Rachilde et la décadence de l’Amazone

Vicky Gauthier
Université du Québec à Chicoutimi

Auteure
Résumé
Abstract

Vicky Gauthier est docteure en lettres et chargée de cours à l’UQAC. Sa thèse, Le roman monstre ou la poétique du fantastique du monstrueux moral chez Rachilde, a porté sur l’étude de l’œuvre romanesque de l’écrivaine française, sous l’angle de la sociologie du texte et de son inscription générique dans un fantastique fin-de-siècle. Elle a publié plusieurs articles, entre autres, dans Voix plurielles et poursuit ses recherches sur les romans de femmes en France de 1900 à l’entre-deux-guerres.

Tandis que le stéréotype de la femme fatale domine cette littérature essentiellement masculine et misogyne, où elle n’est qu’objet de désir insaisissable et dangereux – plutôt que véritable sujet –, l’écrivaine française Rachilde, née Marguerite Eymery (1862-1957), propose quant à elle une héroïne décadente bien différente de ses collègues masculins, une héroïne à part entière – avec une conscience, des opinions, une histoire, bref, une existence qui lui est propre. Sorte d’hybride entre cette femme fatale mortifère et le célibataire esthète fin-de-siècle, elle est une amazone étrange, tout aussi excentrique et dangereuse par sa lutte constante contre la société et ses valeurs bourgeoises pour acquérir sa liberté, liberté difficile à atteindre pour une femme au XIXe siècle et même au début du siècle suivant. À travers un survol de l’œuvre romanesque de Rachilde, une typologie de cette amazone décadente, unique en son genre pour l’époque, sera esquissée ainsi que ses traits constitutifs. 

The femme fatale stereotype dominates essentially masculine and misogynistic literature, in which she is nothing more than an object of elusive and dangerous lust, rather than a real subject. And yet, the French writer Rachilde, born Marguerite Eymery (1862–1957), offers readers a decadent figure quite unlike her male counterparts; she is a full-fledged heroine with a conscience, opinions, a back story and—in short—an existence of her own. As a sort of hybrid between a menacing femme fatale and the fin-de-siècle aesthete bachelorette, she is a strange Amazon, rendered again more eccentric and dangerous by her constant battle—against society and its bourgeois values—to acquire her freedom, a freedom that relates more broadly to the hard-won fight for women’s suffrage beginning in the 19th century, continuing to the following century. Accompanied by an overview of Rachilde’s novels, the article will offer a typology of this unique and decadent Amazon as well as her constituent features. 


Je hais tous les hommes, je ne veux pas faire l’amour,
Je veux faire la guerre.1

La littérature décadente a donné naissance à un héros emblématique : le célibataire esthète, excentrique et misanthrope2, qui a rapidement marqué l’imaginaire littéraire ; pensons aux célèbres Dorian Gray et Des Esseintes. Qu’en est-il de ses protagonistes féminins ? Tandis que le stéréotype de la femme fatale3 domine cette littérature essentiellement masculine et misogyne, où elle n’est qu’objet de désir insaisissable, potentiellement dangereux et passif – telle L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam –, plutôt que véritable sujet actif, l’écrivaine française Rachilde4, la seule ayant pratiqué inlassablement cette esthétique au cours de son imposante carrière (alors que tous l’ont délaissée au fil du temps et des modes), propose une héroïne décadente bien différente de ses collègues masculins, une héroïne à part entière – avec une conscience, des opinions, une histoire, bref une existence qui lui est propre. L’archétype rachildien est une créature hybride entre célibataire esthète et femme fatale insensible et mortifère : elle est une Amazone cultivée, étrange pour la société dans laquelle elle gravite et dangereuse tant par sa violence que par sa lutte constante contre la société et ses valeurs bourgeoises afin d’acquérir sa liberté – bien qu’elle soit difficile à atteindre pour une femme au XIXe siècle et au début du siècle suivant. Ainsi, à travers un survol de l’œuvre de Rachilde, qui considérera à la fois ses romans connus et méconnus, cet article esquissera une typologie de cette Amazone décadente unique en son genre pour l’époque, et ce, à la lumière des thèmes proposés pour ce numéro : pouvoir, sacrifice et communauté. En dernier lieu, une brève analyse du Meneur de louves sera effectuée, puisqu’il s’agit du seul roman de Rachilde présentant une communauté de femmes.

