La sororité amazonienne, entre utopie et dystopie : genres du mythe dans Le Repos de Penthésilée de Natacha Michel et Les Assoiffées de Bernard Quiriny

La sororité amazonienne, entre utopie et dystopie :

genres du mythe dans Le Repos de Penthésilée de Natacha Michel et Les Assoiffées de Bernard Quiriny

Ariane Ferry
Université de Rouen Normandie

Auteure
Résumé
Abstract

Ariane Ferry est professeure des universités en Littérature comparée (université de Rouen Normandie, France) et membre permanent du CÉRÉdI – EA 3229. Spécialiste de mythocritique et de réécritures, elle travaille en diachronie de l’Antiquité à la période contemporaine. Avec Sandra Provini, elle porte depuis 2016 un projet intitulé La Force des femmes, hier et aujourd’hui. Pour ses publications, voir <http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/main/?ariane-ferry.html>.

L’histoire moderne de la réception du mythe des Amazones révèle sa bipolarité du point de vue du genre, le mythe masculin d’exclusion des femmes du champ social et politique cohabitant avec un mythe féminin d’émancipation. Certaines œuvres font entrer en tension les deux pôles d’un scénario où le cauchemar des uns est l’idéal des autres, où l’utopie émancipatrice se dévoie en une gynocratie contraire aux aspirations individuelles (N. Michel), voire totalitaire (B. Quiriny). Ces deux dystopies actualisent le mythe pour décrire des communautés de femmes identifiées, ou identifiables comme Amazones, à travers leur histoire et leurs récits de fondation, leurs croyances, leurs relations aux hommes et aux enfants, mais aussi la façon dont elles vivent ensemble (organisation politique et sociale, sexualité), représentations dont l’article interroge l’inscription axiologique, notamment au prisme de la valeur amazonienne qu’est la sororité.  

The reception modern history of the Amazons myth reveals its bipolarity from the point of view of gender, the male myth of women exclusion from the social and political field coexisting with a feminine myth of emancipation. Some works bring tension to the two poles of a story where the nightmare of the ones is the ideal of the others, where the emancipatory utopia devolves itself into a gynocracy opposite to individual aspirations (N.  Michel), even totalitarian (B.  Quériny). These two dystopias actualize the myth in order to describe women communities, identified, or identifiable as Amazons, through their history and their foundation narratives, their beliefs, their relationships to men and children, but also the way they live together (political and social organization, sexuality), all representations whose paper questions the axiological inscription, especially to the prism of the Amazonian value of sorority.


Les mythes ont-ils un genre, dans la double acception du terme ? En France, la question a été soulevée par un certain nombre de comparatistes pour la première acception1. Véronique Gély, rêvant à « un dictionnaire générique des mythes littéraires2 », concluait à la difficulté d’une telle entreprise, la plupart des mythes se développant dans plusieurs genres et médias, comme l’illustrent aussi les précieux recensements de The Oxford Guide to Classical Mythology in the Arts, 1300-1900s qui offre une entrée « AMAZON3 » et une entrée « PENTHESILEA4 ». Même non exhaustif – et incomplet si l’on s’intéresse à la période récente –, ce répertoire témoigne d’une sous-représentation du roman « amazonien », par rapport au traitement du mythe dans les arts visuels, la poésie et le théâtre. Ne sont mentionnés, pour le XXe siècle, que Die Insel der grossen Mutter oder das Wunder von Ile des Dames de Gerhart Hauptmann (1924) et Les Guérillères de Monique Wittig (1969), traduit en anglais en 1971. Malgré les difficultés méthodologiques qu’elle pose, la question de l’articulation d’un mythe avec les genres littéraires où il s’actualise est pertinente, notamment pour le mythe des Amazones qui se déploie aux marges du monde grec dont il met en cause les fondements, comme il semble être très présent dans des sous-genres romanesques tels que la fantasy, d’abord minorés par l’institution universitaire, mieux étudiés aujourd’hui dans le monde anglo-saxon et en France. Le réinvestissement de la figure de l’Amazone profite actuellement de plusieurs phénomènes : le recyclage massif des personnages, récits et mythes antiques dans la fantasy, la science-fiction et le fantastique5 ; la réévaluation critique et la réécriture, parfois révisionniste6, des mythes et grands textes hérités de l’Antiquité ; la réévaluation par les historiens de la participation de femmes armées à différents conflits ; la montée en puissance des revendications féministes.

