Contre un destin imposé : la figure de l’Amazone chez Dumas, Sacher-Masoch et Dunan

Patrick Bergeron
Université du Nouveau-Brunswick

Auteur
Résumé
Abstract

Patrick Bergeron est professeur titulaire au département d’études françaises de l’Université du Nouveau-Brunswick à Fredericton. Spécialiste des rapports entre la littérature et la mort, il mène des recherches dans trois domaines principalement : la littérature européenne comparée (surtout de France et d’Autriche) du XIXe siècle à nos jours ; le roman des femmes ; les littératures de l’imaginaire (plus particulièrement les dystopies et les fictions apocalyptiques). Il est l’auteur de deux monographies : Décadence et mort chez Barrès et Hofmannsthal. Le point doré de périr (Nota bene, 2013) et Nécrophilie. Un tombeau nommé désir (Murmure, 2013). Il a édité plusieurs ouvrages collectifs, dont Passées sous silence. Onze femmes écrivains à relire (Presses universitaires de Valenciennes, 2015) et Habiter la littérature. Mélanges offerts à Hans-J. Greif (avec F. Ouellet, L’instant même, 2016), et il a publié des dizaines d’articles dans des revues internationales. Il collabore régulièrement aux périodiques savants University of Toronto Quarterly et Frontières, ainsi qu’au magazine littéraire Nuit blanche.

Cet article examine l’évolution des rapports hommes-femmes et du fantasme de la femme libre à partir de trois récits d’amazones ayant pour auteurs Alexandre Dumas, Leopold von Sacher-Masoch et Renée Dunan. La guerre des sexes que sous-tend la figure de l’amazone exprime moins une hostilité dirigée contre les hommes que le refus de se laisser imposer un destin par ceux-ci. 

This paper explores the evolving relationships between men and women and the prospect of a free womanhood using three tales of Amazons written by Alexandre Dumas, Leopold von Sacher-Masoch and Renée Dunan. The battle of the sexes, which is contained in the Amazon figure, is less a sign of hostility against men than a rejection of a male-imposed destiny. 


[Un] léger développement de ce qui semble viril en elle lui fait croire qu’intellectuellement elle est un homme. Son ridicule crime cérébral mérite d’être sifflé […].1

L’animosité que déploie ici Han Ryner contre la figure de l’Amazone, entendue au sens d’une femme aux prétentions jugées ridicules puisque concurrençant l’homme dans ses domaines d’activité2, est représentative d’un système de pensée où prévalent de vieux schémas patriarcaux, à l’intérieur d’une société – la France du XIXe siècle – où l’homme est solidement établi dans la position de sujet et où la femme est reconnue socialement, et juridiquement, comme sa subalterne. Ne défie pas cette sexuation infériorisante qui veut. Les George Sand et les Rachilde restent somme toute des exceptions, car la femme qui tente d’échapper au carcan rigide dans lequel elle a été enfermée se heurte alors à de fortes résistances d’ordre idéologique. « La femme est dépendante au même titre que le domestique3 », écrit Michel Winock. En même temps, avec le féminisme naissant, les mentalités évoluent et un processus de légitimation du féminin affranchi se met en place. Il s’intensifiera au XXe siècle, notamment à l’issue de la Grande Guerre, après que les femmes eurent remplacé les hommes partis au front et eurent pris goût à cette indépendance4. L’étude qui suit se veut attentive à ce processus évolutif. La lecture que je propose de trois récits d’Amazones me permettra de réfléchir aux modalités de légitimation de la figure du féminin affranchi entre l’époque romantique et l’entre-deux-guerres. J’ai choisi de me pencher sur « Une Amazone » (1845) d’Alexandre Dumas, « L’Amazone de Prague » (1890) de Leopold von Sacher-Masoch et « Les Amazones » (Ces dames de Lesbos, 1928) de Renée Dunan. Ce corpus, dont l’hétérogénité peut surprendre5, ne me servira pas tant à dégager des liens ou des filiations entre ces trois auteurs, qu’à montrer comment s’y contextualise l’évolution des rapports hommes-femmes, particulièrement en ce qui touche « l’identité masculine en crise », pour reprendre une notion dont s’est servie Annelise Maugue dans un ouvrage important6. Ces trois récits ont retenu mon attention parce qu’on y aperçoit trois degrés dans l’affirmation du féminin affranchi. L’Amazone, plutôt que de susciter de la résistance comme chez Ryner, éveille plutôt la fascination de nos auteurs.

