Le legs de Nos héroïnes : entretien avec Mathilde Cinq-Mars

Mathilde Cinq-Mars

Née au Québec, Mathilde Cinq-Mars est diplômée de l’Université de Strasbourg en arts visuels. Elle s’initie par la suite au cinéma d’animation à l’Université Laval à Québec. Illustratrice à la pige, elle compte parmi ses clients plusieurs maisons d’éditions et magazines. Elle signe les illustrations d’une dizaine d’albums jeunesse et de romans graphiques. Elle vit et travaille à Trois-Rivières, au Québec, entourée de sa fille, de son amoureux et de beaucoup de fleurs.


Écrit par Anaïs Barbeau-Lavalette et illustré par Mathilde Cinq-Mars, Nos héroïnes1, un album jeunesse paru au Québec en 2018 chez Marchand de feuilles, remonte jusqu’au XVIe siècle, aux premières fondations de la Nouvelle-France, pour proposer une quarantaine de portraits de femmes ayant tracé l’histoire, sans que l’histoire ait toujours gardé leur trace. Situées dans la filiation des Amazones, de ces femmes qui font bouger les choses, ces héroïnes recréées à quatre mains sont chargées par leurs auteures d’un legs aux générations présentes et futures de filles et de garçons : porter en soi l’histoire de celles qui ont précédé et écrire un avenir digne d’elles pour que toutes les femmes aient désormais leur mot à dire. L’artiste québécoise Mathilde Cinq-Mars a répondu à quelques questions, discutant d’héritage, de démarche artistique, d’identité féminine et d’Amazones.

Fig. 1 « Club des archères », collage numérique, crayon, aquarelle, acrylique, 11 x 14 pouces, 2018.

Pascale Joubi : Votre dédicace du livre – « À ma mère et à toutes celles qui ont défriché. À ma fille et à toutes celles qui cultiveront. » – présente l’idée d’un legs, d’une filiation à établir. Quel rôle joue la création d’une œuvre comme Nos héroïnes dans la construction de cette filiation ? Quel legs souhaitiez-vous laisser en participant à la création de cette œuvre, au-delà de celui à votre fille ?

Mathilde Cinq-Mars : Nous sommes responsables de la transmission du savoir aux générations qui nous suivent. Ce livre cherche à remettre la lumière sur certaines femmes que l’on a volontairement ou non mises dans l’ombre par le passé ou à remettre en avant celles dont nous ne voulons tout simplement pas perdre la trace. L’autrice, l’éditrice, la recherchiste, la graphiste et moi avons la chance d’avoir une voix publique, la chance d’avoir les outils pour laisser un legs écrit, dessiné, raconté de ces femmes fascinantes. Cette chance, nous la prenons, en espérant que le rappel de l’œuvre de ces femmes inspire les gens qui côtoieront ce livre à prendre à leur tour leur place de façon positive pour créer une société égalitaire et juste.

Pascale Joubi : Quelle est selon vous la différence majeure entre ces héroïnes et les princesses de Perrault reprises par Disney que les enfants, et surtout les filles, ont la coutume de lire et de voir ? Quelle place devrait occuper cet album dans l’éducation culturelle des jeunes, et particulièrement des filles, qui, en grandissant, ont peu, voire pas d’accès à d’autres modèles que ceux de la gentille petite fille destinée à trouver le prince charmant pour l’épouser et lui apporter beaucoup d’enfants ?

Mathilde Cinq-Mars : Les femmes mises à l’honneur dans ce livre ne sont pas des femmes présentées sous un angle unique et simple comme on a l’habitude de le voir dans les films ou dans les livres. Ainsi, Jeanne-Mance ne se définit pas uniquement par sa participation à la fondation de Ville-Marie, mais aussi par le fait qu’elle était une voyageuse amoureuse de la nature, une femme qui s’inscrit dans une histoire familiale complexe, une collègue de travail ingénieuse, etc. Chaque portrait de ce livre présente une femme différente, complexe, humaine. Cela laisse place à une grande variété de modèles, de choix de vie. Ainsi, certains portraits nous rappellent que l’on peut avoir un visage austère, mais briller par son intelligence, d’autres que l’on peut mettre des talons hauts tout en étant militante, tout comme l’on peut être amoureuse et rêver d’une grande famille en œuvrant en même temps pour la collectivité. Tout cela est légitime, c’est le sentiment que me donnait la lecture des textes.

Pascale Joubi : Est-ce que cette différence est également marquée dans l’esthétique que vous avez adoptée pour réaliser les dessins accompagnant les historiettes d’Anaïs Barbeau-Lavalette ? Parlez-nous un peu du processus créateur derrière ces illustrations.