Les deux romans examinés ici relèvent de genres littéraires favorisant l’invention de mondes et de situations hypothétiques, mais envisageables car inscrits aux marges de notre réalité, et invitant le lecteur à reconsidérer son monde au prisme d’une expérience imaginaire inquiétante où se reconfigure le mythe amazonien. L’une est une fiction post-apocalyptique, écrite dans le contexte de la guerre froide et de la course aux armements, mais aussi de la montée en puissance des revendications féministes – jusqu’à la guerre des sexes –, où de modernes Amazones tentent de survivre ; l’autre, une uchronie dystopique aux accents de farce, dont le postulat est que les femmes ont pris le pouvoir au Benelux depuis plusieurs décennies. Écrits à trente ans d’écart, Le Repos de Penthésilée (1980) de Natacha Michel7 et Les Assoiffées (2010) de Bernard Quiriny8 fabriquent des univers fictionnels dans lesquels les femmes se sont séparées des hommes pour former une communauté féminine aux dimensions variables : un groupe nomade de quelques milliers d’individus ; un État replié sur lui-même où les hommes sont dominés, asservis, mutilés, éliminés. La sororité, comme mode de relation entre femmes et comme éthique, y est représentée de manière ambivalente, constituant tantôt un modèle social utopique mais contraignant, tantôt un modèle fortement dystopique (dès lors qu’il est associé à un régime totalitaire) à partir desquels les liens entre hommes et femmes sont donnés à voir dans une perspective critique que le choix générique de la dystopie « hyperbolise » et radicalise. Mais on peut également se demander si les mythes, en tant que récits élaborant et structurant les imaginaires collectifs, sont genrés et de quelle manière9. Quand le mythe des Amazones met en crise un ordre social fortement genré, quand il s’achève par un dénouement ruinant l’autonomie des femmes, est-il masculin ou féminin ?

Les Amazones, mythe masculin versus mythe féminin

Dans son introduction à Réalité et représentation des Amazones, Sylvie Steinberg rappelle que, pour l’école anthropologique française, le mythe des Amazones a été un « mythe d’inversion10 » où se cristallisait le cauchemar des cités grecques. « L’exclusion des femmes : un rêve ; la sécession des femmes : un scandale11 », résume de manière lapidaire Nicole Loraux dans Les Enfants d’Athéna. Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, où elle consacre un chapitre à Lysistrata d’Aristophane, cherchant à comprendre ce qui « faisait rire les Athéniens » dans cette intrigue fondée sur une « incongruité » ne pouvant trouver sa place que dans la « parenthèse institutionnelle » de la performance, parenthèse menaçant d’autant moins l’ordre établi que « l’installation des femmes sur une Acropole de théâtre12 » s’achevait par le retour des femmes au foyer13. La fable des Amazones relèverait alors d’une mythologie masculine légitimant l’enfermement des femmes et l’inégalité des droits entre les sexes. Structurée en deux temps, elle fait d’abord imaginer et redouter diverses formes d’émancipation féminine : sécession ou grève du sexe ; armement des femmes et combats contre les hommes ; gynocratie ; contrôle de la reproduction pouvant aller jusqu’à l’élimination des enfants mâles. Le deuxième mouvement est celui d’un retour à l’ordre patriarcal impliquant la soumission ou la destruction des Amazones : Dionysos les extermine à Éphèse et à Samos ; Thésée les écrase à Athènes ; Penthésilée est abattue par Achille devant les murs de Troie chez Quintus de Smyrne, une victoire que Heinrich von Kleist lui arrachera dans sa tragédie achevée en 1807 et qui a constitué, pour Natacha Michel, une œuvre séminale mais n’est que partiellement l’hypotexte de son roman14.

Si le mythe amazonien peut apparaître, dans ses multiples variantes antiques, comme une construction imaginaire et idéologique masculine légitimant la domination des hommes, il a suscité des interprétations plus nuancées du point de vue de ce qu’il dit des relations entre les sexes15, et surtout, il a connu, au cours de l’histoire de sa réception créatrice, des inflexions idéologiquement éloignées de ce qui prévalait dans le monde grec, jusqu’à devenir un mythe d’émancipation que les femmes se sont approprié. Mythe d’inversion par rapport à la réalité sociale tout en étant conservateur dans ses mises en œuvre et ses usages référentiels, il serait devenu ce que qu’on pourrait appeler un mythe féminin de projection, destiné à faire valoir un nouvel ordre social reposant sur des valeurs comme la sororité et un idéal communautaire ayant pour socle l’indépendance des femmes par rapport aux hommes. Au XXe siècle, la reconfiguration du mythe amazonien, en particulier dans la littérature et les arts d’inspiration féministe, et sa transformation en un mythe féminin émancipateur valorisant la sororité et la solidarité entre femmes ont accompagné les transformations sociales, tout en suscitant la production de récits où pouvait se dire l’homosexualité féminine. Il serait toutefois réducteur de ne considérer que le mouvement de conversion d’un mythe masculin d’exclusion des femmes du champ social et politique en un mythe féminin d’émancipation. La diversité idéologique des actualisations du mythe incite en effet à la prudence16. On aurait, plutôt, un pôle masculin et un pôle féminin d’un même mythe structurant un espace imaginaire où le cauchemar des uns est l’idéal des autres, où l’utopie émancipatrice est réversible en dystopie : le mythe masculin d’exclusion des femmes du champ social et politique n’a pas en effet été remplacé par un mythe féminin d’émancipation, le mythe fonctionnant de manière bi-genrée. Pour interroger cette double interprétation du mythe dans quelques-unes de ses actualisations contemporaines, j’ai fait le choix d’examiner deux fictions polyphoniques qui en font résonner les deux voix, la masculine et la féminine. Le mythe actualisé par Michel et Quiriny est projeté dans un temps qui n’est pas celui du lecteur, futur proche ou présent parallèle, pour décrire des communautés de femmes identifiées, ou identifiables, comme Amazones, à travers leur histoire et leurs récits de fondation, leurs croyances, leurs relations aux hommes et aux enfants, mais aussi la façon dont elles vivent entre elles, représentations dont il conviendra d’interroger l’inscription axiologique.

