureté dès lors qu’il s’éloigne de l’espace consacré, puisque « dans le sacrifice, tout est affaire de séparation, de limites19. » Ainsi, les « Jeux à deux » sont fondés sur une cartographie vertigineuse où un tracé mouvant départage le réel de l’irréel. Zürn écrit, à propos du « Jeu des actes apparents », que « c’est un jeu méchant au cours duquel B [le participant féminin] pourrait tomber raide morte aux pieds de A [le participant masculin] si cela se passait dans la réalité. » (HJ, 225) La mort ludique reste à l’état de virtualité, alors que la menace du débordement du jeu dans la réalité semble effrayante, catastrophique. L’espace-temps du jeu est retranché du réel par des prescriptions vaines mais efficaces, et quiconque contrevient aux conventions ludiques est guetté par le péril du vrai châtiment. À l’intérieur des limites du jeu, la mort trouve son sens, elle fait partie du jeu, de même que la maladie et la folie. En effet, la transgression du code ludique met en péril les participants : « Ils n’ont encore enfreint aucune des règles du jeu, mais Flavius doit éviter de répéter le jeu de l’incorporation s’il ne veut pas mettre Norma à la merci d’une maladie mortelle et s’exposer lui-même à la folie. » (HJ, 221) Le respect des règles – même s’il entraîne la mort ludique du participant, comme dans la mise à mort sacrificielle – prévient contre le déferlement d’une violence au dehors, où « chacun est responsable de ses actes » et où « les fautes, les erreurs, les négligences se paient parfois très cher20 ». Tout fonctionne comme si Némésis n’avait pas droit de cité à l’intérieur des frontières ludiques, où les fautes sont exceptionnellement impunies.

La part du hasard

En plus de la délimitation temporelle et spatiale d’une « réalité seconde » ou d’une « franche irréalité21 », les jeux de Zürn rejoignent la dimension sacrée du sacrifice par l’importance accordée au hasard. Si Roger Caillois oppose la liberté hasardeuse propre au jeu et la rigueur que nécessite le rituel sacrificiel, d’autres ont pensé le hasard comme une condition d’avènement du sacré. Le sentiment intime du sacré naît chez Leiris de l’émerveillement face à l’inattendu, possibilité engendrée par le hasard : « Dans les jeux de hasard, l’impression de certitude, l’espèce d’inspiration qui saisit le joueur au moment où il va gagner.22 » Girard rappelle également que, contrairement à ce que la pensée moderne reconduit, les primitifs voient un lien indéniable entre manifestations hasardeuses et expression du sacré. L’institution sacrificielle met au jour ce crédit accordé au hasard : bien que le choix de la victime sacrificielle doive respecter nombre de critères, c’est sa nature arbitraire qui scelle l’efficacité de la substitution. La victime sacrifiée rassemble la communauté parce qu’elle pourrait être n’importe qui, alors que la vérité de la justice réside dans l’identité du coupable.

Dans la deuxième règle de ses jeux, Unica Zürn révèle la dimension arbitraire des participants : « 2. Les participants sont : A, un participant masculin, B, un féminin. » (HJ, 209) Les rôles que jouent Nora et Flavius (qui se substituent à leur tour à Unica Zürn et à l’Homme Blanc) leur ont été assignés de manière fortuite, si on en croit le dispositif de la contrainte ludique. Les rôles A et B sont des fonctions mobiles, dont la seule détermination préalable est sexuée. Ainsi, le personnage de Nora est le substitut de toutes les femmes, et celui de Flavius prend la place de tous les hommes. La règle suppose que l’identité des participants n’a pas d’importance ; ce sont les relations entre A et B qui sont essentielles pour mener à bien les jeux à deux. Ces relations sont fondées sur le caractère aléatoire de la rencontre : « 7. Il est important que le hasard malheureux qui provoque le “face à face” ne soit pas considéré par les participants comme une chance, mais bien comme un malheur. » (HJ, 210) C’est donc un hasard heuristique, bien que catastrophique, qui scelle le pacte entre les deux personnages.