Vers la légitimation du féminin affranchi

Avant de nous tourner vers les textes de notre corpus, rappelons à quel point il est difficile pour la femme, au XIXe siècle en France, de s’échapper du carcan où l’ont enfermée de vieux schémas patriarcaux. Les résistances et les préjugés auxquels se heurte la femme qui se veut libre sont alors considérables. Le Code civil établi par Napoléon 1er en 1804 a largement désavantagé la femme, la proclamant mineure devant la loi. Elle dépend de son père, puis de son mari. Ses droits civiques et politiques sont limités et son éducation, pensée par des hommes, est pratique et utilitaire. Soumise à de nombreuses restrictions7, elle ne peut ni voter, ni se réunir dans un club, ni même porter le pantalon à sa guise8. Être femme à cette époque signifie être avant tout définie par le statut matrimonial et la fonction maternelle, donc, le sacrifice et l’abnégation. Son rôle est de « servir son mari, tenir sa maison et s’occuper des enfants9 ». Le Code civil statue en outre que « le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari10 ».

À l’intérieur de ce contexte, l’homme est solidement établi dans le rôle du sujet, de sorte que la femme se voit construite dans et par le regard masculin. Le discours des sexes est avant tout un discours sur la femme. Même le discours scientifique admet la non-égalité des sexes. La femme n’est peut-être plus abordée en tant que « sorcière » pour reprendre le mot de Michelet, c’est-à-dire que son « mystère » physiologique tend à s’élucider rationnellement, mais on est encore loin de reconnaître l’humanité féminine. Confinée à son corps mais à des fins de reproduction, jamais à des fins de jouissance (le plaisir sexuel féminin reste le suprême tabou), elle est vue comme un être où prédominent les instincts. On lui attribue un cerveau inférieur parce que perturbé par les nerfs ou l’utérus, et toute une terminologie péjorative vient traduire la défiance que soulève l’émancipée : on l’appelle pétroleuse, rebelle, bas-bleu, demi-vierge, cerveline, virago, hommasse… Bref, c’est de tels schémas de pensée que provient l’opposition baudelairienne entre féminité pure et impure, entre la femme ange et démon11.

Les choses bougent pourtant : « la loi, les institutions, les mentalités, de nouveaux modèles dessinent les jalons du changement, que la Grande Guerre aura pour effet d’accélérer12 ». De 1871 à 1914, la France connaît une période d’avancées pratiques, symboliques et théoriques pour les femmes. Elles obtiennent par exemple de meilleurs diplômes. La femme mariée peut disposer librement de son salaire (dès 1907). Depuis la loi Naquet (1884), le divorce est de nouveau autorisé. En ce début de XXe siècle, les femmes émergent dans la vie littéraire13 et voient advenir une tendance qui leur est enfin favorable.

À l’intérieur de ce monde nouveau, mouvant, il n’est plus simple de savoir comment s’affirmer mâle. Les repères ancestraux, patriarcaux, se font bousculer et on assiste, dans l’imaginaire fin-de-siècle, au déploiement de fantasmes indicateurs d’une crise de la masculinité de la part d’un groupe toujours dominant mais de plus en plus incertain, angoissé, déchiré. Cette activité fantasmatique se manifeste notamment par une tendance à la réinterprétation de mythes anciens – grecs : Méduse, le Sphinx, Pygmalion, Circé, Diane ; ou bibliques : Ève, Salomé, Dalila, Judith. Ces mythes ont souvent pour dénominateur commun une figure féminine forte, hors norme, voire fatale. Pour maintenir l’ordre social, le sacrifice de cette femme affranchie paraît nécessaire à bon nombre d’auteurs. Comme l’a montré Mireille Dottin-Orsini14, l’un des sous-entendus les plus tenaces, dans ce contexte, est le fait que la femme que l’on dit fatale est d’abord fatale… à elle-même.

C’est par rapport à ce contexte que l’on doit situer la figure transgressive de l’Amazone dont il sera question chez Dumas, Sacher-Masoch et Dunan ; une figure dont on peut déjà dégager quelques idées structurantes : celle de la femme-tueuse15, de la femme virile ; sa rivalité ou sa substitution à l’homme dans l’exercice du pouvoir ; l’humiliation qu’elle inflige au mâle. Dans la terminologie mythologique, on parle généralement des Amazones au pluriel. Or dans la nouvelle « Une Amazone », Dumas se sert du terme au singulier.

