Ulysse de Trois-Rivières et d’Arménie

Stéphane Cermakian

Stéphane Cermakian est poète, chercheur en littérature comparée et professeur agrégé de lettres modernes. Il a notamment publié Exiliade (Alkemie, Classiques Garnier, 2019), fresque poétique sur l’exil des Arméniens depuis le génocide jusqu’à la guerre dans le Haut-Karabagh, et Poète et poésie : éclats conjugués (Alkemie, Cl. Garnier, 2020), suite d’aphorismes poétiques. Il a publié des articles sur des questions de mythopoétique, de transferts culturels, d’exil et de théologie. Il est l’auteur d’une thèse sur la poétique de l’exil dans les littératures allemande, française et arménienne (Classiques Garnier, à paraître en 2021). Il est né au Québec, vit en France depuis longtemps et a séjourné dans plusieurs pays comme l’Allemagne, le Liban et l’Arménie.


« Mon beau pays, le pays de mon enfance… »

De quel pays est-il question, quand je dis « le pays de mon enfance » ?

Je suis né sur une fracture tellurique, à la jonction entre deux continents, deux époques, deux civilisations… deux univers.

Le légendaire pays des Trois-Rivières est le berceau terrestre de cet Ulysse arménien.

C’est un coureur des bois qui a frayé sa voie parmi les légendes du Québec profond, mais ses forêts silencieuses font entendre le doux murmure de l’Arménie des origines. La petite crique qui surplombait la rivière Saint-Maurice juste avant qu’elle se jette dans le fleuve Saint-Laurent, cette crique grouillant de volatiles exubérants et de serpents inoffensifs, c’était le palimpseste des gorges d’Ani et de la rivière Akhourian, affluente de l’Araxe. Ani, l’ancienne capitale arménienne aux mille clochers, annonçait aussi les chapelles – plus discrètes et modestes – perdues dans la grisaille champêtre de Maskinongé dans un souvenir d’encens où le ragtime des grenades couvrait la danse du kotchari près des fontaines de Van. Quand il parcourait, les nuits de pleine lune, ces forêts du Nouveau Monde, il entrevoyait l’Ancien Monde en filigrane et l’écho de ses noms étrangement beaux, sans savoir à quoi ils correspondaient, sans savourer autre chose que la matérialité juteuse d’un fruit égaré sur un continent inexploré : Zeytoun, Malatya, Sassoun, Kharpert, Chouchi, Gandzassar, Dadi Vank… et bien d’autres encore.

Lieux que les Cyclopes de Bakou et d’Ankara essaient encore de recouvrir d’un croissant ensanglanté. En hypnotisant le monde entier au moyen de leur œil unique. En fascinant la terre pour mieux la dévaster pendant qu’elle sommeille dans un enchantement fallacieux.

Lieux où se dresse néanmoins la croix de Celui qui a aimé chacun d’entre nous, même après que chacun l’y ait cloué. Car il était le plus fort, avec sa douceur.

Ulysse, perdu au tréfonds des ruelles quelconques, sur les terrains vagues d’une Amérique illimitée, dans un no man’s land qu’on dit entièrement neuf (car on oublie trop souvent le sang de ses premiers habitants dont le sol est cruellement imbibé), se trouvait alors, aux yeux de tous, dans sa patrie. Mais à ses propres yeux, il n’était nulle part.

Le pont Laviolette, il l’avait pourtant cherché, lors de sa première fugue à deux ans : avait-il voulu déjà retrouver celui qui traversait l’Euphrate ? Nulle part aussi – mais un Nulle Part ô combien dense et riche de nouveautés, de promesses ambiguës ! –, ces ruelles bétonnées d’un centre-ville sans plan d’urbanisation certain, ces esplanades portuaires brillantes de leur aspect quelconque, pétillantes de la poésie de l’approximatif, dans ce coin de planète où la famille des poètes avait élu domicile chaque année des quatre coins du monde.

