Sibylle et Amazone : la voix pamphlétaire de la Pucelle d’Orléans au XVIIe siècle

Jean-Philippe Beaulieu
Université de Montréal

Auteur
Résumé
Abstract

Professeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, Jean-Philippe Beaulieu s’intéresse, dans une perspective rhétorique, aux écrits des XVIe et XVIIe siècles qui témoignent de l’émergence de la parole féminine au début de la modernité. En 2014, sous le titre Remontrances, prophéties et confessions de femmes (1575-1650), il a fait paraître chez Classiques Garnier l’édition critique de courts textes polémiques porteurs de signatures féminines. 

Aux XVIe et XVIIe siècles, l’historiographie relative à Jeanne d’Arc met surtout en relief le courage et les aptitudes guerrières de celle que l’on considère alors comme la déclinaison chrétienne par excellence de l’Amazone antique. Si divers écrits rappellent discrètement que la Pucelle d’Orléans possède aussi un don divinatoire, c’est dans quelques pamphlets de la première moitié du XVIIe siècle que cet aspect constitue l’axe central du propos. En effet, ces textes de circonstance font « renaître » Jeanne d’Arc à une autre époque en lui donnant une voix prophétique qui lui permet de commenter certains événements courants, en tablant sur les attributs guerriers les mieux connus de la locutrice pour assurer la crédibilité d’un discours politique soucieux des intérêts de la nation. Ce faisant, ces pamphlets font se toucher – mais sans se superposer – deux traditions antiques de femmes exceptionnelles : l’Amazone et la Sibylle, liées respectivement à la prise en charge, par une figure féminine, de l’action et du discours.

During the early modern period, most historiographical writings pertaining to Joan of Ark bring forward the military attributes of this modest young girl then considered by many as the superlative Christian Amazon. Even though Joan’s divinatory powers are generally broached with caution, a few pamphlets published during the first half of 17th century fully exploit this aspect. These texts bring Joan back to life as a prophetic figure who comments current political events, while using her well known military attributes in order to bring legitimization to a discourse that has the nation’s best interests at heart. Hence, these pamphlets bring together two traditions of exceptional women from Antiquity : the Amazon and the Sibyl, respectively associated with the mastery, by a feminine figure, of action and discourse.


Controversée à son époque, la figure de Jeanne d’Arc s’est progressivement élevée, au début de la modernité, jusqu’au statut d’héroïne nationale1, suscitant un engouement que Simone Fraisse attribue en bonne partie à des exploits guerriers qui convoquaient volontiers l’image des Amazones2. Pour de nombreux auteurs de l’Ancien Régime, une façon d’appréhender l’étonnante valeur militaire de cette jeune paysanne était de considérer Jeanne comme la déclinaison chrétienne par excellence de l’Amazone antique. Ainsi, dans la Gallerie des femmes fortes (1647), Pierre Le Moyne insiste sur les faits d’armes de cette bergère qui la rendent comparable aux Amazones et aux figures héroïques anciennes (telles Rodogune et Zénobie), mais il rappelle également que « cette Villageoise est Profetisse3 », c’est-à-dire que, en plus d’être guerrière, son action dans le monde est assortie d’un don divinatoire qui fait de Jeanne à la fois une Amazone et une Sibylle.