Penthésilée, « ni engendrée par l’homme, ni rachetable par lui ». Rencontre avec Achille

Le Repos de Penthésilée de Natacha Michel, écrivaine, philosophe, activiste et militante proche politiquement d’Alain Badiou17, nous laisse imaginer un monde dont le paysage urbain et les structures politiques ont volé en éclats après une guerre atomique éclair. Des Amazones, groupe politique apparu dans le contexte de la montée du péril nucléaire et conduit par Penthésilée, y survivent en communauté nomade selon un idéal de sororité résistante. Natacha Michel, dans le texte d’auteur qui ouvre le roman, pose que, dans le mythe, « [l]es femmes guerrières […] symbolisent souvent la barbarie. Venues toujours d’ailleurs elles refusent de rejoindre les camps constitués, elles déferlent et s’écrasent pour renaître » (RP, 1). Marginalité inquiétante et violente sont ainsi les repères immédiats de l’un des personnages principaux du roman, Pierre Indemini, lorsqu’il demande à Uranie, jeune femme à peine entrevue « dans une Europe qui se prépar[e] à la guerre » (RP, 35), aussitôt aimée, qui elle est. Le mot obtenu en réponse fait remonter en lui ces souvenirs :

[…] les Amazones commençaient à faire parler d’elles. Jaillies du temps présent comme d’un fond reculé de l’histoire, couvertes de dévastations auprès desquelles le Cut up men américain faisait effet de bluette, ayant tenu la une des massacres non identifiés, défrayant le bulletin, insaisissables, multiformes, poussant la ruse jusqu’à n’être qu’une, qu’on appelait de ce nom (dont les écrits inondaient les librairies minuscules, les étalages et les bouquinistes spécialisés), Pierre jusqu’à très récemment les avait pris pour des brigands femelles […]. (RP, 35)

Il se surprend à trouver belle Uranie, alors que « [p]ar un préjugé bien ancré, l’activiste restait virago » (RP, 33). L’histoire d’amour de Pierre et d’Uranie, dernière histoire avant la catastrophe devenue emblématique, occupe une centaine de pages au cœur de l’œuvre et s’organise en six tableaux rétrospectifs s’achevant sur la disparition d’Uranie et réunis dans une partie intitulée « Le musée des Amazones ». Mais le Repos de Penthésilée s’ouvre avec l’évocation de la « guerre18 », ou plus exactement du monde d’après le déchaînement des bombes, où des villes soufflées ont laissé « leur fossile immédiat » (RP, 6). Des Amazones à cheval, Prothoé l’éclaireuse et l’amante de Penthésilée, Méroée, leurs compagnes, des « enfants de guerre » (RP, 170), filles et garçons mêlés, se frayent un chemin entre des blocs de HLM, un reste de métro, qui forment un « compost d’endroits19 » (RP, 9). « La guerre a deux ans », rappelle le narrateur avant de préciser la situation des Amazones dans le conflit, prises entre des « ennemis jumeaux », Est et Ouest, avançant « de halte en halte », « évitant jusqu’aux partisans » qui évoluent dans la même zone barrée de la carte, « proches d’eux pourtant […] par un refus commun d’obédience aux puissances », « élevant leurs enfants, dans de brefs répits, leur donnant des concentrés de vie, de tendresse de savoir » (RP, 9). Elles sont, écrit Alain Badiou, l’un des rares à avoir chroniqué le roman, des « errantes ralliées à elles-mêmes20 », n’ayant plus comme repère, dans ce monde défait et précaire, qu’une identité féminine à laquelle il s’agit de donner forme à travers des rites, des récits, une mémoire partagée par la communauté qu’elles ont constituée contre le désastre du monde. Ne leur restent que des « boutures de civilité » (RP, 15) qu’elles tentent de replanter à chaque arrêt. Et une « histoire unique » (RP, 15) :

Celle d’un homme, d’une femme, de leur amour conservé dans toutes les mémoires, amour ultime, dernier connu et que tous croyaient le premier. Tous, au-delà d’elles par la crainte qu’elles inspiraient, et elles qui ne s’en savaient pas la source, connaissaient par cœur chaque épisode, chaque péripétie, chaque aventure. (RP, 15)