Mathilde Cinq-Mars : Dans mon travail d’illustration, j’ai toujours porté attention à la diversité des personnages. Dans ce livre, cette diversité s’imposait d’elle-même, dans le physique, l’âge, les postures des femmes. Contrairement à la grande majorité des images de femmes que l’on voit dans notre quotidien, elles n’ont pas été sélectionnées pour leur physique, mais pour leur combat, leur accomplissement, leur force, leur persévérance. Comme j’ai moi-même eu la surprise de ne pas connaitre la majorité de ces femmes en recevant la liste des femmes à illustrer, j’ai décidé de les dessiner de façon assez réaliste, en me basant sur des images d’archives. J’ai eu envie que l’on inscrive leur vrai visage dans notre mémoire. J’ai voulu que l’histoire de ces femmes ne soit pas racontée aux enfants au même titre que l’on raconte une histoire de dragon ou de personnages fictifs, mais comme des femmes qui ont réellement existé dans la même réalité que nous. J’ai senti que cela était la bonne voie à prendre quand j’ai présenté les premiers dessins à ma fille et qu’elle m’a rapidement partagé le fait qu’elle y voyait sa « matante », son éducatrice, sa voisine…

Pascale Joubi : La majorité des héroïnes incluses dans l’œuvre sont des figures singulières, agissant certes pour le bien d’un groupe, mais la plupart du temps seules. Toutefois, les choix graphiques pour les pages de couverture optent pour un groupe de femmes et de jeunes filles. Est-ce que les motifs derrière ce choix découlent, selon vous, de l’importance de faire communauté, surtout chez les filles, puisque, comme l’a montré Simone de Beauvoir, le sens de la solidarité et de la sororité est moins encouragé chez elles alors qu’il semble naître plus naturellement chez les garçons (habitués à se battre ensemble contre un ennemi, à fraterniser, etc.) ?

Mathilde Cinq-Mars : On a trop longtemps associé femmes et rivalité, entre autres puisque cela servait les hommes de voir les filles se quereller entre elles, plutôt que de s’opposer à la domination qu’on leur imposait. Je pense que dorénavant, nous pouvons autant que possible présenter des modèles, des situations, où les femmes se rassemblent, se comprennent, agissent ensemble. Je n’ai personnellement pas choisi quelle image serait utilisée pour la couverture du livre, mais j’étais très heureuse du choix de celle-ci en ce sens.

Pascale Joubi : De toutes les figures féminines réunies dans l’album, ce sont les membres du Club des archères de Montréal qui ont été sélectionnées pour illustrer la page de couverture. Même si vous n’avez pas été à l’origine de cette décision, comment l’expliquez-vous du point de vue du processus créateur derrière l’œuvre ?

Mathilde Cinq-Mars : Cette image n’a pas été directement pensée pour la couverture, mais je pense qu’elle s’est imposée d’elle-même pour plusieurs raisons. D’abord, le fait que ce soit un groupe de femmes qui regardent vers l’avant, toutes dans la même direction, qui semblent prêtes au combat est, me semble-t-il, une belle métaphore de ce que le mouvement féministe souhaite faire plus que jamais, notamment à la suite du mouvement #metoo. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’Anaïs Barbeau-Lavalette a pensé le projet. Par ailleurs, le fait que ce soit un groupe de femmes dont on ne connaît pas les visages, plutôt qu’une femme précise et plus connue, laisse probablement plus de place à la curiosité, à l’envie de découvrir les multitudes d’histoires à l’intérieur du livre. Aussi, ces femmes bien parées en train de pratiquer un sport (domaine que l’on associe encore plus souvent aux hommes) venaient bien servir le propos du livre, à savoir que l’on peut être pleine de paradoxes, tout en restant droite et fière. Finalement, le clin d’œil au symbole des Amazones me parait tout désigné pour présenter ce projet.

Pascale Joubi : Et qui sont les jeunes filles sur l’illustration du quatrième de couverture ? Les archères dans leur jeunesse ou les représentantes d’une génération future ?

Mathilde Cinq-Mars : C’est drôle que vous me posiez la question, car, en fait, la quatrième de couverture est née d’une erreur ! Dans ce projet, les illustrations de ce livre ont été réalisées avant que les textes soient écrits. Je me basais donc sur des dossiers historiques, montés par la recherchiste Annette Gonthier et sur mes recherches personnelles pour faire les dessins. Pour le club des archères, il n’existait pas d’image d’archives, je me suis donc un peu dissipée sur Internet pour m’aider à faire l’image. Lorsque je l’ai envoyée à Mélanie, l’éditrice, elle m’a fait réaliser que je m’étais trompée d’époque ! J’avais dessiné les archères cent ans trop tard. J’ai donc repris la même composition et refait l’image à la bonne époque. La graphiste qui montait le fichier du livre a trouvé cette image et c’est elle qui a eu l’idée de les mettre côte à côte, ajoutant une belle symbolique de transmission, d’écho entre les générations. Je pense que cela représente bien le livre dans lequel les femmes ont d’ailleurs été classées par ordre chronologique, permettant de voir l’influence que chacune a eue sur celles qui lui ont succédé.