Et persistait pourtant cette impression de nulle part, hors-patrie. Dépouillé de sa ruse, Ulysse n’était plus Personne pour un Cyclope encore trop lointain, malgré les menaces tentaculaires depuis des siècles.

Plus tard, sur l’île de Montréal, et bien davantage en poussant plus loin vers les cités grouillantes d’une Amérique vertigineuse, les gratte-ciel le dévoreraient comme un être en creux ébahi de sa propre fascination pour le vide.

Mais ce vide était dense et plein d’échos.

Ainsi errait-il au milieu de ce beau pays de Nulle Part, si beau pourtant, en attente d’un dévoilement.

Tous les jours à Troie, tous les jours à Ithaque, tous les jours au milieu des mers, tous les jours sur les continents inexplorés des littératures du monde, des mélodies secourables, des langues étrangères dont il ne savait même plus laquelle était l’étrangère, et étrangère de quoi au juste, et étrange de quelle manière, tellement chacune lui était familière.

Ulysse portant une guerre en soi, incendie de Smyrne le poursuivant jusque dans les neiges des Trois-Rivières, jusqu’au dernier talus de la rue Desruisseaux. Smyrne la splendide s’écroulant dans les flammes arborées par un drapeau rouge, étendard balbutiant son impuissance en cherchant à anéantir autrui.

Si bien qu’à son départ, ultime tentative de survie pour quitter la guerre intérieure, et pour lui donner forme réelle, pour la mesurer à la véritable guerre qui secoue le monde : à son départ, bien des gens avaient cru qu’il cédait au chant des Sirènes.

« Traître ! Tu quittes ta patrie. »

Ma patrie ? Quelle est cette patrie ?

Je quitte la guerre de Troie.

Non, je quitte la mer pour retrouver Ithaque, ma vraie patrie.

Non et non, ma patrie réside dans le récit de l’Odyssée. Le chant est une patrie pour ceux qui en sont privés.

Etc. : trop de discours, qui ne disent encore qu’une infime partie du cristal intérieur.

(le divan oriental-occidental renverse toutes les ruses du langage : pont verbal sur la fracture intérieure)

(enfin le Poème de la Mer infusé d’astres, comme l’aurait soufflé l’Ulysse de Charleville !)

Geste précurseur : avoir jeté une bouteille à la mer, au sens propre, dans le fleuve Saint-Laurent, au milieu de la banquise… et avoir reçu une réponse.

Réponse de Télémaque, son fils, qui l’appelait à vivre cette odyssée initiatique et à suivre le cours d’eau, à trouver le message en remontant jusqu’à la source et à le porter à l’océan. D’abord vers l’Europe.

Vertige des sensations sans lendemain. Enivrement illusoire des carpe diem de pacotille. Labyrinthe identitaire où l’on risque sa peau chaque jour. Éclatement des obus et des vérités. Fragments intérieurs dispersés. Nausicaa la belle qui jamais n’aurait pu le visser sur un sol étranger. Circé qui tente d’en faire un porc, abominable oubli de son humanité. Calypso qui embrouille son esprit et fait passer son poison pour de l’ambroisie. Charybde, Scylla, et bien d’autres encore, qui veulent le saccager et lui faire croire que la patrie n’existe pas, que c’est une invention d’idéologues.

Mais il croit aussi en la quête du sourcier, en la quête des pépites d’or enfouies dans le marécage de la procrastination, du conformisme et du mensonge ambiant. Car l’or existe.

Ulysse croyait se trouver. Il vogue en pleine errance. Mais il cherche l’or intérieur.

Il retrouve des traces de lui-même à Berlin, dans l’odeur du charbon un soir d’hiver, à Prenzlauer Berg, dans un appartement construit entre la construction et la démolition d’un Mur.