Cette singulière dualité n’est guère explicitée ou théorisée dans la production historiographique de l’époque, qui s’attache le plus souvent à mettre en relief le courage physique de la Pucelle d’Orléans, en se contentant de souligner l’origine divine de sa mission, sans trop s’attarder à ses voix et prophéties4. Si, depuis le Moyen Âge, les qualités guerrières de Jeanne d’Arc sont largement mises en lumière dans les représentations textuelles de celle-ci5, le caractère plus délicat de l’autre facette du personnage explique probablement pourquoi on ne s’est guère penché sur quelques pamphlets anonymes de la première moitié du XVIIe siècle qui confient à Jeanne un discours divinatoire dans le cadre duquel elle commente des événements politiques courants. Il s’agit de L’Oracle de la Pucelle d’Orleans (1614), de La Pucelle d’Orleans apparue au Duc de Boukingan (1627) et de l’Exhortation de la Pucelle d’Orleans à tous les Princes de la terre (1649). Vraisemblablement rédigés par des polémistes de métier, ces textes, qui font « renaître » Jeanne d’Arc à une autre époque que la sienne en lui attribuant une voix oraculaire, tablent sur les traits guerriers les mieux connus de la locutrice pour confirmer son identité et assurer la crédibilité d’une prise de parole visant le bien de la nation. Ces textes de circonstance font se toucher deux traditions antiques de femmes exceptionnelles : la Sibylle et l’Amazone, liées respectivement à la prise en charge, par une figure féminine, du discours et de l’action. Mais il faut bien constater que, dans le déploiement de ces pamphlets, les deux traditions n’ont pas le même poids. Au contraire de nombreux écrits historiographiques, les attributs amazoniens de Jeanne y sont tout au plus évoqués ; ils se présentent comme une donnée relevant de l’évidence et qu’une simple mention suffit à réactiver, dans le but de conférer à la Pucelle une autorité politique qui lui permet de se prononcer, telle une Sibylle, sur des questions d’importance pour la couronne française. Les deux facettes de Jeanne apparaissent donc asymétriques dans le traitement que leur réservent des textes préoccupés avant tout par la mise en valeur d’une parole pamphlétaire provenant d’un personnage que l’on ne peut soupçonner d’intérêts partisans. On voit l’avantage d’un tel dispositif qui donne à Jeanne la possibilité d’être le sujet du discours, tandis que, à la même époque, les textes qui la concernent se contentent généralement de faire d’elle l’objet du discours. Cette façon d’envisager l’action illocutoire de la Pucelle confère une valeur uniment positive à ses pouvoirs prophétiques (qui représentent la dimension la plus problématique de Jeanne, et ce, même dans les travaux récents6). Dans ces occasionnels, l’image de la guerrière sert de tremplin au discours assumé par une figure de Sibylle qui manie la parole comme une arme, à une époque où se développe justement la conscience de l’efficacité du discours pamphlétaire pour façonner l’opinion publique7.

Jeanne en Amazone

Dès 1429, un Français résidant à Rome compare Jeanne avantageusement aux figures héroïques bibliques comme Judith et Esther, mais également à Penthésilée, reine des Amazones8. C’est toutefois surtout aux XVIe et XVIIe siècles que divers textes dressent un portrait de la jeune Lorraine en Amazone triomphante, avant que ne se répande, au XIXe siècle, l’image sacrificielle de Jeanne au bûcher9. Ainsi, dans un poème publié en 1599, François d’Amboise exprime, au moyen de la figure de l’Amazone, la transformation en guerrière de cette humble fille sous l’effet de la volonté divine et dans l’intérêt du royaume : « Il fait bien meilleur voir Jane cette Amazone / Au lieu d’une quenouille une lance porter10 ». Dans l’épître liminaire de l’Histoire du siege d’Orleans, Antoine Dubreton précise en 1631 que l’ampleur et l’urgence de la mission de Jeanne expliquent la translation de ses attributs du féminin vers le masculin : « Ce n’est pas aussi pour deffendre contre les Loups la Bergerie de son pere, qu’elle a changé sa robe en une cuirasse, sa panetiere en un Escu, et sa houlette en une espée : mais pour exterminer de l’heritage de son Roy ces monstres qui sont sur le point de le devorer11 ». Sous cet éclairage, le vêtement masculin de Jeanne, même s’il brouille forcément les frontières de la généricité12, apparaît voulu par Dieu pour assurer l’avenir de la France. Le paradoxe que représente la vocation militaire de cette humble femme est d’ailleurs désamorcé par André Thevet dès le début de sa longue section sur la Pucelle dans Les Vrais Pourtraicts et Vies des hommes illustres (1584), lorsqu’il affirme que Dieu choisit « les choses viles, humbles, & abjectes » pour « confondre & dompter ce qui semble plus fort & puissant13 ». Selon Thevet, il ne faut pas s’étonner de trouver, dans les Écritures, des exemples montrant que le « sexe feminin, fragile & imbecile a maintesfois esté presenté, pour secourir un Royaume exposé à la fureur des ennemis14 ». C’est en vertu de cette vision tout à fait chrétienne du petit comme instrument de la volonté divine que Jean Chapelain, dans le poème épique qu’il consacre à la jeune Lorraine, la désigne comme l’« Amazone du Ciel15 ». De ce point de vue, Jeanne jouit d’un statut supérieur à celui des femmes aristocrates que le XVIIe siècle qualifie métaphoriquement d’Amazones pour faire valoir leurs faits d’armes. Pensons à Alberte-Barbe de Saint-Balmon, par exemple, qui, au cours de la guerre de Trente Ans, a défendu ses terres lorraines contre les pillards, se méritant ainsi le surnom d’« Amazone chrétienne16 ». Mais l’image est surtout associée aux princesses qui, pendant la Fronde (1649-1652), se sont rangées du côté des opposants à Mazarin. Ainsi la cousine de Louis XIV, Anne Louise d’Orléans, dite la Grande Mademoiselle, se voit-elle désignée dans divers pamphlets comme l’« Amazone des François17 », tandis qu’un libelle intitulé L’Amazone françoise au secours des Parisiens (Paris, J.  Hénault, 1649) décrit dans ces mêmes termes Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse.