La communauté des Amazones apparaît au sein de cet environnement mouvant comme un lieu d’éducation et de préservation de la civilisation, organisé autour de l’hôpital, mais surtout du musée établi sous la tente de Penthésilée, où est déposée « la légende que favorisait cette troupe » de « terribles guerrières » (RP, 15), sorte de « mythe » (RP, 15), « dernière épopée » qui est aussi et paradoxalement « histoire intime » (RP, 16). Ces nouvelles Amazones ont fait sécession et vivent avec les enfants nés et conçus avant la guerre21, filles et garçons, comme les hommes vivent entre eux désormais, et notamment ces partisans que le lecteur rencontre dans la dernière partie du roman – ils comptent parmi eux Achille, Ulysse et Pierre Indemini. Lucides quant à l’imminence de la catastrophe, elles ont agi dans une logique de survie, recyclant l’ancien tombeau d’Agamemnon à Mycènes en un souterrain dont elles ne savent pas s’il sera efficace contre les bombardements, expérimentant des cultures invisibles – stratégie qui pourrait s’inscrire dans la mouvance écoféministe (terme créé en 1972 par Françoise d’Eaubonne22, intellectuelle féministe opposée au nucléaire)23. Penthésilée est celle qui a appelé les femmes à prendre les armes et à tout quitter, celle qui a suscité les premiers ralliements et créé la communauté de Mycènes, celle autour de qui d’autres femmes se sont agrégées après la catastrophe : la fondatrice du groupe devenu horde errante.

Le récit-cadre reprend lorsque s’achève le sixième tableau, « Pierre perdant Uranie, Uranie morte ou vivante », récit de la séparation non voulue d’un homme et d’une Amazone, couple fragile d’amants, figure utopique de la réconciliation des sexes. Le lecteur découvre le camp des partisans, où court la nouvelle, incroyable, de l’arrivée des Amazones. « Nous avons faim. Donnez-nous des vivres contre des bons. Et nous repartirons » (RP, 166), déclare sobrement Penthésilée aux partisans réunis, dont certains savent que, dans ses rangs, il y a des sœurs passionnément aimées qu’ils ont encouragées quand elles sont parties24, comprenant leur projet, mais ne se remettant pas de leur départ, de ces cinq années de dissidence : « Le rêve à peine chiffré d’une fraternité entre hommes et femmes que voilent les amours incestueuses était devant eux. » (RP, 164) Les autres reconnaissent l’épouse divorcée, l’ancienne compagne, la confrontation faisant revenir le « détail odieux », les « scènes, torts, accusations » (RP, 166). Hommes et femmes se considèrent, tandis que le narrateur décrit en focalisation interne Penthésilée, inconnue fantasmée par ces hommes en furie solaire, effrayante, épuisée ou triomphante lors de son appel aux armes, son histoire et celle des dix mille femmes armées cheminant à travers l’Europe, les « campements introuvables de sa République itinérante » (RP, 167). Mais elle est ailleurs : « Ni engendrée par l’homme, ni rachetable par lui » (RP, 168), écrit Natacha Michel, forte parmi des compagnes, avec Prothoé à ses côtés, « dont on disait qu’elle partageait le sort » (RP, 167), compagne de lutte et amante. Le mythe masculin et le mythe féminin des Amazones s’opposent dans l’écart creusé entre les représentations et attentes masculines à propos d’elles, et ce qu’elles sont à elles-mêmes. Séparés des femmes, sans espoir de réconciliation, les hommes contemplent cette « tentative d’exister qui venait battre contre eux, vaincre ou perdre sans recours » (RP, 169) avec respect, comme Pierre comprend qu’elles sont des « femmes que la guerre avait rendues à elles-mêmes » (RP, 180). Dans ce « royaume féminin » (RP, 169), Penthésilée, « Reine et Présidente » (RP, 172) – ainsi la nomme Achille – est une parmi ses sœurs, toutes ces « femmes venues de l’humanité […] sans autre territoire que leurs rangs à perte de vue sur la plaine, sans autre substance que leur identité » (RP, 169).