Fig. 2 « Kenojuak Ashevak », collage numérique, crayon, aquarelle, acrylique, 11 x 14 pouces, 2018.

Pascale Joubi : On parle probablement plus fréquemment du combat des femmes venues à l’écriture que de celui des femmes artistes. Pourtant, ces deux formes d’art, comme tant d’autres, ont longtemps été une chasse gardée masculine, et les femmes qui les pratiquaient le faisaient en privé ou, lorsqu’elles rendaient leurs œuvres publiques, celles-ci paraissaient sous pseudonyme ou étaient finalement occultées par l’histoire. Un exemple de femme peintre est retenu dans Nos Héroïnes, celui de Kenojuak Ashevak qui pratiquait le dessin en cachette alors qu’il était « réservé aux hommes2 ». Selon votre expérience, les artistes ont-elles encore aujourd’hui un combat à mener pour se faire reconnaître sur un même pied d’égalité et avoir les mêmes occasions qu’un homme ?

Mathilde Cinq-Mars : Comme dans plusieurs disciplines, je pense qu’un pas en avant a été fait, mais qu’il en reste encore à faire. Les femmes ont beaucoup plus de place dans l’art contemporain qu’elles ont pu en avoir si l’on recule ne serait-ce que cinquante ans en arrière. Toutefois, comme dans à peu près chaque discipline, l’art n’échappe pas aux iniquités de genre. En illustration par exemple, le salaire médian des femmes est plus bas que celui des hommes, car elles œuvrent dans des domaines largement moins rémunérés (illustrations de livre jeunesse, visuel pour organisme communautaire ou organisation bénévole, vente de papeterie, etc.) que les hommes (visuel publicitaire, illustrations éditoriales, jeux vidéo, etc.), en plus de ne pas négocier les prix à la hausse comme le font leurs homologues masculins.

Pascale Joubi : De toute évidence, ceux et celles qui s’intéressent au mythe des Amazones verraient dans l’illustration des archères de Montréal un lien avec les guerrières antiques douées pour le maniement de l’arc et de la flèche, ce à quoi vous avez déjà fait allusion. Vous comptez parmi vos œuvres indépendantes une aquarelle représentant une petite fille en Amazone moderne, en laquelle vous voyez un symbole de féminisme. Qu’est-ce qui justifie votre choix de cette figure mythologique comme égérie féministe et modèle pour les jeunes filles ?

Mathilde Cinq-Mars : Même si je n’ai pas cherché à y faire référence directement, je pense que la figure de l’Amazone est inscrite dans mon imaginaire personnel, comme dans l’imaginaire collectif. Y faire référence dans un dessin incite vite le spectateur et la spectatrice à entrer dans l’image avec une certaine « paire de lunettes » qui montre la femme indépendante, forte, prête au combat. Bien sûr, cela vient aussi avec le risque de la présenter comme un cliché de la féministe voulant éliminer les hommes ou les dominer à la manière des Amazones de l’Antiquité, direction que je ne souhaite évidemment pas donner à mon travail.

Fig. 3 « Petite Amazone », crayon et aquarelle, 8 x 10 pouces, 2015.

Pascale Joubi : Est-ce que les Amazones vous semblent avoir, en 2019, une importance significative dans l’imaginaire d’un féminin puissant et indépendant à transmettre aux jeunes filles et aux jeunes garçons ?

Mathilde Cinq-Mars : Je ne sais pas si la figure de l’Amazone est encore consciemment significative, mais il est évident qu’elle intéresse toujours. L’idée de renversement de la domination des sexes par un groupe de femmes unies, qui viennent d’ailleurs et qui n’ont pas la peau blanche, qui se coupent un sein (symbole encore fort du genre féminin traditionnel) pour combattre, peut-être volontairement ou non, est attrayante. Cela dit, je ne suis pas experte de la question et je ne voudrais pas m’aventurer trop loin dans cette analyse !


Pour citer cette page

Mathilde Cinq-Mars et Pascale Joubi, « Le legs de Nos héroïnes : entretien avec Mathilde Cinq-Mars », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/cinq-mars/> (Page consultée le 07 December 2022).