De telles analogies montrent que, au cours de la Renaissance, la figure de l’Amazone est devenue une référence éminemment positive, mais non sans perdre une partie de ses attributs. En effet, au début de la modernité, l’Amazone semble surtout représenter un simple type de femme forte, qui ne retient du modèle antique que la virtù, c’est-à-dire la force ou la bravoure, envisagée comme un attribut individuel. On ne trouve guère de références à la dimension collective des Amazones dans la majeure partie des textes qui se penchent sur elles, principalement des apologies du sexe féminin18 et des réflexions sur l’exercice du pouvoir des femmes, surtout pendant les deux régences féminines qui marquent la première moitié du XVIIe siècle19. Quelques écrits italiens ou anglais mettent en scène des communautés d’Amazones, comme l’Amazonida (1503), épopée d’Andrea Stagi, ou la pièce Bell in Campo (1662) de Margaret Cavendish20 ; autrement, en France, ce sont essentiellement de petits textes poétiques qui font allusion à cet aspect. C’est le cas de « Pour une mascarade d’Amazones » de Catherine des Roches21, ainsi que d’un « ballet » au titre apparemment oxymorique : « Pour des Amazones desarmées », de Marie de Gournay22. Il est intéressant de noter que ces pièces allégoriques, qui, l’espace de quelques vers, donnent une voix collective aux Amazones, sont signées par des autrices que leurs écrits montrent éminemment préoccupées par la condition de leur sexe23. Dans les autres types de textes, on gomme le caractère marginal et transgressif des sociétés d’Amazones qui, parce qu’elle refusaient leur destin de femmes (comme les Grecs le concevaient), bouleversaient l’ordre social et se trouvaient, pour cette raison, reléguées aux marges du monde civilisé (en Scythie, selon Hérodote, ou en Lybie, aux dires de Diodore de Sicile)24. La christianisation de la figure de l’Amazone qui s’opère à la Renaissance l’engage à revêtir des attributs nobiliaires et chevaleresques qui adoucissent et civilisent le personnage de la femme guerrière25, de manière à faire d’elle une parente des héroïnes bibliques (Judith, Déborah) ou antiques (Zénobie, reine de Palmyre ; Camille, reine des Volsques) que Le Moyne, dans sa Gallerie déjà citée, considère comme autant de déclinaisons de la femme forte, dans les domaines du gouvernement et de la guerre26. Une telle reconfiguration identitaire explique pourquoi, à la fin du XVIe siècle, selon Éliane Viennot, « les guerres de religion commencent à faire du mot amazone un terme générique désignant les femmes engagées dans des actions militaires27 ». Ce rôle politique lié à l’action héroïque, l’« Amazone champestre28 » qu’est Jeanne d’Arc le préfigurait déjà, en se démarquant des figures antiques par sa finalité chrétienne. Cela est bien mis en relief par Le Moyne, qui signale sa parenté avec Hippolyte et Zénobie, pour mieux la distinguer ensuite : « L’Esprit qui la possede est un autre Esprit que celuy des Zenobies & des Rodogunes : il vient de bien plus loin, que du pays des Amazones : il est d’une region beaucoup plus pure & elevée29 ». Largement répandus dans les textes des XVe, XVIe et XVIIe siècles, les renvois à Jeanne comme « simple fille » que Dieu rendit « excellente guerriere30 » ou, encore, comme « Amazone Françoise31 » envoyée par Dieu, trouvent leur point culminant dans des comparaisons avec les guerrières antiques qui soulignent l’apport du christianisme à ces vertus militaires. Ainsi, au moyen d’une série de comparaisons favorables à Jeanne, l’auteur d’un poème latin du XVe siècle met en évidence la valeur de cette femme chrétienne, face non seulement à Penthésilée et à Camille, mais aussi à des héros tels Achille, Énée, Ulysse et même Hercule, dont les travaux ne sauraient se mesurer aux exploits de la Pucelle32. De la même façon, au début du XVIIe siècle, un sonnet de Jacques Dorat effectue un rapprochement avec Penthésilée et les Amazones de Scythie qui tourne à l’avantage de la jeune Lorraine33. Dans le chapitre qu’il consacre à cette dernière, Jean de Marconville laisse entendre sensiblement la même chose, lorsqu’il demande de manière rhétorique : « Car quelle Semiramis, quelle Pentasilée […] a jamais ressemblé [en] prouesse & magnanimité à ceste pucelle ?34 ». La Pucelle d’Orléans est manifestement perçue comme une Amazone améliorée, en raison de l’intervention de l’esprit divin qui l’a « remplie de sa lumiere & de sa chaleur », lui donnant « la science des predictions & la vertu des victoires35 ». En tant qu’intermédiaire entre Dieu et les Français, son rôle a été à la fois d’annoncer et d’assurer la victoire, en associant, à l’action, une parole prophétique censée rendre légitime son entreprise et galvaniser ses compatriotes.

