« Si Natalie Barney a donné son nom à la librairie, c’est Adrienne Monnier qui est à l’origine de sa création » : entretien avec Chantal Bigot

« Si Natalie Barney a donné son nom à la librairie, c’est Adrienne Monnier qui est à l’origine de sa création »

Entretien avec Chantal Bigot1

Chantal Bigot

Depuis près de 30 ans, Chantal Bigot est libraire d’ancien à Paris à l’enseigne « les Amazones ».


Andrea Oberhuber : Vous avez choisi de placer votre librairie du 6e arrondissement parisien sous l’enseigne des Amazones. Quel lien souhaitez-vous établir entre votre librairie et ces figures guerrières issues de divers récits antiques ?

Chantal Bigot : Pour être tout à fait exacte, le nom « Les Amazones » a d’abord été donné en hommage à Natalie Barney surnommée l’Amazone par Remy de Gourmont. Comme je trouvais prétentieux de me comparer à Natalie Barney en appelant la librairie « L’Amazone », j’ai mis le nom au pluriel. Et comme le sous-titre qui accompagnait mes premiers catalogues était « Écrits de femmes… Mémoire d’elles » pour bien indiquer que ma librairie était féministe et pas consacrée au cheval et aux cavalières, il est évident qu’il fallait aussi comprendre son titre en référence aux Amazones du passé. Au fil des années il n’a plus été nécessaire de sous-titrer. Donc oui, il y a bien un lien entre les Amazones et ma librairie puisque, en la créant il y a bientôt trente ans, j’ai fait acte militant : les écrits des femmes du passé, en dehors de quelques figures emblématiques comme Mme de Sévigné, George Sand ou Colette (pour aller vite), étaient peu connus et difficilement trouvables pour celles et ceux qui voulaient sortir des sentiers battus.

Andrea Oberhuber : Une Amazone ne vient que rarement seule… En ce sens, vous avez bien fait d’opter pour le pluriel. L’idée de communauté est intimement liée aux Amazones depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours en passant par les Women of the Left Bank de la première moitié du XXe siècle, comme les appelle Shari Benstock et dont faisait justement partie Natalie Barney 2. Quelle communauté d’écrivaines avez-vous voulu constituer en consacrant votre fonds de librairie aux « Écrits de femmes » ? Vous mentionnez Mme de Sévigné, George Sand et Colette : avez-vous défini des priorités de corpus ou d’époques dans un premier temps ?

Chantal Bigot : Votre question appelle plusieurs réponses : deux qui sont sans intérêt intellectuellement car elles relèvent de la « salade » professionnelle et de l’apprentissage. Je vais donc les balayer rapidement : même pour une librairie spécialisée, un stock de livres anciens se constitue au hasard des trouvailles. Il est impossible de se dire : aujourd’hui je vais acheter tel ouvrage de tel auteur. Peut-être le trouverez-vous mais il y a tout à parier que vous tomberez sur autre chose ou… sur rien du tout. S’ajoute à l’idée d’un fonds à constituer le problème de l’expérience. Libraire d’ancien est un métier qui exige un apprentissage. Quand j’ai débuté, la plupart des libraires, en France en tout cas, étaient enfants de libraires et avaient fait leurs classes dans la librairie familiale. Ce n’est pas mon cas, et lorsque j’ai ouvert Les Amazones il me fallait tout apprendre (maniement des bibliographies, collations, rédaction des fiches…). J’ai donc au départ limité mes ambitions aux livres des XIXe et XXe siècles avec quelques incursions dans le XVIIIe siècle.

Andrea Oberhuber : Comment s’est alors présenté le marché des livres anciens pour ce qui était des femmes auteurs quand vous vous êtes lancée dans la fondation de votre librairie ?

Chantal Bigot : Il y a 30 ans, le champ était immense, puisque dans les catalogues de libraires d’ancien il y avait au mieux 2 à 3 % de livres écrits par les femmes ou sur les femmes, quel que fût le sujet : littérature, histoire, beaux-arts, etc. Il n’y avait donc pas vraiment à choisir. J’avais toutefois imaginé, étant historienne de formation, une librairie plus vouée à l’histoire du féminisme qu’à la littérature. J’appartiens à une génération qui a été nourrie d’histoire événementielle et de dates : 800 sacre de Charlemagne, 1515 bataille de Marignan… On commençait en 6e avec l’Antiquité et on finissait en terminale avec l’histoire contemporaine. Les femmes se glissaient dans les interstices, c’est-à-dire qu’elles restaient invisibles. Avec le recul du temps, je ne rejette pas tout de cette façon d’enseigner l’Histoire car la chronologie, qui sert de colonne vertébrale au travail sur le passé, permet d’« historiciser ». Dire comme le fait la jeune génération « je n’étais pas née, ça ne m’intéresse pas » est complètement idiot. Il me paraissait donc indispensable, dans la lignée des études initiées par Michelle Perrot, de fournir des outils pour retrouver nos racines. Finalement le projet initial a évolué et on est venu chercher chez moi de la littérature plutôt que de l’histoire. 