Or cet équilibre sororal fondé sur le partage de maigres ressources et d’un projet commun va être menacé par l’irruption d’Achille, dressant « devant elle les signes de l’ancienne virilité dans une sorte d’innocence de leur usage déchu » (RP, 173). Certain pour sa part d’une différence radicale entre hommes et femmes, Achille propose à l’Amazone de se joindre aux débats sur la situation militaire contre des vivres. Pour Prothoé, toute participation serait un retour dans le rang et la fin de leur liberté ; même refus chez Ulysse qui n’a en tête que l’idée de faire arrêter Achille. Alors que l’opposition entre les camps se radicalise, une attaque extérieure a lieu, précipitant partisans et Amazones dans une bataille chaotique où Achille et Penthésilée vont combattre et s’aimer : les vingt-cinq dernières pages du roman s’accordent au rythme frénétique de la tragédie de Kleist pour se précipiter vers sa terrible issue. La bataille fait rage et les deux combattants se poursuivent à tel point qu’« on ne savait plus s’ils voulaient s’exterminer ou se rejoindre » (RP, 184). Achille découvre Penthésilée « semblable à lui » (RP, 184), Penthésilée le désigne comme le seul allié possible, en appelant au « combat partagé » (RP, 185) avec lui, troublant profondément ses compagnes sur le sens d’une telle décision – ruse supérieure, ou folie mortifère ? Prothoé, qui incarne dans le roman l’idéal de sororité, tente de ramener Penthésilée au projet amazonien, évoque une trahison de « l’idée amazone » (RP, 187), leur amitié qui jamais ne fut « lien » (RP, 187). Mais surtout, elle lui rappelle sa place au sein de la communauté : « Tu romps ce qui nous appartient comme si cela t’appartenait. Mais tu n’es rien, rien que nous autres […] » (RP, 187), mots qui disent la nature égalitaire de la sororité amazonienne en dépit des rangs et fonctions que chaque femme assume pour le bien de toutes. Elle lui rappelle encore ce qu’elles ont accompli en « créatrices d’elles-mêmes », « congéd[iant] l’utopie puisqu’elles étaient là » (RP, 196), ensemble, autonomes, et la perspective de nouveaux soulèvements de femmes. Mais ce « bonheur » « décrit » par sa « sœur » (RP, 196) s’oppose, sur le mode du dilemme, au bonheur avec Achille, dont la seule idée provoque un « soulèvement dans sa poitrine que n’apaisait plus le galop » (RP, 197). Lorsqu’Achille se présente, Prothoé tente d’argumenter et de faire peser le chemin parcouru par elles toutes contre « le mystère d’un instant, ce qui se passe entre un homme et une femme » (RP, 197) ; elle le supplie, obtient de lui qu’il jure de « ne rien faire qui puisse changer le cours des choses qui voulait que Penthésilée l’Amazone, conduisant et conduite par ses sœurs, trouve l’errance promise » (RP, 197).

On voit comment le mythe masculin semble ici se reconfigurer avec l’apparition attendue du héros25 viril séduisant la souveraine et la retournant contre sa communauté. Pourtant, de même que dans la tragédie de Kleist, autre chose s’invente dans l’intimité de la tente et de la trêve. Penthésilée raconte leur histoire commune à Achille, rendu curieux par l’amour, comment elles ont surgi sans exemple, sans précédent, devenant « la souche libre des femmes sur cette terre » (RP, 202), sans ancêtres, sans mères, se mutilant le sein en signe de reconnaissance « car elles étaient femmes quelconques, venues de partout, étrangères, nationales, des campagnes et des villes, admises parce qu’elles venaient » (RP, 202). Dans ces lignes, c’est bien le mythe amazonien féminin qui prévaut, fondant un idéal de vie communautaire, autonome et égalitaire entre femmes. Mais, tandis que Penthésilée s’émerveille après « l’acte d’amour », qu’il y ait « deux genres », qu’ils soient si « différents » (RP, 204), déjà la trêve s’achève. Une nouvelle attaque extérieure survient et Achille part au front. Malgré ses blessures, Penthésilée se précipite à sa suite avec ses chiens. Elle veut combattre, se mesurer à lui dans le combat mené « contre d’autres » (RP, 207), pleinement son égale. Achille, à peine arrivé à la côte, est saisi de plein fouet par une rafale qui déchiquète son corps, ouvrant la voie aux dents des chiens. Penthésilée le supplie de ne pas mourir et, comme possédée, se presse sur le corps de l’homme, poursuivant son souffle dans ses blessures, avant de dévorer son cœur en « un acte qui égalait sa mort » (RP, 208). L’image, très proche de celle qu’a figurée Kleist, prend toutefois un sens différent, alors même qu’elle semble cristalliser le « cauchemar » des hommes et donc le mythe masculin dans sa partie la plus inquiétante : c’est sans doute parce que le mythe n’est plus ni féminin ni masculin dans son actualisation à la fin du roman. Le Repos de Penthésilée propose, à travers l’exploration des aspirations de l’Amazone, un modèle de projection qui serait celui d’une égalité exigeante et librement consentie entre hommes et femmes, modèle utopique qui ne trouve à s’incarner ici que dans l’espace clos de la tente, le temps d’une brève et illusoire trêve. Les histoires d’amour racontées ici – celles de Pierre et d’Uranie, d’Achille et de Penthésilée –, belles et tragiques, fonctionnent comme un horizon mythique de plus en plus lointain dans cette société doublement dystopique, en raison de la guerre, mais aussi peut-être de l’impossibilité actée du dialogue entre les sexes – impossibilité figée et radicalisée par la loi dans l’univers fictionnel imaginé par le romancier belge Bernard Quiriny.