« Une liaison ténébreuse » : « Une Amazone » de Dumas

Au cœur de cette nouvelle16 parue dans le journal Le Siècle du 29 septembre au 4 octobre 1845, on trouve « une figure de femme indépendante, sachant évoluer sans le soutien masculin17 ». Ce personnage, qui n’apparaît vraiment18 qu’à partir de la troisième partie (de six), est en fait mademoiselle Herminie19 de ***. Elle devient la maîtresse du protagoniste, Édouard Didier, mais c’est elle qui détermine les règles de leur liaison – « une liaison ténébreuse20 », dira le narrateur, ce qu’elle est à double titre puisqu’elle est nimbée de mystère (c’est l’une des règles fixées par Herminie) et qu’elle entraînera mort d’homme (mais pas celui que l’on croit).

Dumas ne trace pas de portrait détaillé d’Herminie, de sorte que chaque information compte. Belle et riche, la jeune femme semble provenir d’un milieu aristocratique21 et attacher beaucoup d’importance à sa réputation. C’est en partie pour cela qu’elle tient à ce que sa liaison avec Édouard demeure secrète. Elle a développé une personnalité d’Amazone (ici au sens de « femme douée de qualités viriles ») en raison de l’éducation atypique qu’elle a reçue. Sa mère étant morte en couches, c’est son père, un ancien soldat de Napoléon, qui l’a élevée en garçon, puisqu’il aurait souhaité avoir un fils. Herminie a donc appris à « monter à cheval, tirer le pistolet, nager, faire des armes22 ». En « petite gaillarde », elle montre d’excellentes dispositions partout, si bien qu’elle « rossait tous les petits garçons23 », au grand amusement de son père. Maintenant adulte, elle vit avec sa vieille tante, moins parce qu’elle est orpheline que célibataire. Sans pour autant se travestir, elle aime la mascarade : elle fréquente les bals de l’Opéra où elle se promène masquée. Sa « virilité » – ou son statut d’Amazone – se traduit par le fait qu’elle « monte à cheval et fait des armes comme un homme24 ». Dans les deux exercices, elle tend à avoir le dessus sur l’autre sexe25.

Mais ce n’est pas tout. Plus choquant encore d’après les schémas sociaux du temps, elle aime comme un homme ou, selon Florence Renner, « comme sont supposés aimer les hommes à l’époque – avec violence et sans émotion apparente. À cet égard, Herminie apparaît comme un danger, et son amour est vécu comme une humiliation par Édouard, personnage dévirilisé et vaguement lâche, qui se sent pris pour “un domestique”26. »

Lors de leur première rencontre, au bal de l’Opéra, c’est d’abord moins sous l’aspect d’une Amazone qu’Herminie lui apparaît que sous l’allure, énigmatique, d’un sphinx27. Vêtue d’un domino, donc méconnaissable, elle l’aborde hardiment, l’entraîne rapidement vers une loge où ils seront seuls puis initie une relation qui sera faite de mystère, de possessivité et de menace. Se présentant comme « une de ces femmes capables de donner leur vie, leur âme, à l’homme qu’elles aiment ; ardentes dans leur amour, mais terribles dans leur haine28 », elle convainc Édouard de « tout [lui] sacrifier », de renoncer à ses « amours faciles » avec ses autres maîtresses, de « risquer tous les jours [sa] vie pour [la] voir un instant » et de ne jamais parler de leur liaison à quiconque, en retour de quoi elle lui promet « un amour comme [il] n’en [a] jamais eu ». Mais elle le prévient : « peut-être un jour ne vous aimerai-je plus. Alors vous n’aurez rien à faire dans ma vie, pas un reproche à m’adresser, pas un mot à dire ; et, si d’ici là vous devenez parjure ou seulement indiscret… je vous tue29 ! »

Édouard, qui est le type même du jeune homme à l’époque romantique (tantôt joyeux et insouciant, tantôt mélancolique ou triste), est d’abord incrédule. Il craint d’être victime d’une farce. Il se laisse toutefois séduire, curieux du plaisir nouveau qui lui est ainsi offert. Il joue le jeu, assume le risque de paraître ridicule. Par exemple, pour leurs tête-à-tête nocturnes, Herminie, qui habite l’hôtel voisin, l’a convaincu d’enjamber l’espace entre leurs fenêtres au moyen d’une grande planche de bois. Mais il reste maître de lui tout en obéissant à son Amazone. C’est pourquoi la légitimation du féminin affranchi que propose Dumas dans cette nouvelle n’est que partielle.