Cette relation hasardeuse qui unit A et B, Flavius et Norma ou Unica Zürn et l’Homme Blanc se confond avec la relation qui unit le sacrificateur et le sacrifié. En effet, Norma est rapidement campée dans le rôle de la victime. Dans le prologue des jeux à deux, c’est elle qui « entend la musique interdite des druides trépassés qui éveille chez les amants le désir de la mort » (HJ, 214), présage de l’issue des jeux. Dans « Le jeu de l’incorporation », Norma est « prête à s’abandonner à sa peur comme à la mort » (HJ, 215), telle la victime élue qui consent à sa propre mise à mort. Pourtant, Norma n’est pas enchaînée dans une position victimaire, puisant une énergie sans borne dans la solennité du rituel. Si, de prime abord, l’équation « A = bourreau, B = victime » semble juste, le développement des jeux dévoile progressivement une réversibilité des rôles. Unica Zürn remet toujours en cause la sanction de la culpabilité et de l’innocence. Le cadre ludique admet la facticité de ces positions morales, où la victime est élevée, sanctifiée, dotée d’une souveraineté attribuable à toutes les femmes, grâce à l’exemplarité de Norma. La victime ne saurait susciter la pitié dans le jeu ni le sacrifice, puisqu’on « y choisit soi-même ses risques qui, déterminés à l’avance, ne peuvent dépasser ce qu’on est disposé précisément à mettre en jeu23. » C’est leur vie que Norma et Flavius mettent en jeu dans cette joute ludique, où la mort est davantage liée au désir qu’au risque.

Le lendemain de « L’ultime jeu », qui a vu périr les deux amants (A et B), maintenant confondus dans un seul et même rôle, « il règne dans Romantica un sentiment de culpabilité et de fureur » (HJ, 226). Cette culpabilité partagée succède au rituel sacrificiel des deux amants, l’alliance ressentie par la communauté est scellée par la mort, en partie hasardeuse, des victimes consacrées. Jean-François Rabain observe que « la recherche d’une indispensable unité semble aimanter [“Les jeux à deux”]24 », unité possible grâce à la mise en spectacle d’une mort en commun.

La gratuité de l’acte

Le respect des règles et la substitution des rôles sous-tendent une caractéristique ontologique du jeu : sa « gratuité ». Le châtiment rétributif puise sa raison d’être dans un rapport de symétrie par rapport à l’offense commise. Jamais gratuit, le châtiment est perpétré en réponse à un délit préalable. Contrairement au jugement rationnel ou moral, « le jeu n’a pas d’autre sens que lui-même », et « c’est […] pourquoi ses règles sont impérieuses et absolues : au-delà de toute discussion25. » Le jeu n’existe que par son intransitivité et par la nature immotivée de la dépense qu’il encoure. Le jeu, activité improductive par excellence, est dépense pure26. Dans « Les jeux à deux », le caractère absolu du jeu exacerbe des sentiments contradictoires, inadmissibles dans la vie réelle. Le seul but des jeux de Zürn est d’atteindre l’absolu de la vie, qui se dissémine éventuellement dans la mort ritualisée. Dans « Le jeu de la dangereuse irréalité », la béatitude ressentie par les amants atteint un paroxysme parce que le jeu lui confère une indépendance quant à la vie, garde intact la décharge de l’effet provoqué. « Quelque chose d’indestructible » confère une intensité à l’effet ressenti, hors de toute logique productive. L’espace absolu du jeu permet de ressentir « l’Avant-tout-commencement, le Sans-fin » (HJ, 222).

En tant que forme pure, le jeu est une « activité qui trouve sa fin en soi27 ». Occultée par le déroulement ludique, la vraie fin est perdue de vue par les participants, dont l’existence est consacrée entièrement, l’espace d’un moment, au nouveau code. Coupés de leur vraie fin, « désir de la mort, joie de la vie se mêlent effroyablement dans les yeux des amants sans avenir. » (HJ, 226) Détachés du continuum de la vie individuelle et de toute idée de progrès, les amants ressentent avec une proximité effrayante la précarité de leur vie, devenue accessoire de jeu. Participant volontairement à une partie qui se solde par la mort, Flavius et Norma assujettissent leur vie aux règles absolues d’un jeu mortel.

La volonté de participer au jeu semble en être une condition essentielle. Le jeu suppose une activité libre « à laquelle le joueur ne saurait être obligé sans que le jeu perde aussitôt sa nature de divertissement attirant et joyeux28. » C’est ici que les jeux d’Unica Zürn rompent avec la norme ludique. Si les protocoles mortifères énoncés dans « Les jeux à deux » sont attirants, grâce à la fusion des corps qu’ils laissent miroiter et à la mort extatique qu’ils promettent, ils sont loin d’être « joyeux ». Norma et Flavius s’y prêtent, attirés par la force presque magnétique que ces jeux exercent, mais les personnages ne semblent pas complètement libres. Sous couvert d’un jeu dangereux, c’est à la tragédie des corps manipulés qu’on assiste. En effet, l’apparente liberté du jeu contraste avec les multiples internements subis par Unica Zürn – à Wittenau, à Sainte-Anne, puis à Maison-Blanche – et relatés dans L’Homme-jasmin. La contrainte ludique employée comme dispositif d’écriture se substitue aux nombreuses contraintes qui régissent la vie asilaire. Par le jeu, Unica Zürn assouplit le cadre institutionnel et se projette dans un espace de gratuité et de liberté, où le corps consent à sa métamorphose.