Andrea Oberhuber : Passer de l’historienne passionnée par l’histoire des femmes et des féminismes à une libraire spécialisée en littérature des femmes n’est peut-être pas évident mais je vois bien les passerelles que l’on peut jeter entre l’histoire et la littérature, surtout dans le cadre d’une librairie d’ancien. Ce qui peut paraître moins évident est la manière de savoir choisir les « bonnes » auteures/écrivaines/autrices à retenir pour en constituer votre fonds de commerce, si je puis le formuler ainsi.

Chantal Bigot : Quelles autrices choisir (je ne reviens pas sur les contraintes liées au hasard) ? C’est une bonne question, en effet. Eh bien justement pas Mme de Sévigné, George Sand ou Colette que l’on pouvait trouver partout (j’ai évidemment plaisir à les lire et à les faire relire à mes clients – excusez-moi si, par manque de temps, je laisse tomber l’écriture inclusive –, mais ils n’ont pas besoin de moi pour ça). J’avais vocation, et j’ai toujours cette vocation, à faire découvrir ou redécouvrir des autrices 3. Je vous donne juste deux exemples : dans les années 1990, Claude Cahun était une grande inconnue… Aujourd’hui si, je l’espère, tout le monde lit Gabrielle Roy au Canada, qui la connaît en France alors que Bonheur d’occasion a reçu le prix Femina ? Lorsque j’ai ouvert la librairie quelqu’un m’a dit : « Tu vas droit dans le mur car tu ne trouveras pas suffisamment de livres pour faire tourner ta librairie ». Presque trente ans ont passé et je propose encore des livres d’autrices ou sur des femmes que je ne connaissais pas. Il y a encore des champs immenses à explorer… Je lance un avis aux curieux et notamment aux jeunes chercheurs en mal de sujets !

Andrea Oberhuber : En novembre 1915, la librairie d’Adrienne Monnier, La Maison des Amis des Livres, a ouvert ses portes au 7, rue de l’Odéon. Quatre ans plus tard, en 1919, l’Américaine Sylvia Beach, peu après son arrivée à Paris, a ouvert Shakespeare and Company. Les deux librairies étaient des hauts lieux de l’intelligentsia littéraire et culturelle de l’entre-deux-guerres. Quand vous avez décidé de fonder la Librairie des Amazones, vous êtes-vous inspirée de l’un ou de l’autre de ces modèles historiques de librairies tenues par des femmes ?

Chantal Bigot : Votre question m’amuse car si Natalie Barney a donné son nom à la librairie, c’est Adrienne Monnier qui est à l’origine de sa création 4. L’idée m’en est venue au moment où je mettais le pied dans la rue au sortir de l’exposition que lui avait consacrée le Centre national des Lettres en 1991. C’était une exposition extraordinaire puisque la plupart des archives de la Maison des Amis des Livres ont été conservées. Mais j’en étais sortie un peu fâchée après Adrienne (!) car je trouvais qu’elle avait fait la part trop belle aux écrivains de son temps et négligé les écrivaines. C’est devant la porte du Centre national des Lettres que j’ai décidé de créer une libraire d’ancien consacrée aux femmes (il n’était pas nécessaire d’ouvrir une librairie de neuf, il en existait alors deux à Paris : la Librairie des femmes et La Fourmi ailée). Inutile de préciser que j’ai une folle admiration pour Adrienne Monnier et pour Sylvia Beach qui sont pour moi des modèles (sauf pour ce qui concerne les écrits de femmes !) et j’ai pour bréviaire la plaquette que Monnier a publiée en 1920, La Maison des Amis des Livres et qui est le manifeste de sa librairie. J’ai une folle admiration pour leur foi ardente en la littérature, pour les sacrifices qu’elles ont accomplis pour faire exister leurs librairies : les exigences de Joyce ont ruiné Sylvia Beach, Adrienne Monnier pour maintenir sa librairie et son cabinet de lecture à flot a dû vendre aux enchères sa propre bibliothèque.

Andrea Oberhuber : Vous venez d’amener merveilleusement la prochaine question que j’avais l’intention de vous poser dès le départ : la figure de l’Amazone est mythologiquement liée au sacrifice – celui du sein droit afin de mieux manier l’arc, certes, mais aussi cet autre sacrifice qui signifiait une vie loin de la société. Quel(s) sacrifice(s) avez-vous dû faire pour que votre librairie des Amazones puisse exister et, surtout, bien fonctionner ?