L’une des particularités de la littérature décadente est la réappropriation détournée et souvent pervertie des grands mythes de l’Antiquité (Narcisse, Pygmalion, Aphrodite, etc.). Celui de l’Amazone n’y fait pas exception et se voit revisité par la psychologie sociale de la fin du XIXe siècle nourrissant, entre autres, une haine du sexe féminin. Conséquemment, l’Amazone de la mythologie – « fill[e] de déesse […], réputé[e] pour [sa] nature guerrière et [s]es comportements masculins, […] pratiqu[ant] la ségrégation ou la soumission des mâles5 » –, sous la plume décadente, prend des airs monstrueux, fantastiques même, et devient alors la sœur « des ogresses, des sorcières cannibales, des déesses aux cultes cruels, des femmes au vagin denté, des fortes mariées qui malmènent leurs maris pendant leurs nuits de noces, des filles au corps empoisonné […], voire de celles qui épuisent les hommes par leurs exigences érotiques6. » Dès lors, la reprise de ce mythe semble servir un objectif didactique précis visant à « montrer du doigt la monstruosité d’une société inversant les valeurs mâles », à surveiller « tout commencement de rébellion contre l’ordre mâle7 » et, le cas échéant, à remettre ces femmes à leur place. Il va de soi que l’Amazone rachildienne est, elle aussi, teintée par cette esthétique décadente misogyne faisant d’elle une menace sociale réelle ; néanmoins, son croisement avec le célibataire fin-de-siècle – « être de la négation et de l’anormalité en tant que nuisance, inutilité et impossibilité sociale8 » – et la femme fatale décadente lui donnent une dimension étonnamment revendicatrice, voire iconoclaste, et ce, malgré les penchants réactionnaires et misogynes de sa propre créatrice. Nathalie Prince énonce quatre éléments constitutifs au célibataire fin-de-siècle : s’agissant « régulièrement, [d’]un personnage presque toujours identique – masculin, solitaire, souvent reclus [et] souvent cultivé9 », le célibataire est à la fois misanthrope, misogyne, misogame et, souvent, monomane. « Déçu par les amours terrestres10 », il est à la recherche d’un nouvel Éros et inquiète par sa vie de casanier sédentaire, car, sans femme et sans enfants, à quoi peut bien s’adonner ce célibataire marginal et asocial dans son huis clos ? L’espace intime devient le lieu idéal pour expérimenter toutes sortes de pratiques inédites et étranges, puisqu’« il est celui qui érotise sa solitude et qui cherche des choses à aimer11 ». Et c’est bien ce qu’on trouve à l’intérieur des romans de Rachilde : des héroïnes narcissiques, cultivées, en quête d’un amour pur, et recluses dans un chez-soi hétéroclite et révélateur quant à la nature de celles-ci12.

Rachilde et ses amazones de papier

Femmes au physique androgyne à l’attitude virile et guerrière, ayant un rapport à la sexualité hors normes et – le plus souvent – détestant farouchement les hommes, les héroïnes rachildiennes partagent une proximité frappante avec l’Amazone de la mythologie : pensons à la célèbre Raoule de Vénérande de Monsieur Vénus, adepte de chasse et d’escrime, se travestissant en homme et asservissant Jacques pour son bon plaisir, ou encore à Marcelle Désambres de Madame Adonis, aussi adepte de chasse, qui « n’[a] jamais aimé les hommes, [car] ils sont si bêtes et si brutaux. [S]on mari [l]’en a dégoûtée pour le reste de [s]a vie13 ». « [B]izarre, forte ou même virile [et] n’accusant pas de seins possibles14 », Marcelle, par son travestissement en homme, entretient une relation amoureuse avec Louise, dupe jusqu’à ce qu’elle voit son corps agonisant. Enfin, l’épisode où Mary Barbe de La Marquise de Sade est vêtue en génie de la guerre à l’occasion d’une parade militaire interpelle directement l’Amazone mythologique ; il montre aussi la soif, encore au stade embryonnaire, de la jeune fille pour la domination et la violence, traits tout à fait typiques de l’Amazone.

