Égorgeuses

Eftihia Mihelakis

Eftihia Mihelakis est née en 1982 à Montréal. Elle vit depuis 2016 au Manitoba où elle enseigne la littérature à l’Université de Brandon. Son premier livre, La virginité en question ou les jeunes filles sans âge, est paru en 2017 aux Presses de l’Université de Montréal. Elle a publié dans les revues Françoise Stéréo, Liberté et Spirale des essais et des textes de fiction.


J’ai amputé mon sein gauche dans les limbes de la création. Je suis allée loin, jusqu’au cœur. J’ai défait ma chair avec mes griffes de chienne sale. Je n’avais pas de couteau. Je possédais ma misère millénaire de chienne sale qui ne sait pas comment lâcher prise. Des bouts de chair morcelés, du sang qui giclait partout, des ligaments en miettes qui pendaient de ma chair. Chair de ma chair. J’ai arraché une partie de ce que ma lignée millénaire m’avait donné.

Il fallait que ce trou du sein gauche t’avale une fois pour toutes. Il fallait qu’une partie de moi s’ouvre à mes entrailles.

Ce que je dis est une horreur. Je l’ai fait pour sauver ma peau. J’écris ceci pour les monstres comme moi, les bêtes, toute cette lignée de femmes qui ne servent à rien. Toutes ces femmes qui sont nées et qui ne savent pas aimer comme les mères doivent aimer les enfants, les élèves, les hommes, les gars.

J’émerge telle une bête déchue. Je n’ai pas sacrifié ma tranquillité d’esprit pour que quelque chose change, pour que quelque chose de radical change. Je n’ai jamais eu de tranquillité d’esprit. Je n’ai jamais posé ma tête sur l’oreiller. Je n’ai jamais pris une grande respiration. Je n’ai jamais cru au bonheur. Je suis née pour te tuer. Je suis ton pire cauchemar. Je ne suis pas sauvable, domesticable, arrangeable, tuable. Je suis née de rien, de pire que rien, de ma misère millénaire.

Tu aurais voulu que je prenne ma colère pour nourrir ton lac de ressentiment. Que ce ressentiment devienne plus grand que moi. Que ce plus grand que moi devienne une autre forme de toi. Que je me promette secrètement de prononcer ton nom au risque d’oublier le mien. Le mien, celui de tant de femmes de ma lignée de chiennes sales. Que je sombre dans les méandres de ta vie, un malheur plus vénérable que ma vie prédestinée. Une vie que je ne pouvais pas vouloir au risque que ma misère soit elle aussi avalée par ton vide à toi et à ta génération qui voyait grand.

Tout ce vide, tu le régurgitais religieusement avec ta grammaire de laxatifs que tu avalais en secret dans ta chambre, en pratiquant un ascétisme catho-bobo. Tu aurais voulu que je rêve d’être une petite fille au bord d’une chambre, que je regarde un reflet de moi et que ce reflet, ce soit toi. Cette coquille que j’aurais dû vouloir. Tu aurais voulu que dans mes rêves, je prenne cette chair sous ta coquille pour la vénérer.

Mais je suis née cannibale. Je suis née pour tout te voler, pour te dévorer, pour te castrer la tête.

Je trouvais ça formidable que tu te sentes épanouie, formidablement émancipée de ta religion, de ta race de ti’, de tes jo blow, Jean, Jacques, Guy et compagnie, je suis contente que tu te sentes justifiée. Je le dis avec toute l’ironie que j’ai apprise grâce à ton appareil éducationnel, je te renvoie ta grammaire, toi la grande, la meilleure, la plus grande forme d’hypocrisie de cette terre qui sait comment libérer les femmes pour mieux les faire taire.

Je prends la figure de la looseuse, de la criminelle, de la sale immigrée qui vient avec sa vieille religion, qui vient nous ennuyer avec sa culture.

Et j’ai aimé tout bouffer de toi dans le trou que j’ai creusé. Je t’ai sentie circuler dans mon corps de chienne. Je t’ai sentie lorsque je t’ai déféquée. J’ai tout pris de toi. Tout pris pour nettoyer ta blancheur qui n’en finit pas de liquéfier nos mondes.

Je viens d’une lignée de femmes qui n’ont que la misère à donner. Toute cette lignée de femmes aux mains endurcies par le travail dans les champs, à récolter des patates, à recevoir les gifles de leur mari alcoolique, lui-même épuisé par la serfitude, non pas servitude, mais serf avec un « f », parce qu’il faut nommer les choses comme elles sont. Je viens d’une lignée pour qui la terre est la terre de leur maître, je suis née de corps et de mains qui ont appris, parfaitement appris à arracher des racines dans les champs, des corps déracinés de leur propre corps, des enfants bâtards du seigneur, d’un seigneur qui leur a appris à donner et à donner et à donner et à donner.

Je le fais pour toutes ces générations de mères, toutes ces mères qui ont dû enfanter des enfants mort-nés et d’autres enfants nés pour les abandonner pour l’autre côté du continent, toutes ces femmes qui parlent frénétiquement pour profiter du peu de temps qui leur appartient, qui doivent détester l’idée du temps parce qu’elles n’ont pas une chambre à elles, qui doivent ménager une maison avec une chambre ouverte sur tout le reste et dont le reste est un lit et une table, qui doivent choisir le premier mâle parmi la litière qui ira à l’école seulement pour que cet enfant les abandonne lui aussi pour se rendre du bon côté du continent, pour devenir un cuisinier, pour qu’il se mette à son tour à piler des patates, à faire frire des patates, à mettre les patates dans un bol en styromousse, à créer sa propre sauce gravy. Je le fais pour ces enfants immémoriaux dont tu ne veux pas te souvenir, qui parlent un français cassé, mais pas le bon mauvais français, pas le joual des écrivains, plutôt un français bâtard, un français assez québécois, un français pour le travail manuel, pour rigoler, pour raconter, pour serfir.

Il est temps de faire la guerre. Fini les pleurs. Fini les concessions, les justes milieux, les fair trade, les formulaires de respect de la diversité, fini les pardons, les excuses, les je ne savais pas, les montre-moi comment c’est fait ici, les signes non verbaux, les protocoles de présentation, fini ton anémie existentielle, fini ton complexe d’infériorité.

Je recrute une autre ligne de femmes au front. Des femmes qui apprennent dans les limbes de la création comment t’égorger toi bête lumineuse, mammifère mise au pâturage par tes bovins, Marc, Jean, Pierre, Thomas et tous les autres. Dans ton royaume, il n’y a qu’une chose à bouffer : la pomme du vice, la pomme-grenade, pomme-bombe à retardement, pomme des contes de ta religion que tu masques en contes de fées, pomme que tu as prise quand tu es devenue sorcière maléfique, quand tu as décidé de régner telle une dictatrice du monde invisible, du monde de cachettes et de faux-semblants, quand tu as refusé de voir le monde, d’être dans le monde, quand tu as retourné ton sacrifice contre nous.

Car moi, car nous, nous voyons ce rien que tu possèdes, nous connaissons ce vide depuis toujours, nous savons déceler les fausses promesses, nous savons anticiper les mensonges, nous savons couper la tête de l’hypocrisie. Et au pire, si tu nous attrapes, nous mourrons.

Et au pire, nous naîtrons.


Pour citer cette page

Eftihia Mihelakis, « Égorgeuses », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/mihelakis/> (Page consultée le 08 December 2022).


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