Faire entendre une voix de Sibylle

Sous l’Ancien Régime, le rôle de prophétesse de Jeanne d’Arc est évoqué avec circonspection, certainement en raison de la polémique entourant, dès son vivant, la réalité de ses voix et visions36. Certes, en 1429, un petit texte latin la qualifie de « Sibylla francica37 » et le Ditié de Jehanne d’Arc, de Christine de Pizan, insiste sur son rôle de maillon entre Dieu et le dauphin Charles, qui doit se comprendre dans une filiation prophétique remontant aux temps bibliques38. Mais l’épineuse question des voix de Jeanne a fait l’objet, sous l’Ancien Régime, d’interprétations parfois négatives39. Ainsi le Livre de la Pucelle (1578) indique-t-il que la réaction initiale des gens à sa vocation était de la considérer comme une « insensée40 ». D’autres écrits du XVIe siècle insistent sur la difficulté que Jeanne a eue à faire croire que se soient fait entendre à elle la voix de saint Michel, de même que celles de saintes Marguerite d’Antioche et Catherine d’Alexandrie. Rares sont les textes qui développent l’idée d’un statut prophétique par-delà une fonction de messagère de Dieu et des saint·es. Les références à des pouvoirs divinatoires plus étendus restent allusives, comme dans le Mirouer des femmes vertueuses (1547) qui fait une grande place à la Pucelle dont « on disoit quelle estoit inspirée divinement : car posé quelle ne fust point au conseil des capitaines, si [pourtant] scavoit elle bien leurs deliberations et conclusions aussi bien que si elle y eust esté presente41 ». Généralement, les aptitudes prophétiques de Jeanne sont présentées comme ce qui motive une action héroïque sans équivoque, même si elle peut surprendre de la part d’une femme. Cela est perceptible dans la Tragédie de Jeanne d’Arques (1600) de Jean de Virey, où Jeanne, comme personnage, se montre consciente d’appartenir à une tradition de « mains Amazonides », mettant en question les idées reçues au sujet des femmes : « Les hommes pensent-ils […] que nous devons pour nos belles despoïlles / Que manier chez nous les fuseaux & quenouïlles ? […] L’armure nous convient aussi sur la teste / Que la leur […]42 ». La dimension prophétique se limite, dans cette pièce, à une allusion faite par Jeanne à des « songes » qui lui « dirent en tels mots le but de [s]on destin », c’est-à-dire de combattre les Anglais, mais qui lui ont valu d’être jugée « faussement sous un nom de Médée43 ». Cet aspect est plus développé dans L’Histoire tragique de la Pucelle d’Orleans (1581) de Fronton du Duc, qui propose, dès le premier acte, un dialogue entre la Pucelle et saint Michel visant à lever tout doute quant à l’origine divine du rôle de messagère de Jeanne. La validation de la vocation prophétique de cette dernière se prolonge dans la scène trois du premier acte où la Pucelle fait valoir l’enseignement qu’elle a reçu de l’Ange, « du hault Dieu fidele truchement44 », et qui lui permet de rappeler au dauphin la prière qu’il fit une nuit et que lui seul peut connaître parmi les humains. Ce processus de reconnaissance culmine dans la première scène du deuxième acte, lorsque les conseillers de Charles concluent au caractère authentique des « apparitions, qui ont admonesté / Ceste fille à venir entreprendre ceste œuvre45 ».