Plus encore, l’Amazone de Rachilde se répond d’une figure antique bien particulière : toutes ses héroïnes invoquent, à différents degrés, la déesse romaine de la chasse Diane. Sœur d’Apollon, née quelques instants avant lui, Diane est témoin des douleurs de l’enfantement et rejette violemment le mariage, choisissant donc de rester vierge. Cette déesse célibataire semble être une figure toute désignée pour la décadence, en tant que proto-Amazone refusant le rôle genré qui lui est prédestiné par son sexe. Pourtant, elle n’apparaît nulle part dans les ouvrages dédiés à la littérature de cette période : Évanghélia Stead, dans Le monstre, le singe et le fœtus (2004), n’en fait aucunement mention ; Prince, quant à elle, omet non seulement la déesse lorsqu’il est question des figures antiques prisées par la décadence, mais rejette aussi l’existence de tout personnage célibataire féminin (qui serait autre chose que simple objet de désir et de mort15). Figure d’Amazone surprenante et inédite au sein d’une décadence prônant plutôt l’objectivation de la femme, la déesse chasseresse Diane est disséminée un peu partout dans l’œuvre de Rachilde, prête à être débusquée : on la trouve tantôt sous forme de statues et de toiles (Nono, La Virginité de Diane), tantôt convoquée lors de descriptions physiques (Monsieur Vénus, La Haine amoureuse, La Marquise de Sade, Madame Adonis16), sans compter toutes celles qui refusent le mariage (L’Amazone rouge, L’Animale, Son printemps, Les Rageac, Nono) ou bien le remariage (L’Autre crime, La Jongleuse, Madame Adonis, Madame de Lydone, assassin) – à la suite du décès de l’époux –, faisant directement écho à Diane et à son choix délibéré du célibat. Cette déesse est un topos important et original de l’œuvre de Rachilde, allant de pair avec sa figure d’Amazone, notamment pour son attitude guerrière et virile, mais aussi pour son refus de procréation, de mariage, dénominateur commun unissant l’ensemble de ses héroïnes.

Quel que soit leur âge ou statut, les Amazones de Rachilde ont ce caractère d’exception, auquel s’ajoute une beauté hors des canons esthétiques reconnus, et semblent appartenir à un autre monde, à un autre temps et à un ailleurs déconnectés du présent et de la société, telles des anomalies à la fois étranges et irrésistibles. Dans Madame de Lydone, assassin, on dit du personnage éponyme qu’elle « était hors du temps, des conventions et de l’existence normale17 ». Dans La Jongleuse, la veuve Éliante Donalger est décrite comme étant « à la fois très chez elle et très en dehors de tous les mondes18 ». Ce faisant, leur conception de l’amour ne peut être contemporaine : « très seul[es] de [leur] espèce19 », celles-ci « n’entend[ent] pas la passion ordinaire20 » et vouent un culte à la Beauté et à la Volupté. Insatisfaites de l’amour socialement admis – où l’homme, vite repu, ne se préoccupe guère de sa compagne, condamnée à être « l’éternelle inapaisée21 » –, elles critiquent cette inégalité du plaisir masculin et féminin ainsi que la fugacité des sentiments amoureux de l’homme. De fait, les Amazones rachildiennes chercheront sans relâche « l’infini du plaisir22 », quitte à être seules avec un vase, telle Éliante, pratiquant l’onanisme avec ledit objet :

Mais ce n’est pas le but, le plaisir ; c’est une manière d’être. Moi, je suis toujours…heureuse. Je voulais vous mener ici pour vous prouver que je n’ai pas besoin de la caresse humaine pour arriver au spasme… Il me suffit d’être… [C]ar je porte en moi le secret de toutes les sciences en ne sachant qu’aimer. […] Pour que ma chair s’émeuve […], je n’ai pas besoin de chercher un sexe à l’objet de mon amour ! je suis humiliée parce qu’un homme intelligent pense tout de suite à…coucher avec moi… […] Quelle confiance peut-on avoir dans cet homme qui passe ? Vous ne passerez pas chez moi… […] Un frisson ? Ce n’est pas beaucoup pour celle qui est le frisson incarné ! Une flamme ? C’est trop peu pour une qui est toute la fournaise23 !