De la sororité idéalisée à la sororité infernale, ou comment l’utopie devient dystopie

Les Assoiffées, le roman de Quiriny, par ailleurs universitaire, juriste de formation et spécialiste de l’histoire des idées politiques, joue d’une manière ludique et provocatrice – reprenant la plupart des clichés misogynes – des deux genres du mythe dans une fiction plus sombre encore qui met à mal le stéréotype de genre selon lequel les femmes seraient moins violentes que les hommes. Il me semble important d’insister d’emblée sur ce double aspect d’un roman qui ne saurait être lu comme une fable misogyne, au prétexte que des femmes y exercent tout le pouvoir selon le principe du monde renversé, ses cibles étant d’abord le fanatisme et le comportement des intellectuels face aux totalitarismes, notamment dans les années 1950-197026. Le jeu des transpositions et déplacements fictionnels fait que nous nous retrouvons au début du XXIe siècle : quelques personnalités, quatre hommes et deux femmes, se retrouvent dans une gare parisienne avant leur départ pour un voyage officiel en Belgique, présenté comme un événement politique et médiatique extraordinaire. Un court péritexte liminaire en fournit une première explication désignant la fiction comme uchronie : « En 1970, une révolution renverse le pouvoir aux Pays-Bas. L’année suivante, elle s’étend à la Belgique puis au Luxembourg. L’ancien Benelux est aujourd’hui, au cœur de l’Europe, le pays le plus fermé du monde. » Les voyageurs rassemblés par Gould, homme de médias puissant plus que véritable intellectuel, ont en partage un certain engagement féministe, la plus virulente étant la jeune Capucine Lotte, donnée comme « une ambitieuse et une fanatique, idolâtre de la Bergère », « championne pour démasquer la misogynie qui sommeille, le préjugé sous chaque opinion » (LA, 15). Lotte s’indigne lorsque Langlois, le premier arrivé à la gare avec elle, évoque une possible déception par rapport à ses représentations de l’Empire, dont nous apprenons que la souveraine est Judith – nom qui inscrit dans notre horizon d’attente la figure biblique et son cortège de sanglantes décapitations –, mais aussi qu’il a « fermé ses frontières à tous les étrangers, y compris les dirigeantes des organisations sœurs » (LA, 16). Le lecteur comprend que la révolution à l’origine de cette fermeture de la Belgique a été conduite par des femmes, ce qui réactive la première séquence du mythe amazonien : sécession, prise des armes et constitution d’un « Empire de femmes » selon les termes du roman.

Le projet romanesque répond à la question de ce qui se passerait si les rapports de domination entre sexes s’inversaient totalement, le genre de l’uchronie et de la « politique-fiction comique et absurde27 » permettant au romancier de constituer la Belgique en laboratoire fictionnel d’une telle inversion et de pousser l’hypothèse au-delà de la stricte inversion. On l’aura deviné, Les Assoiffées ne montre pas la conquête du pouvoir par quelques milliers de femmes comme l’heureuse réalisation d’une utopie émancipatrice. Il s’agit au contraire d’une véritable dystopie, l’Empire des femmes conduit par sa Bergère et ses Brigadières ayant tous les traits d’un régime totalitaire28, corrompu et meurtrier, régime dont l’Épilogue nous apprendra qu’il s’est effondré à la suite d’un coup d’État, un certain temps après la visite des Français en Belgique. Le temps calendaire s’appréhende difficilement, malgré les repères (jours et mois) présents dans le Journal d’Astrid et les notes prises par Golanski, l’un des voyageurs – sa chronologie de l’histoire belge s’arrête en 1995, lorsque « [l]a Belgique se retire des organisations internationales, ferme ses frontières et rompt toute relation diplomatique » (LA, 38). Si l’on peut supposer que les événements relatés dans le Journal d’Astrid, liés au vingtième anniversaire du couronnement de Judith, qui a succédé à sa mère Ingrid en 1992, se situent en 2012 – le roman de Quiriny date de 2010 – l’articulation chronologique des faits consignés dans le récit-cadre et le Journal, puis le Carnet de Langlois et l’Épilogue demeure plus hasardeuse.

Les Assoiffées multiplie les contrepoints pour opposer deux images : l’image idéalisée de l’Empire construite pour le peuple et véhiculée par une propagande d’État (documentaires sur la Révolution sans cesse rediffusés, cérémonies commémoratives grandioses) et « vendue » aux invités étrangers qui ne découvrent la Belgique qu’à travers des visites bien orchestrées (certains les accueillant dans le groupe avec enthousiasme, d’autres avec scepticisme29) ; et une image dégradée de cet idéal que produisent les extraits du Journal d’Astrid alternant avec le récit-cadre pour montrer la vie des gens ordinaires, puis celle des élites quand elle est sélectionnée pour être l’une des porteuses d’un cadeau collectif présenté à Judith, puis installée dans l’un des Palais de l’Empire pour devenir l’éphémère favorite de la Bergère. L’Épilogue nous découvre que, sa faveur passée, elle aura été exécutée avec ses filles, comme d’autres avant elle, sa mère notamment30. L’usage de la focalisation interne permet enfin de montrer les réactions des différents personnages soumis à la propagande, comme le Carnet de Langlois et l’Épilogue achèvent d’en détruire les effets.