Au début du XVIIe siècle, Jeanne est devenue assez notoire pour que son personnage soit exploité dans un cadre autre qu’historiographique. Les divers troubles politiques qui marquent notamment la régence de Marie de Médicis et celle d’Anne d’Autriche deviennent ainsi des occasions de faire appel à Jeanne dans quelques pamphlets la présentant comme une Sibylle qui, depuis l’au-delà, adresse à la nation ou à certains Grands un discours prophétique. Une telle focalisation des textes sur l’action illocutoire confère une voix spectrale et allégorique à la Pucelle, dont l’identité guerrière est généralement précisée par la locutrice elle-même, au début de sa prise de parole, comme une donnée bien établie qu’il s’agit simplement de rappeler au lecteur.

L’Oracle de la Pucelle

Le premier pamphlet qui nous intéresse, L’Oracle de la Pucelle d’Orleans, a été publié à l’occasion de l’entrée du jeune Louis XIII à Orléans le huit juillet 1614. Il s’agit d’un discours encomiastique adressé au roi, vers qui tout le texte est tendu tel un miroir. La voix de la Pucelle y occupe une place textuellement limitée mais centrale, sous la forme d’une brève prédiction versifiée au sujet de l’avenir du monarque. Peu développée, la caractérisation de la Pucelle repose sur ce qu’on sait d’elle préalablement, en tant que « Pucelle, Françoise de nation & d’effect, […] qui fit jadis pour la deffence de sa patrie, des exploits que toutes les Amazones n’eussent peu faire en une semblable rencontre46 ». Mais, dans ce contexte précis, c’est plutôt comme une « Sybille Françoise » et une « Cassandre Françoise47 » que Jeanne est décrite. La figure de Cassandre s’offre comme un modèle problématique de prophétie au féminin, puisque, comme le texte le rappelle, Apollon a fait en sorte que les prédictions de la Troyenne ne soient crues de personne48. La Pucelle est aussi comparée à la Pythie de Delphes et à la Sibylle de Cumes, mais, au contraire de celles-ci, dont les paroles étaient folles et incompréhensibles, celles de Jeanne constituent un « veritable presage », et sont le fruit d’une devineresse qui « receut du ciel le don de prédire les choses du futur49 ». Le fait que Jeanne d’Arc soit ici définie en relation avec d’autres figures féminines est assez représentatif d’un texte où on ne la décrit pas, et où on ne s’attarde ni à son histoire ni à ses aptitudes, sinon à son don de voyance, sans contredit la facette la plus controversée de ce personnage. Probablement conscient du caractère épineux de cette question, l’auteur de l’Oracle ne développe pas le personnage dans son historicité, mais utilise simplement sa notoriété pour en faire une Sibylle laconique qui s’exprime à travers deux quatrains et d’un sizain, insérés dans un discours en prose qui vise à élucider ces vers. Le texte fonctionne ainsi au moyen de deux régimes discursifs complémentaires – ceux qu’on retrouve dans bon nombre d’interprétations divinatoires –, qui se centrent principalement sur les six vers consacrés à l’avenir de Louis :

Je voy des-jà cest Aigle Magnanime
Auprès des murs de la Saincte Solyme [Jérusalem],
Sur le Soleil du Persan voltiger ;
Briser la corne au Croissant infidelle,
Raser Memphus [Memphis] d’un seul coup de son ælle,
Et tout soudain en Phenix se changer50.