Certaines préféreront plutôt le saphisme (Madame Adonis), la zoophilie (L’Animale), le sadisme (La Marquise de Sade, Monsieur Vénus), etc., bref toute pratique sexuelle narcissique stérile. Cette appropriation du plaisir par les Amazones de Rachilde, sous l’égide de leur culte à la Beauté et à la Volupté (où l’homme est presque complètement évacué par cette préséance du spasme féminin), mène à un rejet complet des valeurs bourgeoises, piliers de la société qu’elles menacent : mariage, procréation, famille. Renée, à l’instar de ses sœurs Amazones rachildiennes, explicite la domination qui sous-tend le mariage, en inadéquation totale avec son besoin d’indépendance et de liberté :

Je n’ai jamais eu de mère auprès de moi, mon père me traite en garçon, comme il peut, sans s’occuper de mes délicatesses de femme, et moi, je vais dans la vie comme je veux sans lui rendre aucun compte. […] Si on me fait la cour, je prie mon père de renvoyer l’insolent…tout de suite…je n’attends pas. Lui non plus ! D’instinct, je méprise le mariage parce que je ne trouve aucun homme digne de moi et que – trouverais-je… l’élu – je ne voudrais pas reconnaître un maître quelconque chaque jour, chaque nuit. J’ai vingt-trois ans, mon cœur ne sent rien de particulier quand on prononce le mot amour24.

Les veuves rachildiennes, survivantes de leur premier mariage, telles Éliante, Marcelle, Marie-Louise et Sylvie (L’Autre crime), refusent tout autant de s’y resoumettre : 

[J]e ne veux point me remarier, mon cher enfant, j’ai passé l’âge…il faut que je demeure libre. Je tiens à courir aux heures que je choisis, sortir seule, fuir souvent l’endroit que j’habite, parce que je suis un peu sauvage, il faut que j’aille à l’aventure selon mon caprice d’ancienne bête élevée à quatre pattes. […] [J]e ne veux plus d’un mari, parce que c’est trop lourd, et je ne veux pas d’un amant parce que… J’ai charge d’âme ici25.

Si mariage il y a, fatalement, cette tentative de normalisation sociale (ou sacrifice) sera destinée à mal tourner pour ces Amazones déchues26. Tout compromis réalisé par l’Amazone rachildienne visant à entrer dans le rang la mènera nécessairement à sa fin. Il n’y a que Mary qui accède à la liberté grâce à l’union maritale au sein de laquelle elle se pose en bourreau (et non en victime), ce qui lui permet ainsi d’y survivre27. Plus encore, Mary résume parfaitement l’idéologie rachildienne à laquelle souscrivent, de façon plus ou moins consciente, ses sœurs et convoque par le fait même la position de la déesse Diane en ce qui concerne la maternité et le mariage :

Trèves de préambules mystiques. Ce que vous voulez, je vous le donnerai tout à l’heure. Auparavant, j’ai des conditions à vous poser. […] Je vous aimerai davantage demain, ce sera mon devoir, mais ne comptez pas sur une passion désordonnée, j’ai l’horreur de l’homme en général, et en particulier vous n’êtes pas mon idéal. […] Si je vous accepte […], c’est que je tiens à m’affranchir de la tutelle de mon oncle. Vous êtes ma liberté, je vous prends les yeux fermés… […] Louis, je suis décidée à ne pas vous donner d’héritier […]. [C]ar je ne veux ni enlaidir ni souffrir. De plus, je suis assez, EN ÉTANT, et si je pouvais finir le monde avec moi, je le finirais. […] Ma mère est morte là, Monsieur, en mettant mon frère au monde ; moi je ne veux pas mourir de la même manière, et, en supposant que je ne meure pas…je ne veux pas subir la torture d’un accouchement. […] Je vous dis cyniquement : je ne veux pas être mère, d’abord parce que je ne veux pas souffrir, ensuite parce que je ne veux pas faire souffrir. C’est mon droit […]. Je ne connais pas de puissance humaine capable de me faire fléchir28 […].

« Anim[é]e par les pires pulsions destructrices et représent[ant] une menace pour la nation29 », Mary, cette fougueuse Amazone à la volonté de fer, fait prévaloir sa liberté et ses besoins avant toute chose – en parfaite corrélation avec le culte du moi (promu par la figure du célibataire), qui domine de plus en plus en cette fin de siècle, mais rare chez un personnage féminin de la littérature décadente de l’époque. Ainsi, c’est bien ce qui caractérise le pouvoir de l’Amazone rachildienne, son refus obstiné de remplir ses devoirs sociaux d’épouse et de mère30, ce qui l’amène souvent à (ré)agir violemment. N’y a-t-il pas plus inutile, dérangeant et angoissant pour une société misogyne qu’une femme refusant son rôle de reproductrice afin d’acquérir une certaine indépendance ?