Le roman actualise pleinement, si l’on considère la dynamique de la fable qu’il construit, le mythe masculin des Amazones, avec son mouvement de conquête du pouvoir et l’effroi suscité chez les hommes par la peinture du système politique qui en découle : pratiques et mariages hétérosexuels interdits, enfants mâles éliminés31, élevés par l’État pour devenir des « larbins » ou cachés à la campagne32, hommes incités au « reniement » et à « l’offrande » de leurs parties génitales, exploités dans des camps de travail, contraints à faire des séjours dans des camps de rééducation. Au moment de la libération de ces camps évoquée dans l’Épilogue, « [l]a population masculine de l’Empire était réduite à quatre cent mille têtes, dont le tiers était stérile » (LA, 396). L’Empire rêve aussi à un système d’autoreproduction par clonage évitant le recours aux gamètes mâles33 – ce qui fait étrangement écho aux fantasmes athéniens interrogés par Nicole Loraux autour d’une reproduction sans les femmes, mais aussi d’une « race des femmes, née de la femme34 », d’une féminité s’auto-reproduisant. S’affirme, dans ce double projet de l’extinction des mâles et de la création d’une race de femmes, un modèle de société inspiré par un eugénisme reposant sur la sélection des sexes et non des gènes. Le roman actualise in fine le second mouvement de retour à l’ordre, avec la destruction de l’Empire, le procès grotesque et l’exécution de la Bergère, mais avec une variante essentielle : ce n’est pas l’ordre patriarcal qui est restauré, puisque ce sont des femmes qui ont fomenté le coup d’État (cas de figure impensable pour celle qui tyrannisait son peuple en désignant l’homme comme éternel ennemi).

Le genre féminin du mythe apparaît majoritairement associé aux discours de propagande et à la mythologie politique mise en œuvre pour servir le pouvoir en place, dissimuler ses abus et ses crimes, la célébration sans cesse rejouée de la Révolution ayant perdu tout pouvoir émancipateur auprès de femmes privées de leurs libertés (mouvement, parole, sexualité, etc.). Et si le mot sœur est l’un des éléments de langage utilisés pour désigner les femmes de l’Empire et appeler à une vie communautaire harmonieuse, il n’est qu’un mot dans un système fondamentalement inégalitaire où la caste dominante jouit de privilèges exorbitants tandis que les autres souffrent (manque de nourriture, de médicaments, dénonciations, arrestations, exécutions…) Le retournement de l’utopie amazonienne sororale et égalitaire en dystopie joue à plusieurs niveaux. Astrid, qui vit dans un pavillon individuel depuis la naissance de Judith, sa seconde fille, a d’abord vécu dans un « immeuble sororal » : et si elle admet que, « sur le principe », elle est « bien sûr partisane de ce mode de vie », qu’elle s’est déprise de « mauvais réflexes » grâce à lui, sentant son « lien avec les autres femmes, [s]es sœurs », dans la pratique, elle se souvient que cette « vie collective » était « infernale » (LA, 27). La sororité, comme vertu politique ou sociale, est mise à mal par une réalité qui en montre les limites de manière drôle et cruelle. Par exemple, le prénom de la cadette d’Astrid ne tient pas d’un libre choix, mais d’un ordre de la Bergère : son « quartier pullule de fillettes qui toutes s’appellent Judith. » (LA, 28) À cette homogénéisation onomastique répond la rêverie – peu féministe dans sa conclusion – qu’inspire à Gould, cible constante de la satire, la visite des laboratoires travaillant sur des systèmes de reproduction améliorés :

Avisant au mur un grand portrait de Judith, Gould imagina une Belgique peuplée de Judith clonées, marchant en cadence dans les rues, comme des colonnes de fourmis à l’attaque d’un biscuit. Cette vision d’unité le retint quelques instants puis il se dit : « Quitte à cloner, autant choisir un plus joli modèle que Judith. » (LA, 330)

La sororité féminine, comme aspiration à l’égalité et à l’union des femmes, se dégrade donc en une série d’images négatives, en raison du régime mis en place (uniformité des noms, écolières sérialisées, clonage) et de la confiscation du pouvoir par une élite. On apprend enfin, dans l’Épilogue, qu’après le coup d’État ayant éliminé Judith, on rouvrit les zones de non-droit où des communautés de femmes volontaires vivaient en autarcie « pour démontrer par l’expérience que les femmes, sans les hommes, adoptent naturellement des comportements pacifiques. La plupart s’étaient en fait entretuées. » (LA, 396) Ce que suggérait l’évocation des appartements sororaux par Astrid se vérifie ici à une autre échelle : les femmes entre elles ne sont pas, par nature, pacifiques et généreuses… le mythe politique féministe d’une sororité apportant paix et concorde subit une attaque ironique dévastatrice. La geste héroïque, transformée en mythe politique fondateur, est devenue un dogme, enseigné aux petites filles du pays35, ressassé dans des documentaires diffusés sur l’unique chaîne de la télévision36. Un mythe dévoyé, puisqu’il constitue non plus un lien vivant et libérateur entre des citoyennes sœurs, mais un ciment pétrifiant tout, le culte de la Bergère, son adoration imposée sous peine de mort, la commémoration annuelle de la Grande marche s’étant substitués à l’élan révolutionnaire originel.