Herminie, qui par sa personnalité, son attitude et ses actions, s’octroie une liberté à cette époque seulement permise aux hommes, représente un danger pour l’ordre social. Elle met d’ailleurs sa menace30 à exécution lorsqu’elle découvre qu’Édouard s’est finalement montré indiscret et a révélé leur histoire à un ami : elle repousse la planche qui permet à son amant de venir la rejoindre nuitamment alors que celui-ci n’a pas fini de traverser. Résultat : l’homme tombe et meurt lorsque la planche lui fracasse la tête. Mais cet homme n’est pas Édouard. C’est Edmond, son double malchanceux, dont la présence dans le récit paraît insignifiante jusqu’à ce que Dumas insère cette chute, dans les deux sens du mot. Chaque fois qu’il était question d’Edmond jusque-là, c’était pour indiquer son incapacité à trouver un logement et à séduire une femme. Quand Édouard se lasse de son « intrigue de bal masqué », il invite Edmond à prendre sa place. Cette substitution lui sauve la vie. Herminie, femme-tueuse, n’est pas punie à la fin de la nouvelle : elle vend son hôtel, disparaît en Italie et nul (hormis Édouard) ne connaît sa responsabilité dans la mort d’Edmond. Or toute dominatrice soit-elle, elle reste construite dans le regard d’un sujet masculin, plutôt que de devenir sujet elle-même, malgré sa singularité ; elle est « une Amazone », unique en son genre plutôt qu’issue d’une communauté de semblables. Elle a beau être le personnage éponyme, c’est Édouard qui demeure le protagoniste. C’est à lui que cette aventure arrive. Momentanément humilié par cette liaison, il reprend, à la fin du récit, la vie qu’il menait avant de rencontrer Herminie. Tout ce qui a changé, c’est que son amie Marie joue maintenant au vingt-et-un plutôt qu’au lansquenet. Autrement dit, cette amante virile, qui préfigure Alberte et Hauteclaire dans Les Diaboliques (1874) de Barbey d’Aurevilly, n’a rien révolutionné dans sa vie. C’est tout le contraire qui se produit avec Vityeska, l’Amazone pragoise de Sacher-Masoch.

La mort héroïque (érotique) d’une belle insurgée : « L’Amazone de Prague » de Sacher-Masoch

Le nom de Sacher-Masoch appelle trois remarques préalables. Premièrement, comme son devancier D.-A.-F. de Sade, Leopold von Sacher-Masoch a pour infortune, en quelque sorte, d’être moins connu pour son œuvre que pour la désignation d’une certaine perversion dérivée de son patronyme. Ses romans et nouvelles mettent peut-être souvent en scène des femmes qui dominent, à coups de fouets, des amants qui ont consenti à cette soumission, ils ne se résument pas non plus à cette seule dimension scabreuse ou « masochiste ». Thérèse Bentzon, par exemple, le décrit en 1875 comme un émule de Tourgueniev31. Deuxièmement, l’inclusion d’un auteur galicien aux côtés de deux auteurs français n’est pas ici une manière déguisée d’effectuer une étude comparée32. C’est à un écrivain certes non français, mais important en France33, que je vais m’intéresser le temps de lire sa nouvelle « L’Amazone de Prague ». Enfin, la lecture qui suit s’insère dans un cadre très étroit par rapport au terrain où pourrait nous amener l’imaginaire « masochien » et je n’ai aucunement l’intention d’entreprendre, par exemple, une analyse d’ensemble à la Deleuze34.

« L’Amazone de Prague » est le huitième de dix portraits de « Femmes slaves », publiés en six numéros, de 1889 à 1891, dans la Revue des Deux Mondes. Il paraît dans le numéro du 15 décembre 189035, sans mention de traducteur.