« Les jeux à deux » sont le point d’orgue d’une écriture d’ailleurs sans cesse tentée et tourmentée par le jeu. Quand elle se fait arrêter par la police berlinoise, Zürn y voit un jeu (HJ, 35) ; à son arrivée à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, « elle s’amuse à ce jeu » (HJ, 137) qui rappelle les arts du cirque ; alors qu’elle refuse de manger la nourriture infecte de l’institut, on l’autorise à aller dans la cour où elle invente un « jeu merveilleux » (HJ, 141). Le jeu devient un moyen de l’imaginaire pour appréhender et pour mettre en ordre une réalité coercitive dont elle est la victime. Le code ludique qu’elle invente lui permet de faire basculer, momentanément, les rapports de pouvoir qui ont cours dans l’internement, et de domestiquer la violence subie. Ainsi les jeux d’Unica Zürn rejoignent-ils la fonction première du sacrifice selon Girard : catalyser la violence pour en réduire le champ d’action et la contagion. En se mettant complètement, intégralement en jeu, Unica Zürn s’extrait de la vie normale pour se projeter dans un autre possible dont elle invente les règles. Si le jeu aboutit toujours à la mort, c’est une mort à laquelle elle consent, évidée de toute logique vengeresse ou oppressive. Cette mort « ludique » qui clôt les jeux à deux, rejoint, on l’aura compris, la mort sacrificielle. La mort déguisée en jeu s’élève comme une défense contre tout système fondé sur la raison – l’institution judiciaire ou sanitaire –, puisque la mort gratuitement perpétrée dans le cadre du jeu ne peut être interprétée à l’extérieur de celui-ci.

La définition de l’institution sacrificielle a servi de point de départ à cette réflexion ; il convient de la terminer avec une définition synthétique du jeu. Dans Homo ludens, Johan Huizinga circonscrit la notion en ces termes :

une action ou une activité volontaire, accomplie dans certaines limites fixées de temps et de lieu, suivant une règle librement consentie, mais complètement impérieuse, pourvue d’une fin en soi, accompagnée d’un sentiment de tension et de joie, et d’une conscience d’être autrement que dans la vie courante29.

La lecture des « Jeux à deux » révèle les convergences qui unissent jeu et sacrifice. Les « limites fixées de temps et de lieu » dessinent les frontières du terrain de jeu et celles de l’autel sacrificiel, frontières qu’officialisent les rituels. La « fin en soi » du jeu trouve écho dans la mort intransitive de la victime sacrificielle. Cette « conscience d’être autrement que dans la vie courante » reconduit la dialectique du sacré et du profane, où le domaine du jeu défriche un réel singulier comme le sacrifice isole le sacré. L’écriture de Zürn dévoile cette porosité essentielle entre l’un et l’autre. C’est la règle « librement consentie » d’une mort ritualisée que s’impose le personnage de Zürn, évitant de tomber aux mains de ses oppresseurs : parfois les hommes, policiers, médecins ou amoureux, parfois l’injonction de la maternité imposée aux femmes, parfois l’institutionnalisation psychiatrique. Dans tous les cas, c’est à une norme à laquelle il lui est impossible ou douloureux de se conformer qu’Unica Zürn échappe par la mise en jeu du sacrifice dans l’écriture. C’est, en quelque sorte, au châtiment de Némésis qu’elle se soustrait par le déferlement d’une violence extatique, régie par une loi « impérieuse » qu’elle seule connaît. Si la colère de Némésis est toujours juste, destinée à rétablir un équilibre essentiel, la violence dont Zürn est à la fois l’objet et le sujet ne saurait servir une cause, si ce n’est d’ouvrir un espace fantasmatique hors de toute règle rationnelle. Se plaçant volontairement dans la position de victime d’un système punitif, Unica Zürn se réapproprie une légitimité perdue grâce à ces jeux. Elle puise à même sa position d’opprimée les règles d’un jeu ultime, dont elle seule est le maître. Par ce jeu, qui délimite une enclave où culpabilité et innocence n’existent plus, Unica Zürn déjoue les lois de Némésis.


Pour citer cette page

Caroline Hogue, « Déjouer Némésis : sacrifices rituels dans “Les jeux à deux” d’Unica Zürn », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/hogue/> (Page consultée le 03 December 2022).