Reprenant l’idée, relativement courante au XVIIe siècle, d’un messianisme politique qui fait du monarque le défenseur de la foi chrétienne contre les Turcs, la Pucelle promet à Louis XIII, selon l’interprétation de ces vers que livre l’auteur, des victoires contre les infidèles51, toile de fond d’un propos qui laisse entrevoir au roi un avenir glorieux, mais lointain. En effet, on ne trouve aucune référence au contexte politique immédiat ou à la raison de la présence de Louis XIII à Orléans. Or, quelques mois plus tôt, le 15 mai 1614, s’est conclue une paix par laquelle Marie de Médicis, aux prises avec les princes qui se rebellent contre son autorité, leur accorde des concessions « afin de ne plonger pas plus avant l’Estat dans une guerre intestine52 ». Durant la période d’apaisement qui suit la signature du traité, divers troubles causés par César de Vendôme en Bretagne et Henri de Bourbon-Condé à Poitiers ont poussé le roi à « aller faire cesser ces desordres53 ». L’entrée à Orléans s’inscrit ainsi dans un parcours qui, comprenant notamment Blois, Tours, Angers et Nantes, vise à assurer la visibilité du souverain par les manifestations symboliques de l’entrée royale, signe de l’attachement de la ville à la Couronne54. Aucune référence à cela dans l’Oracle, à moins que l’on interprète les prédictions de victoires en Orient comme l’expression indirecte d’un souhait – formulé par une femme connue pour sa valeur militaire – que le roi vainque tous ceux qui s’opposent à son autorité. Dans le contexte de ces années agitées de la jeunesse de Louis XIII, l’usage de la figure de Jeanne d’Arc ne paraît pas accidentel ; faire intervenir la Pucelle devait raviver, dans l’imaginaire collectif, le souvenir du soutien que, à Orléans notamment, cette jeune femme avait apporté à Charles VII, un autre jeune roi en difficulté. Avec cette différence que Jeanne n’est ici liée à l’action, en début de texte, que par la comparaison avec les Amazones déjà citée, et qui semble suffire à établir sa valeur militaire. Le pamphlet s’attache plutôt à mettre en scène une parole prédictive dont le laconisme contraste avec la richesse rhétorique des deux autres pamphlets. 

La Pucelle d’Orleans apparue au Duc de Boukingan

Ainsi, dans un autre contexte, celui des années 1620, où les révoltes huguenotes mettent en cause l’autorité royale, Jeanne d’Arc intervient dans La Pucelle d’Orleans apparue au Duc de Boukingan, dont l’auteur présumé est Geoffroy Gay55, au moyen d’un discours emphatique qui occupe 17 des 24 pages de l’ouvrage. Elle se présente en songe à Charles Villiers, duc de Buckingham, lorsque celui-ci, voguant vers l’Angleterre, réfléchit à l’échec que vient de connaître son expédition d’appui aux protestants de La Rochelle. Avec son casque et sa lance, le personnage féminin qui lui apparaît alors ressemble à Pallas, mais Buckingham se demande s’il ne s’agit pas de Vénus en raison de sa splendeur. Alliant force et beauté, cette description mythologique56 montre bien le caractère surnaturel de cette figure qui n’est jamais désignée nommément, mais en laquelle on peut reconnaître Jeanne d’Arc par la référence que celle-ci fait aux flammes dans lesquelles les « ancetres » de Buckingham la « jetterent au marché de la ville de Roüen57 ». Dans les pages qui suivent, les renvois à l’histoire et à la valeur militaire de Jeanne d’Arc se précisent toutefois, validant une prise de parole où, après avoir blâmé le duc de s’être engagé dans cette « guerre la plus injuste qui puisse être58 », la locutrice consacre quelques pages à rappeler sa mission d’autrefois, qui était d’« empescher l’usurpateur d’une couronne [celle de France] que Dieu a restablie & conservée de puis tant de siecles59 ». Elle signale, dans un registre épique, son statut d’instrument de la volonté divine, à l’instar de grandes héroïnes de la Bible : « Il ne falloit point douter que Dieu ne m’eut aussi miraculeusement suscitée, que le furent jadis ces femmes genereuses Delbora & Judith, pour la delivrance du peuple Israëlite60 ». À cette fin, Dieu « employ[ant] de petites choses pour en faire des grandes », lui envoya saint Michel qui s’est présenté à elle pour l’animer « d’une force plus grande & que [s]on aage & que [s]on sexe61 » ne pouvaient le faire. Elle propose alors un contraste paradoxal entre Buckinham et elle, en soulignant l’inversion du masculin et du féminin qu’ils représentent, l’un et l’autre. En effet, la femme forte qui affiche des attributs virils est méritoire, tandis que l’effémination caractérisant Buckingham révèle, selon elle, des dispositions morales douteuses. S’adressant à ses juges d’autrefois, Jeanne affirme la valeur militaire des femmes : « Mais puis que c’est une erreur vulgaire, que nostre sexe n’est point destiné aux actions belliqueuses, sçache[z] que Dieu ne me voulut point choisir que pour vous punir plus puissamment, & pour vous imprimer sur le front une eternelle honte d’estre vaincus par une simple fille62 ». Ses juges ne pouvaient pas donc lui reprocher ses manières d’homme, rendues nécessaires par sa mission, tandis que Buckingham, lui, affiche une mollesse féminine, bien plus répréhensible :

Vous offensiez-vous que je fusse en habit d’homme, moy qui m’estois voüée à porter les armes qui ne pouvoient estre portées commodément que sur un tel habit, que je meritois de porter mieux que toy, Boukingan, qui a tousjours plus affecté de porter les armes ordinaires des femmes, la beauté et la mollesse, que les armes de fer, qui ne te plaisent ny te profitent gueres63.