Bien que Rachilde reconduise cette image d’Amazone dans ses romans, l’écrivaine, qui a toujours refusé à son endroit toute catégorisation (femme, auteure, féministe), n’a cessé de se montrer critique envers son propre sexe et tout mouvement d’émancipation de la femme31, ce qui peut expliquer, en partie, cette dualité antinomique de ses héroïnes : d’un côté, l’envie de briser les carcans sociaux calcifiés ; de l’autre, l’aigreur, l’amertume et le cynisme que rien ne changera. Par conséquent, les deux derniers aspects caractéristiques de l’Amazone – sacrifice et communauté – sont liés l’un à l’autre chez Rachilde. Ses héroïnes ne se posent nullement en tant que revendicatrices pour les générations de femmes à venir ni ne cherchent à s’unir à d’autres pour lutter contre cette société, préférant plutôt leur lutte solitaire de « recluse[s] libre[s], [de] religieuse[s] émancipée[s]32 ». Et c’est bien cette absence de communauté qui nuit à l’Amazone de Rachilde, louve solitaire, autre parmi les siennes ; menée par un narcissisme, un individualisme typique des personnages célibataires fin-de-siècle, elle échoue dans sa quête de liberté. S’excluant tant géographiquement que communautairement, elle en vient donc à se sacrifier – souvent par suicide –, faute de ne pas avoir de place où (sur)vivre pleinement et librement, plutôt que de se soumettre.

Le Meneur de louves : apax rachildien ?

Un roman se distingue des autres par la présence surprenante, et extrêmement rare chez Rachilde, d’une communauté de femmes et mérite d’être étudié plus attentivement : Le Meneur de louves, œuvre préférée de l’écrivaine avec sa Tour d’amour33. Librement inspiré du récit historique de Grégoire de Tours (peut-être est-ce la raison d’être de cet apax rachildien ?) et se déroulant au Ve siècle, il met en scène un berger, Harog, témoin, une nuit, du viol collectif de la princesse Basine, fille du roi Chipélric. Ce dernier confie la déshonorée à Harog afin qu’il l’escorte au monastère de Sainte Croix à Poitiers. Cloîtrée, révoltée et détestant les hommes, Basine tente de renverser le pouvoir en place, aidée de Harog, amoureux d’elle34, d’une trentaine de ses sœurs nonnes et de la princesse Chrodielde, sa cousine, elle aussi enfermée contre son gré. Leur révolte se termine par la mort de Harog, assassiné par Boson-le-boucher, engagé afin de combattre pour la cause de Basine et Chrodielde. Au terme du roman, les princesses mérovingiennes sont défaites : Basine, « presque folle, quitt[e] le soir même la demeure de Radegunde […] pour prendre au hasard un chemin de forêt, suivie de Méréra [la louve de Harog], hurlant à la mort35 » ; Chrodielde quitte aussi le monastère pour habiter une terre donnée par le roi.

S’il s’agissait d’une occasion en or pour Rachilde de montrer une communauté de femmes solidaires faisant front commun contre le pouvoir en place, l’écrivaine a opté pour une tout autre avenue, réitérant plutôt les leitmotivs décadents du faux-semblant et de la femme fatale dangereuse. En effet, la sororité des nonnes révoltées du monastère, menées par ces princesses Amazones, s’effrite rapidement. Leur motivation à s’unir contre l’abbesse Leubovère afin de destituer cette « marchande de blé36 » prolétaire ne peut être, d’ailleurs, plus élitiste et narcissique : seules nobles du monastère, les princières cousines se plaignent de ne pas recevoir les égards dus à leur naissance et à leur rang, et de mener une existence miséreuse (leurs cheveux ont été coupés, leurs habits et logis sont pauvres, etc.). Basine et Chrodielde fomentent alors une rébellion soutenue par leurs sœurs religieuses, rébellion qui ressemble davantage à une lutte de classes. « Illuminée par une vision guerrière », prête à « mordr[e] ceux qui [la] baiseront [et à] crever les regards de ceux qui [l’]ont vue » et ayant « l’envie de tuer37 », Basine commande à Harog, qui s’est introduit dans le monastère, de rassembler gens d’armes et chevaux afin de les aider à reprendre leur dignité et leur liberté perdues et, ultimement, de s’approprier le titre d’abbesse. Pour ce faire, Harog mobilisera, en guise d’armée, une centaine de voleurs et de scélérats.