Il se retrouve près de Berlin dans un camp de concentration aménagé pour les visiteurs, pour le « devoir de mémoire ». Or il comprend que Siegfried sur le Bosphore a aussi forgé les armes et les tactiques de Polyphème le Cyclope dans ses palais d’Istanbul et de Bakou, du génocide de 1915 jusqu’à celui de 2020. Et il s’interroge sur ce « devoir de mémoire » dont se gargarisent tant de nations, tant de nations qui se coupent les mains au moment d’agir et d’incarner la mémoire.

Et le sang arménien a inondé le sol ancestral, l’Artsakh (qu’on nomme parfois Karabagh), sous le regard éteint des rois de carton-pâte, dérisoires roitelets d’Europe, d’Amérique et d’Asie, qui se prosternent devant les petits sultans, maîtres de perversité et de falsification.

Et Ulysse repense au sol imbibé du sang des Indiens de son Amérique natale.

Et de tous les sols imbibés injustement, cruellement, froidement, à travers le monde.

Et il a soif de son pays, comme d’une rivière qui dévale la montagne arménienne d’Ararat un jour de printemps.

Il a soif au sein même de cette fracture tellurique, de cette naissance sur une frontière multiple où se croisent les territoires géographiques et intérieurs. Il est né sur un tremblement de terre, terre qui tremble et remue la matière informe qui saura se sculpter dans toute sa fluidité, dans son mouvement de perpétuelle renaissance.

Mais il lui faudra encore passer par bien des tourmentes, lui, Ulysse le Wanderer au-devant d’un abîme invisible, en quête d’une patrie à venir, l’Arménie de Laërte son père et de Télémaque son fils, de Pénélope sa femme, qui ne le connaît pas encore mais qui l’attend déjà.

Mais aussi…

Le lotus.

Combien de feuilles, de branches entières de lotus n’avait-il mâchées sur les rives de la Seine, de la rivière Saint-Maurice à Trois-Rivières, du beau Danube au son d’une valse. Cette fleur de lotus qui lui faisait oublier le sol du pays appelé pourtant à renaître de tous ses fruits. Lotus fabriqué en série par l’industrie mondialiste des idéologues et des contre-idéologues, qui veulent pulvériser toutes les racines intérieures afin de manipuler à leur guise des fruits produits sous serre et modifiés génétiquement : purs simulacres de présents défigurables à souhait. Lotus dont on gave les jeunes cerveaux sous l’égide des dictatures démocratiques et sous couvert de partage et de fraternité.

Mais le chant doux et profond de l’Ararat est plus fort que le lotus, que les Sirènes, les Loreley et les Sylphides.

Les lettres ancestrales se sont inscrites en rouge au flanc de la montagne. Du rouge de ce sang des martyrs au rouge de la grenade qui s’épanouira : Ulysse l’Arménien est de la race du Phénix.

Ulysse a-t-il alors atteint Ithaque ?

Tout est rentré dans l’ordre ?

Pas tout à fait. Cri étranglé dans la gorge : les enfants d’Artsakh – nom arménien du Haut-Karabagh – envahis, pillés, massacrés par les Cyclopes qui se sont multipliés comme des clones maléfiques, dirigés par les colonels de Marmara, armés par les inconnus masqués de la Colline-du-Printemps – cynique antiphrase d’une rhétorique avilissante…

Il est à nouveau à Troie, à Ithaque et sur les mers houleuses. En exil dans sa propre patrie arménienne. À la croisée des secousses telluriques. Et c’est pourtant chez lui ; cette terre est sa maison.

Voix lancinante au même moment : toujours le vaste océan s’ouvre à lui. Si l’exil est sa demeure, elle est indéracinable. Car elle habite sa propre racine. Et sa racine est dans le ciel, non par l’extermination comme le pensait un poète de Bucovine, mais par la résurrection.