J’insiste tout de suite sur quelques ressemblances avec le texte dumassien. D’une part, la masculinité du point de vue narratif s’étend jusqu’à la voix, puisque le récit est assuré, à la première personne, par un narrateur largement identifiable à l’auteur lui-même. Si l’on compare « L’Amazone de Prague » aux circonstances de sa vie telles que les a retracées Bernard Michel dans sa célèbre biographie de 198936, on constate que l’inspiration autobiographique est indiscutable. C’est donc encore une fois d’une femme dans le regard d’un homme qu’il s’agit. D’autre part, le personnage éponyme est donné, à nouveau, comme l’objet d’une singulière séduction émanant d’attributs masculins : elle s’adonne au maniement des armes, fait preuve de courage, de fermeté morale, de hardiesse. Une caractérisation qui suscite, dans l’imagination du narrateur, une comparaison avec les Amazones, non pas celles de la mythologie grecque, mais d’anciennes légendes slaves : Vlasta, Šarka, la magicienne Libuše37. D’après Bernard Michel, l’« imaginaire sexuel [de Sacher-Masoch] se nourrit des contes slaves de son enfance38 ». Troisième ressemblance (que je me contente de mentionner), la nouvelle de Sacher-Masoch aborde elle aussi le motif du bal masqué.

Cette « Amazone de Prague » se nomme Vityeska. Le narrateur doit être âgé de douze ans environ lorsqu’il fait sa connaissance. Il arrive de Lemberg39, sa ville natale. Son père, préfet de police, profite d’une mise en congé d’un an pour emmener sa famille vivre à Prague. C’est la fin du printemps 1848 et la ville se prépare à accueillir le congrès panslaviste. Vityeska est l’aînée parmi les deux filles40 d’un peintre et capitaine de la Swornost (le corps national tchèque) habitant le même immeuble que la famille du narrateur. Elle apparaît à trois reprises dans le récit et laisse à chaque fois une impression plus forte sur le jeune narrateur.

La première fois, le narrateur la surprend, au fond du jardin, un pistolet à la main, en train de s’exercer à la cible. Il la trouve ravissante avec sa fourrure polonaise (kazabaïka) et ses petites bottes hongroises. Elle lui dit : « Si vous croyez qu’il n’y a d’Amazones que dans votre pays, vous vous trompez. Moi aussi, à l’occasion, je monterais sur les barricades, et aussi à cheval, tout comme les héroïnes de la Pologne41. » Cette réplique, en plus d’annoncer la suite des événements, sert à poser la comparaison avec la figure mythologique. C’est l’Amazone elle-même qui suggère le rapprochement. Figure singulière dans le récit, elle appartient cependant, ou se targue d’appartenir, à une caste d’héroïnes légendaires.

La deuxième fois, Vityeska est debout sur un monticule dominant la rue, en train de déverser sa colère sur une personne que le narrateur identifiera par la suite : le major des grenadiers M. von der Mühlen, « grand favori des dames et du peuple de Prague42 », que tous surnomment « le Don Juan de Prague ». Vityeska lui reproche de lui avoir menti en lui faisant croire qu’il voulait l’épouser. Il a, selon elle, déshonoré son uniforme en agissant de la sorte. Elle lui sert ensuite cet avertissement (nouvelle anticipation de l’action à venir) : « Vous m’avez séduite et trompée. Je suis vaincue, mais prenez garde ; si jamais vous tombez entre mes mains, je serai pour vous sans pitié ! […] Allez ! Et priez Dieu que nous ne nous rencontrions jamais sur un champ de bataille43 ! » Puis, le narrateur la rejoint près de la maison. Elle offre alors une vision effrayante, puisqu’elle arrache les ailes d’un papillon de nuit. Son expression est révélatrice de la violence qui gronde en elle : « Une douleur secrète, une colère contenue, mêlées d’une joie perverse, erraient sur ses lèvres à moitié ouvertes44. » Ses paroles viennent ensuite confirmer sa dureté de caractère : « Il ne faut jamais, dit-elle, se laisser aller à la pitié dans ce monde menteur et méchant45. »