Par ce renversement des rôles entre la jeune fille guerrière et le général efféminé (souligné par le jeu répétitif de la formule « porter les armes »), Jeanne apparaît comme une femme d’exception que son statut, bien établi par le texte, autorise à formuler de sévères critiques à l’égard de Buckingham (et des Anglais de manière générale). Le registre n’est pas proprement prophétique, mais la perspective qui est celle de cette apparition surnaturelle l’engage à formuler des injonctions ayant un caractère prédictif (« vous devez craindre que vous ne soyez tous [les Anglais] plus rigoureusement punis que vos anciens peres64 »), qui culmine dans l’annonce faite à Buckingham à la fin du texte : « Mais sçache que cét invincible Roy de France que tu as eu dessein d’offencer, ne cessera point de punir ta folie & celle de tes partisans65. » C’est ce qui explique que seule la parole de Jeanne suffise : il n’est pas nécessaire, pour cette dernière, de « renaistre en ce temps66 » afin de chasser les Anglais manu militari. Louis XIII en est bien capable tout seul, avec le soutien de Richelieu : « […] la France n’a pas besoin de ma renaissance. Le Roy fera les mesmes choses qu’il feroit s’il avoit mon conseil & ma conduitte67 ». La Pucelle fonde donc d’abord sa prise de parole pamphlétaire sur son rôle historique de guerrière, mais finit par mettre celui-ci à distance afin de s’adjuger une nouvelle fonction, celle de gardienne de la nation dont l’arme principale est la rhétorique, comme le montrent la construction serrée et le style soutenu du propos.

Exhortation de la Pucelle d’Orleans

Dans le troisième pamphlet, l’Exhortation de la Pucelle d’Orleans, le rapport aux Anglais se modifie sensiblement. Ceux-ci ne sont pas pris à parti en raison de leurs ambitions sur la France, mais parce qu’ils viennent d’exécuter leur roi, Charles Ier, le 30 janvier 1649. À cette occasion, Jeanne, qui prend la parole dès le début du texte, exhorte les princes et les populations d’Europe à mettre à mal ces régicides, dont l’impiété menace les ordres humain et divin. D’emblée, la locutrice rappelle son entreprise du XVe siècle, pour immédiatement en venir aux raisons de sa présence dans la France du XVIIe siècle :

Estant agée de dix-huit ans, je fus autrefois envoyée de Dieu en France à Charles VII. pour conserver son Estat, & pour luy remettre la Couronne sur la teste, que le barbare Anglois s’efforçoit de luy oster en usurpant ses terres : mais à present je descends du Ciel avec la Themide Astrée, pour donner un advis salutaire à tous les Souverains du bas monde68.

La Pucelle apparaît comme l’instrument rhétorique de la Justice, qui est personnifiée ici par une figure confondant – comme on le fait fréquemment – Astrée et Thémis, et à propos de laquelle Jeanne affirme : « […] elle est descenduë du Ciel avec moy par un commandement absolu de la Divinité, pour se transporter vers les suprémes puissance du bas monde, afin de les exhorter par ma bouche à prendre les armes contre les parricides Anglois69. » À l’instar de la jeune Lorraine du XVe siècle, la Pucelle qui fait résonner sa voix dans l’Exhortation devient la porte-parole de la volonté divine ; cela est établi dès le départ par la référence allusive au rôle historique de Jeanne d’Arc, en insistant surtout sur la vocation de truchement de cette dernière plutôt que sur sa valeur militaire, qui, comme dans les deux autres pamphlets, est reléguée à l’arrière-plan, comme une donnée historique indiscutable sur laquelle il n’y a pas lieu de s’étendre.