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La force de ces romanciers est d’avoir su faire jouer les deux genres du mythe amazonien, le masculin, élaboré dans le monde grec, le féminin, moderne, qui s’est développé par contestation et renversement idéologique du premier, et d’inscrire pleinement leur fiction dans l’histoire de la réception du mythe. La sororité amazonienne se présente dans le roman de Michel comme une réponse possible à l’état du monde – monde en crise et en ruines où les lieux, comme les anciennes configurations sociales, ont permuté –, une réponse fragilisée par la précarité de la vie nomade autant que par les aspirations individuelles, portées ici par Penthésilée, qui veut aimer Achille comme son égale pour combattre avec lui, et non plus contre lui. Leur destruction à tous deux semble donner à leur amour le statut d’une utopie, d’un non-lieu, à l’heure où hommes et femmes se sont séparés sans désir de retour.

Le roman de Bernard Quiriny recycle la fable amazonienne dans une uchronie dystopique qui assimile l’Empire des femmes à un état totalitaire asservissant la population masculine, affamant, brutalisant, terrorisant et embrigadant le peuple des femmes, tandis que les élites ont tous les passe-droits. Dans ce contexte, la sororité n’est qu’un mot brandi pour galvaniser les foules et contrôler le mode de vie des femmes dans l’Empire, mais aussi pour diffuser à l’extérieur un modèle politique fascinant et leurrant les organisations sœurs. Ce roman satirique, qui fonctionne à certains égards sur le modèle du monde à l’envers (la domination masculine cédant la place à une domination féminine), tout en amplifiant à l’extrême certains des traits les plus sombres de la légende amazonienne (l’élimination des enfants mâles), actualise le mythe masculin sans y adhérer pourtant, sa fable ne condamnant le modèle sororal que dans la mesure où il s’est perverti en un régime totalitaire, qui, même mis à bas, continue à faire rêver des centaines de milliers d’admirateurs dans le monde, indifférents aux crimes commis. Faut-il voir dans cette fiction le résultat d’une démarche prônant la parfaite égalité des sexes ? Tout en reconnaissant dans le mythe amazonien un mythe de projection émancipateur, Quiriny récuse avec cette fable noire sur le fanatisme et le totalitarisme l’idée d’une supériorité morale féminine a priori. Mais le romancier suggère aussi qu’aucune dystopie ne viendra à bout de l’utopie d’un monde où les rapports de domination entre sexes seraient inversés, parce que c’est précisément aussi une utopie émancipatrice.

Dans ces deux romans dystopiques par le cadre fictionnel choisi (guerre atomique ou régime totalitaire), que vaut, au-delà de l’idéal utopique qu’elle représente, la sororité amazonienne comme valeur et comme projet ? Dans le premier, elle permet aux femmes de tenter ensemble l’aventure commune de la survie dans l’égalité et le partage ; dans le second, elle a animé les femmes du désir et de l’énergie nécessaires pour faire la révolution et construire une autre société. Certes les deux romans mettent aussi en crise l’idéal sororal : Penthésilée oublie ses sœurs par amour, mais rien n’empêche Prothoé ou une autre amazone de reprendre le flambeau ; les deux Bergères successives ont trahi le peuple des femmes qu’elles avaient constitué pour servir les intérêts d’une caste, mais qui sait ce à quoi pourra conduire la nouvelle révolution conduite par d’autres femmes ? Si, comme l’observe Valérie Varnerot – qui voit dans ce roman une jurisfiction (ou mise en fiction du droit) –, cette révolution produit dans un premier temps une « parodie de justice37 […] le mouvement n’est pas univoque et l’ordre peut naître du désordre38 », en ce qu’il fait aussi apparaître la « nécessité de la régulation juridique39 »… y compris entre sœurs. Ni la conclusion tragique du roman de Michel ni les méditations de Quiriny sur les risques de dévoiement auxquels toute idéologie est confrontée en cas de pouvoir absolu ne condamnent donc la sororité amazonienne. Elles ne font qu’en souligner les limites et les difficultés.


Pour citer cette page

Ariane Ferry, « La sororité amazonienne, entre utopie et dystopie : genres du mythe dans Le Repos de Penthésilée de Natacha Michel et Les Assoiffées de Bernard Quiriny », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/ferry/> (Page consultée le 07 December 2022).