La troisième et dernière apparition de Vityeska a lieu pendant les événements dits de la « semaine sanglante de Prague ». Le narrateur, qui se rend sur la place Venceslas avec un ami du collège, sera témoin des affrontements. Il aperçoit, au sommet de la plus grande barricade, Vityeska dans sa toilette de bal de la veille, un drapeau tricolore slave à la main, un poignard et des pistolets à la ceinture. Son costume a les couleurs de la révolution panslaviste. Un bataillon de grenadiers approche, le major von der Mühlen en tête. Il a reçu l’ordre de prendre les barricades à tout prix, mais il espère y parvenir sans effusion de sang. Lorsqu’il atteint la barricade où se tient Vityeska, il est déjà parvenu à convaincre plusieurs hommes du peuple (qui l’admirent) de s’enlever. Les insurgés qui entourent Vityeska sur la plus haute barricade sont eux aussi prêts à se rendre, lorsque celle-ci tire un pistolet de sa ceinture et fait feu sur l’officier, le blessant à mort. Elle pousse ensuite un retentissant cri de triomphe, mais la troupe que commandait von der Mühlen lance l’assaut. Tous ceux qui ne s’enfuient pas sont massacrés. La dernière image de Vityeska qu’aura le narrateur est celle de son cadavre. Il la voit qui gît, le dos appuyé sur un tas de pavés, sa belle tête inclinée sur l’épaule gauche et la main serrant convulsivement l’arme qui avait tué von der Mühlen. Le sang a abondamment coulé de sa poitrine. « La mort ne l’avait point défigurée, dit le narrateur. Les yeux et la bouche, entrouverts, semblaient sourire ; mais la lèvre était plissée par une expression de défi. C’était bien le sourire féroce d’une Amazone bohême46. »

Sacher-Masoch a-t-il fait mourir Vityeska pour des motifs idéologiques ? Rappelons qu’au XIXe siècle, les insoumises et a fortiori les tueuses d’hommes connaissent généralement un sort funeste. Le fondement historique de sa nouvelle47 nous permet d’en douter, de même que son penchant prononcé pour les femmes « batteuses d’hommes48 ». Le dénouement semble en tout cas conforme avec ses idées générales, puisque selon lui la femme est cruelle de nature et les sexes sont ennemis : « L’amour, c’est la guerre des sexes », croit-il49. De plus, la mort vient pimenter un spectacle érotique. Certes, le jeune narrateur est certes impressionné par l’attitude valeureuse de Vityeska50, mais il est surtout émoustillé par la belle Amazone. Il y a aussi le fait que Vityeska appartient à la race des femmes slaves et que celles-ci, selon Sacher-Masoch, « sont presque sans exception des despotes nées51 ». Bref, la légitimation du féminin affranchi dans « L’Amazone de Prague » est reliée à la formation du désir érotique masculin52. Si, dans le récit de Dumas, Édouard avait trouvé chez son Amazone une piquante intrigue de bal masqué et momentanément consenti à se laisser contrôler par elle, l’Amazone, dans cette nouvelle de Sacher-Masoch, vient imprimer, dans l’imaginaire d’un préadolescent, la vision d’une femme belle et rebelle, violente et vindicative. Elle est donc inséparable des figures de femmes humiliatrices d’hommes qui abondent dans son œuvre et dont la plus célèbre reste indubitablement Wanda, « la Vénus à la fourrure53 ».

Les guerrières amoureuses : « Les Amazones » de Renée Dunan

J’en arrive au troisième et dernier texte de mon corpus. Comme pour Sacher-Masoch, quelques observations préalables sont de mise. Premièrement, si le nom de Renée Dunan nous est moins familier que celui des deux auteurs précédents, c’est parce qu’elle fait partie des écrivaines « méconnues » ou « passées sous silence » de la première moitié du XXe siècle, pour reprendre des formulations que j’ai employées ailleurs54. Ensuite, s’il est vrai que la fascination de Sacher-Masoch pour les femmes dominatrices d’hommes peut nous entraîner sur un terrain considérablement plus vaste que mon propos, dans le cas de Renée Dunan, la réappropriation de la figure des Amazones va également beaucoup plus loin que ce que nous verrons ici. Une analyse plus détaillée pourrait s’étendre jusqu’à au moins deux autres romans de Dunan, Kaschmir, jardin du bonheur (1925) et Les Voluptés de minuit (1934), parce qu’on y trouve d’autres figures de despotes féminins ou d’Amazones. J’ai toutefois choisi de me limiter au court recueil de nouvelles érotiques que Dunan a fait paraître en 1928 aux éditions Prima : Ces dames de Lesbos.