La dissension se fait sentir au cœur même de cette microsociété de femmes, que le conflit armé et sanglant ne fera qu’accentuer, en dressant davantage ces princesses Amazones l’une contre l’autre : « Déjà les deux femmes se mesuraient des yeux, sœurs de communion devenues rivales devant le succès de leur orgueilleuse entreprise » ; « Les deux cousines se traitaient maintenant en ennemies, se reprochant mutuellement leur orgueil et surtout leur secret désir de domination sur les hommes qu’elles commandaient, chacune jalouse de l’autre38. » Mais, avant même que la révolte des nonnes s’entame véritablement, cette opposition entre Basine et Chrodielde est déjà manifeste dans leur apparence physique et se parachève sur le plan moral, car celles-ci ne sont pas de la même trempe ni habitées par le même feu, malgré leur parenté. Par conséquent, c’est bien Basine qui incarne dans le roman la véritable Amazone archétypale rachildienne (aspects androgynes, attitudes guerrières, rejet des valeurs sociales et de l’amour socialement admis, célibat, etc.) non seulement par son allure de « louve blonde » et au physique « d’ange-garçon », mais aussi (et surtout) par sa conception autre de l’amour (pur et platonicien) et son « feu intérieur39 » – à l’instar de l’Amazone Éliante, prêtresse « heureuse toute seule, les bras bien croisés sur [s]a poitrine, les cuisses jointes hermétiquement, avec le sourire des vierges qui communient40 ». Sa cousine, bien que dépeinte positivement (caractère guerrier, de puissance et de noblesse), ne ressemble pas à Basine et fait montre d’une féminité beaucoup plus appuyée, ce qui est, chez Rachilde, un signe de vice. « Superbe créature de trente ans, très brune, plus pleine de hanche que sa cousine [et] à la bouche cramoisie41 », Chrodielde, cette Amazone factice et trompeuse, laisse présager par son corps sa réelle nature de « louve en chaleur42 » aux appétits multiples (les hommes, le pouvoir et la richesse – elle n’hésite pas à piller le monastère), ce qui l’amène à se métamorphoser au fil du roman en une femme fatale, puisqu’elle va à l’encontre de l’archétype de l’Amazone rachildienne posé par Basine. En privilégiant ses ambitions personnelles et en écoutant ses pulsions (autre vice condamné par Rachilde, chez qui « on ne couche pas43… »), Chrodielde est plutôt une Salomé réclamant à ses hommes – tous sous l’emprise de son charme – la tête coupée de l’abbesse Leubovère. Ce n’est donc pas anodin si cette « princesse impudique44 » prend rapidement et aisément le commandement de cette armée de scélérats et de voleurs, avec qui elle partage sa couche – est-ce par affinité morale ?