Si le fait de s’en prendre aux Anglais n’est guère inhabituel de la part de Jeanne, la façon dont elle défend la couronne anglaise peut surprendre ; mais lorsqu’elle parle en termes positifs de Charles Ier, qu’elle dit « allié si estroitement à la France70 », on comprend que c’est en tant que championne de l’institution royale qu’elle prône une alliance transnationale. Le point culminant du pamphlet consiste ainsi en une exhortation adressée aux princes pour qu’ils fassent front commun devant le régicide : « Ne perdez point vostre temps & vos pouldres, pour afoiblir vos forces, en vous affoiblissans vous-mesmes par la mort de tant d’hommes de cœur. Unissez-vous, & ramassez vos Escadrons, pour esteindre cette maudite race d’Anglois71 ». Dans le contexte de la Fronde parlementaire de 1649, ne faut-il pas entendre là une invitation lancée aux Français à mettre fin à leurs querelles intestines ? Le rédacteur pourrait faire d’une pierre deux coups : défendre les prérogatives monarchiques mises en cause par une révolution inimaginable, tout en adressant aux Français un avertissement quant aux conséquences funestes d’un questionnement de l’autorité royale. Ce faisant, Jeanne devient un vecteur de la justice divine dans ce texte qui n’a besoin que d’une simple allusion à l’histoire de la Pucelle d’Orléans pour justifier le rôle de messagère qu’elle joue ici.

Jeanne pamphlétaire

Faire surgir Jeanne d’Arc d’entre les morts afin de lui faire servir de nouveau les intérêts de la France en n’utilisant que la parole pamphlétaire, c’est risquer d’occulter son action guerrière au profit de la seule force du pouvoir divinatoire de la Sibylle. Les auteurs des trois occasionnels que nous avons examinés choisissent cependant de lier étroitement ces deux aspects, même s’ils ne leur donnent pas la même visibilité au sein du discours. La Pucelle d’Orléans s’y présente comme une figure du passé dont la gloire est réactualisée à travers une forme de ventriloquie qui donne toute sa force à sa parole prophétique, rendue légitime par son statut de défenderesse des intérêts de la France. À ce titre, elle semble avoir inspiré, à plusieurs auteurs de pamphlets, la mise en scène de figures féminines fictives ou semi-fictives de condition modeste – villageoises, marchandes, servantes – appelées à s’exprimer publiquement, en adoptant la posture d’une oratrice humble mais convaincue, tout comme Jeanne, de la nécessité d’intervenir sur la scène politique72. Si ces signataires féminines – parfois anonymes, parfois identifiées73 – n’ont que leur seule voix comme arme, elles investissent l’espace social d’une manière qui fait d’elles des militantes – oserait-on dire des Amazones ? – d’un type nouveau par leur action rhétorique. Cette voie semble avoir été plus productive que la parole pamphlétaire de Jeanne elle-même, comme le montre bien le petit nombre d’occasionnels faisant un usage explicite de la voix de la Pucelle. Si cette dernière, selon Vincent Dorothée, connaît à partir des années 1620 un regain d’intérêt qui se manifeste en littérature74, mais aussi dans les arts visuels et du spectacle75, il semble avoir été difficile, dans la production pamphlétaire, de diversifier ou de renouveler le traitement de cette figure bien ancrée dans l’imaginaire collectif, sinon qu’en effectuant des références obliques ou en trompe-l’œil, comme c’est le cas dans La Pucelle de Paris triomphant des injustes pretentions d’un Italien (Paris, Nicolas Jacquard, 1649), où la Pucelle du titre, qui évoque forcément Jeanne d’Arc, se révèle en fin de compte une allégorie de la Justice. De manière globale, le destin de Jeanne était d’être immortalisée comme femme forte ou Amazone plutôt que comme Sibylle. C’est ce qu’illustrent clairement, aux XVIIIe et XIXe siècles, les titres d’ouvrages biographiques tels L’Amazone françoise (Orléans, veuve A. Jacob et C. Jacob, 1721) du père Le Jeune et L’Amazone françoise ou Jeanne d’Arc (Paris, chez l’auteure, 1819) de Marie-Thérèse Peroux d’Abany, qui utilisent la formule comme une évidence. En s’appuyant sur le remaniement de la figure de l’Amazone qui fonde le mythe jehanien, les trois pamphlets que nous avons étudiés tentent de renouveler l’image de Jeanne en étendant son action, par-delà sa propre époque, au moyen d’une parole porteuse d’un sens supérieur. Pour ce faire, les auteurs ont laissé planer l’ombre de l’Amazone sur le texte juste assez pour valider le statut de la locutrice comme défenderesse de la France, munie cette fois d’une arme nouvelle : les flèches du discours pamphlétaire.


Pour citer cette page

Jean-Philippe Beaulieu, « Sibylle et Amazone : la voix pamphlétaire de la Pucelle d’Orléans au XVIIe siècle  », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/beaulieu/> (Page consultée le 08 December 2022).