Voici enfin un regard de femme sur les Amazones et, par le fait même, une pleine légitimation du féminin affranchi. Deux facteurs sont ici déterminants : l’évolution des idées en matière de rapports hommes-femmes. J’ai évoqué, au début de cet article, la fragilisation des schémas traditionnels au tournant du XXe siècle et de façon accélérée à partir de la Grande Guerre. Après 1918, la société française n’a pas atteint l’égalité homme-femme (ce n’est toujours pas le cas un siècle plus tard !), mais les femmes ne se réinsèrent plus dans le carcan idéologique d’avant la guerre. Autre facteur-clé : la personnalité frondeuse et rebelle de Dunan, attestée par de nombreux indices, tels sa participation au mouvement Dada, ses idées bolchevisantes ou son intérêt marqué pour la littérature érotique55. Dunan est de celles qui bousculent les idées en place. Elle appartient à cette nouvelle génération de femmes de lettres qui, dans la première moitié du XXe siècle, investissent activement la vie littéraire – Dunan est en outre « écrivain, journaliste, critique, poétesse, directrice de collections, activiste […] militant en faveur du nudisme, des droits de la femme, contre les injustices56 ». Bien qu’encore marginales au sein d’une institution littéraire toujours androcentrique, ces « Ève nouvelles », comme les appelle Annelise Maugue, réussissent enfin à faire entendre leur voix.

Ces dames de Lesbos est composé d’une série de onze historiettes destinées à « donner idée des formes curieuses prises par [l’amour saphique] à travers le temps57 ». Le récit « Les Amazones » clôt la première partie (« Les légendes »). Il fait intervenir une véritable communauté de femmes guerrières, qui vivent à l’écart des hommes, leurs ennemis. Au début du récit, elles ont chassé et défait un groupe de pillards. Dix d’entre eux vont être suppliciés. Thomyra, la protagoniste, a été choisie au sort pour aller rejoindre le dernier captif, le plus robuste, avant qu’il ne soit pendu. Elle aura une heure pour s’accoupler avec lui. Si le mâle ne l’a pas fécondée, elle sera expulsée du clan trois mois plus tard « car c’est ainsi, avec des hommes de hasard exécutés ensuite et qui ne sauraient donc exciter à l’amour, que les Amazones perpétuent leur sang, leurs ardeurs sauvages et leur insatiable soif de liberté58 ».

Ce tirage au sort place Thomyra dans une situation intenable. Amante de la belle Penthésilée59, elle sait qu’elle perdra son affection si elle respecte la loi. « Tu vas être à un homme », lui confirme sans ménagement Penthésilée. « Un homme te communiquera son odeur de bouc, et nos caresses, nos étreintes, nos étranges baisers ne renaîtront plus60. » Si Thomyra désobéit à la loi, elle restera peut-être « la douce amante que [Penthésilée a] tant aimée et désire aimer encore61 », mais elle signera son arrêt de mort puisque « l’Amazone qui met à mort celui à qui le sort la dévoua doit être tuée à son tour62 ». Que fera alors Thomyra ? Aux grands maux, les grands moyens. Le soir de la cérémonie, alors que les Amazones sont réunies autour de la tente où Thomyra et le dernier captif viennent d’entrer et que « Penthésilée, seule, songe à son amour détruit63 », un cri se fait bientôt entendre, suivi de lamentations. Thomyra sort brusquement de la tente, saisie d’un rire convulsif et montrant à Penthésilée son coutelas couvert de sang. Elle a respecté la loi des Amazones : elle n’a pas tué l’homme. Mais, pour éviter de s’aliéner Penthésilée, elle « lui [a] enlevé le droit de se prétendre un homme64 ! »

Si la guerre des sexes avait fait une victime masculine collatérale chez Dumas et si l’issue s’était révélée fatale aux deux sexes chez Sacher-Masoch, chez Dunan, l’écrasement du mâle atteint un autre degré. C’est, envisagé du point de vue masculin hégémonique, le pire scénario possible qui se réalise : la castration. L’homme n’est plus atteint dans sa cérébralité (dans « Une Amazone », la mort d’Edmond avait été causée par la planche de bois qui lui avait percuté le crâne) et il ne succombe pas à la vengeance d’une femme (car von der Mühlen, dans « L’Amazone de Prague », est moins la proie d’une émeutière que d’une amante en colère). L’homme est écrasé dans le foyer de sa virilité. Par rapport aux schémas traditionnels, c’est l’agression ou le désordre suprêmes.