Que dire aussi des Pénélopes qui ont attendu tous ces Ulysses qui ne sont pas revenus des fosses sordides. Pénélopes patientes attendant le retour du mari et du fils, morts pour avoir défendu la justice devant le monde chloroformé. Tous ces Ulysses massacrés parce qu’ils se nommaient Ulysse, parce qu’ils avaient renoncé à s’appeler Personne, ou qu’ils n’avaient pas eu le temps d’en emprunter le nom, alors que passait l’ouragan du fanatisme sur les paisibles montagnes.

Que dire aussi des Pénélopes restées seules et qui, après le génocide et jusqu’aujourd’hui, ont reconstruit Ithaque sur les rives de l’Europe, de l’Amérique, de l’Asie, avec leurs douces mains faites pour caresser les fleurs des prairies mais employées dorénavant à pétrir la rude pâte des jours futurs.

Que dire des Télémaques partis avant leur père en se défendant de la même agression cyclopéenne dans les montagnes de l’Artsakh.

Que dire des Ulysses partis trop tôt, laissant des Télémaques seuls devant les mêmes Cyclopes du Bosphore et de la mer Caspienne ivres de l’éclaboussement du sang sur la peau blanche et innocente des enfants de l’Ararat.

Cyclopes parvenant même à loucher malgré leur œil unique.

Télémaque sur le bord de l’Araxe, en Artsakh, implorant :

« Mon père, où es-tu ? »

Ce cri n’est-il pas aussi celui d’Ulysse ?

Et je pense – oui, je, enfin retrouvé – au Télémaque raconté par le doux archevêque de Cambrai ; au patient Télémaque porté par son élan jusqu’au seuil de la patrie : il cherche son père et ne le trouve pas… et le trouve enfin un fugitif instant, assez durable cependant pour que le père, avant son départ définitif, lui indique, avec le doigt levé, le ciel. Enfantement perpétuel. Éclosion lumineuse.

Ulysse entend bien le cri de Télémaque : le jeune Ulysse a lui-même cherché son propre père. Plus qu’un état immuable, c’est la quête incessante qui réunit le père et le fils. Les pères et les fils. La lignée. Télémaque la rétablira et poursuivra sa quête.

Le doigt levé est aussi celui de l’église dévastée de Kharpert, en Arménie occupée, non loin de l’Euphrate. Le doigt levé, une ruine, un monceau de pierres ayant la forme d’une main tournée vers le ciel et indiquant la direction : le Ciel vous voit… Les bourreaux seront jugés… mais les pèlerins terrestres qui peuvent encore chercher le bien en connaissent la direction…

Les Cyclopes s’effondreront, l’œil crevé par leur propre abomination ; ils disparaîtront, comme les vents fous évoqués par le poète de Van. Les Sirènes s’évanouiront. Les Lotophages menteurs de la mondialisation seront engloutis dans leurs propres entrailles.

Et le cri de la terre, le doigt levé au ciel témoigneront de cette odyssée de souffrance et d’amour, depuis mon beau pays, vers mon beau pays, au sein de mon beau pays, que je ne sais encore nommer parfaitement, mais qui porte tout ce que l’espérance peut porter. Des profondeurs, sur terre et au ciel.

Là où Ulysse a retrouvé le moi, le toi, le nous, et le pronom couronné de lumière que, par pudeur, on ne nomme pas toujours, et qui triomphera.

À tous ceux qui sont persécutés pour leur soif de justice.
À tous ceux qui cherchent aussi la justice sans être actuellement persécutés.
À tous les cœurs doux, ou qui se rappellent l’avoir été un jour.
À tous les exilés, qu’ils le soient géographiquement ou intérieurement… c’est-à-dire tout le monde.
Et à Celui qui, alors que nous cheminons dans les ténèbres, marche à nos côtés même lorsque nous l’oublions, et nous permet d’y voir clair dans cette odyssée terrestre
.


Pour citer cette page

Stéphane Cermakian, « Ulysse de Trois-Rivières et d’Arménie », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/cermakian/> (Page consultée le 03 December 2022).


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