À l’instar des mythes de l’Antiquité revisités par la littérature décadente, le récit historique de Grégoire de Tours relatant cette célèbre révolte des nonnes du monastère de Poitiers est tout aussi détourné par Rachilde : « peut-être le chef-d’œuvre de la romancière[,] on y retrouve les sexualités perverses, les violences exquises, les floraisons maléfiques chères à Rachilde (et aux “décadents”). On peut en goûter l’heureuse conjonction de temps troublés, de personnages tourmentés et de soifs rédemptrices45. » Plus encore, l’écrivaine y ajoute un héros créé de toutes pièces, Harog le berger, qui sauve in extremis la vie de l’abbesse et qui, expié de ses péchés, se convertit au christianisme ; elle donne une plus grande place à la princesse Amazone Basine, tout en réduisant considérablement l’importance historique de Chrodielde. Elle devient, sous sa plume, un personnage délétère, mené par la luxure, la jalousie et les appétits de grandeur, trahissant volontairement sa cousine et ses sœurs nonnes pour assouvir ses pulsions sexuelles, ce qui cause, au final, la faillite de leur noble révolte. Le Meneur de louves montre qu’il faut se méfier des autres et de ce que l’on voit – Harog, bien que « vo[yant] la nuit mieux qu’un oiseau de proie46 », ne voit pas (ou pas bien) ce qu’il faut, et c’est ce qui lui coûtera ultimement la vie47. De fait, Rachilde y multiplie les faux-semblants : les soldats du père de Basine n’ont que faire de leur allégeance au roi et violent sa fille ; quoique « farouchement chaste48 » et moralement vertueuse, Basine demeure souillée par l’outrage qu’elle a subi et se laisse prendre dans un triangle amoureux avec Harog et Chrodielde, faisant échouer irrévocablement sa quête de liberté ; sa cousine Chrodielde n’est une sœur Amazone qu’en apparence, agissant et trahissant selon ses envies ; même la relique de la Sainte Croix, donnant son nom au monastère, est « absolument fausse », faisant dire à son évêque Marovée que le « monastère est maudit depuis de longues années49 ». Le Meneur de louves réitère donc les motifs rachildiens d’individualisme, de défiance et de misanthropie, et ce, malgré sa prémisse qui semblait, de prime abord, fort différente par rapport au reste de l’œuvre de l’écrivaine. Il témoigne du danger à s’unir, puisque la nature humaine (viciée et vicieuse) veillera toujours à la réalisation de son propre dessein au détriment du bien commun. Rachilde expose de façon pessimiste la fin de l’Amazone, sa décadence, en montrant qu’une solidarité entre femmes est une chimère à ajouter au bestiaire de l’époque.

Force est de constater que l’écrivaine décadente a adapté et féminisé le personnage du célibataire fin-de-siècle, en lui attribuant, par exemple, sa misanthropie et son narcissisme ; simple objet dans les textes de l’époque, le personnage féminin – souvent confiné au rôle réducteur de femme fatale – devient un véritable sujet sous la plume de Rachilde, une Amazone s’appropriant le droit d’être et « [d’]agi[r] en individu[, en] exception50 ». Selon Pierre Samuel, « l’amazonat [est à voir comme] un phénomène de résistance [à] la soumission des femmes à des patriarcats totaux51 ». De fait, en présentant une Amazone seule, isolée de la société, indépendante, libre et douée d’un appétit sexuel jugé étrange et se répondant de la déesse Diane, Rachilde subvertit au sein de sa fiction le rôle social de la femme auquel elle résiste par le rejet de ses devoirs féminins fondamentaux (mariage, procréation, famille). Néanmoins, sa soif de liberté, narcissiquement revendicatrice, expose les effets néfastes du culte du moi poussé à son extrême, tandis que son isolement ainsi que son refus de faire partie d’une quelconque communauté pouvant l’aider à mener à bien ses combats l’amènent in fine à sa propre asphyxie. L’Amazone rachildienne, malgré sa parenté avec celle de la mythologie, n’était pas taillée pour faire la guerre avec ses sœurs, tenant davantage d’une louve solitaire unique et, surtout, fin-de-race. Cette position intenable et contradictoire52, Rachilde la partage avec ses Amazones de papier. À la fois prise au piège par ses positions idéologiques catégoriques, sa pratique d’une littérature désuète et impopulaire au fil du temps et, surtout, son statut de femme auteure au sein d’une époque foncièrement misogyne, Rachilde présente une ambivalence identitaire complexe difficile à saisir : l’usage de pseudonymes, le travestissement en homme, d’abord autorisé par la préfecture, et, même, la poursuite de l’écriture, bénédiction sollicitée auprès du maître, Victor Hugo, montrent qu’être écrivaine, même après Madame de Staël et George Sand, est encore et toujours une affaire d’anormalité à la fin du XIXe siècle dans une tension entre être de la partie, tout en étant autre. Ainsi, la rupture de l’identité féminine traditionnelle, qui se poursuivra au XXe siècle, est déjà bien présente, et ce, à plusieurs niveaux, chez Rachilde, celle « qui marqua son époque plus que les manuels d’histoire littéraire ne veulent bien le dire53 ».


Pour citer cette page

Vicky Gauthier, « Rachilde et la décadence de l’Amazone », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/gauthier/> (Page consultée le 08 December 2022).