Or justement, les choses ne sont pas considérées du point de vue masculin hégémonique et l’émasculation du dernier captif n’est pas une fin pour Thomyra, mais un moyen : sa seule intention est de conserver l’amour de Penthésilée sans enfreindre la loi des Amazones. Autrement dit, l’homme n’est plus le sujet. Ce n’est pas un hasard si le dernier captif n’est nullement caractérisé au-delà de ses fonctions dans le texte. On ignore tout de lui – son nom, son aspect, son histoire personnelle et ainsi de suite – parce que c’est sans importance. Qu’est-ce qui importe alors ? L’homosexualité féminine. C’est le thème structurant du recueil, comme l’indiquent déjà son titre, Ces dames de Lesbos, et le propos liminaire : « L’amour unisexuel fut de tous temps et son attente accompagnait déjà le premier frisson humain de volupté. Nous allons donc tenter de donner idée des formes curieuses prises par lui à travers le temps65. » Lu sous cet angle, « Les Amazones » est une histoire qui finit bien.

Pourtant, si on lit Ces dames de Lesbos au complet, on voit que les temps reculés ont été plus propices à la liberté féminine que l’âge moderne. Ainsi, dans « Aux temps primitifs », les filles de la Louve vivent, en proto-Amazones, dans un monde (quasi) sans hommes66. Mais dans « Hollywood », Ethel Ether et Ida Pestherly, deux actrices de cinéma, mettent longtemps à trouver un endroit où s’aimer sans risquer la prison. En soudoyant un policier, « sur la route sèche et devant la sierra désertique, [elles] ont enfin la permission – pour trois heures juste – de s’aimer à merci67… » Dans « Paris », récit qui clôt le volume, la célèbre poétesse et « grande étoile de Lesbos à Paris68 » Harriette de Sonny est victime d’un subterfuge lorsqu’elle va rencontrer la jeune romancière qui vient de publier le livre Embrasse mon âme. En caressant la jeune fille à « l’air viril et [aux] muscles apparents », elle découvre avec horreur que sa nouvelle amante est un homme : « Elle va fuir… / Mais il est trop tard. L’homme est vigoureux. Il plie l’ennemie de son sexe, la domine, la vainc […]69. » Est-ce la vengeance d’un sexe ? Sans doute. C’est sur ce terrain que nous amènent les Amazones.

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Entre Dumas, Sacher-Masoch et Dunan, nous avons été confrontés à trois Amazones bien distinctes, ainsi qu’à trois manières historiques de comprendre leur mythe. Au départ, l’enjeu est de faire échapper la femme au carcan rigide dans lequel les schémas sociaux traditionnels l’ont enfoncée. La figure de l’Amazone a permis d’exprimer un fantasme de femme libre. La progression entre les trois textes de mon corpus montre également un autre processus en action : le passage d’une situation où l’homme est le sujet vers une situation où c’est la femme qui occupe cette position. Dès lors, les Amazones paraissent moins hostiles aux hommes per se qu’opposées à l’imposition d’un destin. Or, pour la période concernée par « Une Amazone », « L’Amazone de Prague » et Ces dames de Lesbos, c’est encore l’homme qui édicte l’identité sociale de la femme. Aussi reste-t-on dans une dynamique de guerre des sexes – une guerre où bon nombre de batailles, à l’ère des mouvements #MeToo et #AgressionNonDénoncée, restent à livrer. Les récits de Dumas, Sacher-Masoch et Dunan révèlent des pôles importants de ce conflit. On passe ainsi d’une époque (celle du romantisme), où l’on avait encore besoin d’une image de l’homme fort, à une période (le début du XXe siècle), où les femmes deviennent guerrières parfois malgré elles. Déterrer la hache de guerre peut en effet devenir l’ultime moyen de défendre ses convictions. Parmi les nombreux prolongements qui pourraient être donnés à mon étude, il serait très éclairant de porter attention aux récits d’Amazones qui se sont écrits au-delà des années 1920. Je me suis arrêté au texte de Renée Dunan, mais l’accession graduelle et croissante des femmes à une plus grande place au sein de la vie littéraire70 et l’essor que connaîtront les genres paralittéraires comme la science-fiction (et notamment la science-fiction féministe) à compter des années 1960 et 1970 seront propices à de multiples réapparitions de l’Amazone, à la faveur d’une légitimation toujours plus grande de la figure de la femme affranchie. En ce sens, le contexte et les textes que j’ai examinés nous préparent à évaluer les progrès accomplis depuis lors.


Pour citer cette page

Patrick Bergeron, « Contre un destin imposé : la figure de l’Amazone chez Dumas, Sacher-Masoch et Dunan », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/bergeron/> (Page consultée le 03 December 2022).