Chantal Bigot : Dire que tout changement implique une perte relève de l’évidence. Heureusement, dans les démocraties occidentales, les « Amazones » ne risquent plus leur intégrité physique, juste leur confort. J’ai donc sacrifié des revenus satisfaisants que je n’ai d’ailleurs toujours pas retrouvés en euros courants, et comme je ne veux pas faire pleurer margot je n’en ferai pas la conversion en une monnaie quelconque. La haute idée qu’Adrienne Monnier et Sylvia Beach se faisaient de leur devoir de libraires envers la Littérature leur a coûté quelques plumes. Pour les librairies féministes modernes, le militantisme n’aide guère à la prospérité d’une entreprise commerciale (en France notamment où, historiquement, le commerce et les commerçants sont mal vus). Les librairies (comme Carabosses ou Barcarosse), nées au joli temps du Mouvement des femmes, ne lui ont pas survécu. Même la Librairie des femmes, qui bénéficie pourtant d’un puissant soutien financier, a dû fermer pendant une petite dizaine d’années. La propriétaire de La Fourmi ailée (je suis impardonnable de ne pas me souvenir de son nom), après s’être épuisée pendant quinze ans à enfourner des gâteaux pour le salon de thé qui faisait vivre la librairie, a abandonné. Marianne Lens, qui animait à Bruxelles une librairie associative, Artemys, a également passé la main au bout de quinze ans5. Ma librairie suit le sort commun et sa longévité ne s’explique que par mon excellente santé et mon entêtement stupide.

Andrea Oberhuber : C’est à mon tour de sourire à propos du jugement que vous portez sur vous-même et votre formidable projet de perpétuer la mémoire des écrits de femmes dont le sort ne tient souvent qu’à un fil. L’« entêtement stupide » cristallise plusieurs préjugés péjoratifs que l’on a l’habitude de lire dans les textes anciens, modernes et contemporains dans lesquels sont évoqués les Amazones. Vous voyez-vous comme une Amazone des temps modernes qui se bat pour la valorisation du dispositif livre à l’ère de Google Books et autres plateformes de numérisation de livres libres de droit d’auteur ?

Chantal Bigot : Votre question excède la question de l’existence de ma librairie et pourrait être posée à n’importe quel libraire d’ancien, enfin ceux qui comme moi défendent des textes 6. Nous sommes les derniers brontosaures et à un moment où il est beaucoup question de protection des espèces en voie de disparition, peut-être devrait-on penser à nous protéger ! Deux phrases sur mes pratiques de lecture me permettront de répondre à votre question. Je suis une femme du livre qui se sert de l’Internet dans sa pratique professionnelle : je lis un livre (papier), je balaye un livre numérique ou je me contente de faire une recherche par mots clefs. C’est assez dire que je ne joue pas l’un contre l’autre, mais l’un est un plaisir et l’autre, un outil de travail rapide. Dans l’un je trouve matière à réflexion, dans l’autre une référence. Revenons aux brontosaures. Beaucoup se demandent à quoi nous servons, puisque « on trouve tout sur Internet ». Eh bien non, on ne trouve pas tout sur Internet, loin de là, et cela malgré les sommes colossales consacrées à la numérisation. Pour caricaturer, je dirais qu’on trouve sur Internet ce qui est connu. On peut s’en contenter, beaucoup s’en contentent avec pour résultat une uniformisation de la pensée. Pour ma part, et c’est le cas pour nombre de mes consœurs et confrères, ce qui m’intéresse c’est l’exploration des marges. Qu’y a-t-il de plus excitant que d’inventer un livre et de pouvoir écrire en bas de sa notice « Pas à la BnF, manque au CCFr, au WorldCat et à telle, telle et telle bibliographie » ? Ça me rappelle le frisson qui me prenait quand, jeune étudiante en histoire, je m’apprêtais à ouvrir un carton aux Archives nationales (elles étaient encore à l’hôtel de Soubise, lieu béni). Qu’allais-je y trouver ?

On peut très bien vivre le nez sur un smartphone, pourquoi pas ? Nos librairies sont le refuge des esprits curieux. Quant à moi, j’ai cette conviction profonde que la liberté se trouve dans les marges.


Pour citer cette page

Chantal Bigot et Andrea Oberhuber, « “Si Natalie Barney a donné son nom à la librairie, c’est Adrienne Monnier qui est à l’origine de sa création” : entretien avec Chantal Bigot », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/bigot/> (Page consultée le 08 December 2022).