Les mains de Pénélope

Jennifer Bélanger

Jennifer Bélanger est étudiante au doctorat en études littéraires, avec concentration en études féministes, à l’Université du Québec à Montréal. Dirigée par Martine Delvaux, sa thèse porte sur les inscriptions corporelles et textuelles de la maladie à l’intérieur de récits contemporains écrits par des femmes. Son premier roman, Menthol, est paru aux éditions Héliotrope en 2020. Elle est secrétaire de rédaction pour la revue Percées – Explorations en arts vivants et fait partie du comité de rédaction de la revue Moebius.


De ses mains, elle a cherché quoi faire. La peau adorée, en retrait à la guerre, absente depuis vingt ans. Chaque nuit, c’est son propre corps qu’elle enserre, c’est son propre corps qu’elle défait, un fil à la fois, à la mesure du temps que cela prend, le jour, pour tisser l’attente, pour tromper l’ennui et les prétendants qui veulent lui glisser une bague au doigt. Pénélope reste avec son secret et sa toile, linceul de sa jeunesse. Elle consent à cette répétition qui ne mène à rien, elle efface toute trace d’existence, les paumes repliées sur elles-mêmes, jeu de ficelle aussitôt érigé aussitôt détruit, monuments d’amour transformés en cimetières.

De Pénélope, on a dit qu’elle était la plus sage des femmes. À cela, d’autres ont ajouté les mots résignée, passionnée, dévouée et fidèle. À cela, des féministes ont répondu obstinée, rusée, inatteignable et audacieuse.

Personne n’a parlé de sa fatigue.

Personne n’a imaginé son destin changé par une maladie soudaine, aussi forte que la passion retenue. Et ses mains qui lâchent, crispées, déformées par la douleur. Le subterfuge levé, l’obligation d’épouser celui qui voudra encore d’elle après la traversée, en elle, du désastre. Cette violence-là.

La fatigue n’intéresse pas. Du moins, pas celle du quotidien sans épopée. Pas celle des femmes aux gestes sans fatalité.

Je veux écrire le corps en souffrance de Pénélope, trahissant le pacte silencieux qu’il a signé. Le jour, son dos courbé, les bras étirés, tout d’elle offert au contremaître de l’amour. Dans ce tissage infini, a-t-elle mal au cou ? A-t-elle le tunnel carpien bloqué, les poignets liés, les ongles cassés ? Et les mains, autrefois amoureuses, finissent-elles par échapper tout ce qu’elles veulent retenir, la mémoire de l’homme qui la garde dans un espoir intemporel ? A-t-elle les traits étirés de connaître tant de vide, les paupières enlevées aux rêves de retour et aux cauchemars des réveils sans moiteur ?

Son corps a dû oublier parfois qui il était et qui il attendait, pour qui il se tuait.

Je veux écrire le corps de Pénélope, resté froid et anesthésié, sans toucher autre que le sien, pendant deux décennies. Ses spasmes ravalés, ses cris de jouissance dérobés sous les draps, son désir tout entier retourné contre la nuit, enfermé au plus loin d’elle, portant toujours le nom Ulysse.

Rien ne compte que son corps à lui, meurtri, vivant ou mort, mais abîmé par les arcs brandis vers l’ennemi.

Aux yeux des hommes qui assiègent sa demeure, Pénélope n’est ni fantôme ni voilée par son manque. Elle crie le sommeil qui s’échappe comme du sable entre ses doigts, présente dans cette fulgurance qui naît et vit en son ventre. Elle ne donne pas la main. Elle la reprend. Chaque fois qu’on la cherche en suivant la courbe de ses hanches, la main reste fidèle à la promesse de l’incertitude. Nue, elle continue d’être béante sur l’avenir.

Je refuse de reprendre le fil du mythe, d’allonger la liste des adjectifs, de lire en Pénélope uniquement la force requise pour ne pas sombrer dans l’urgence d’en finir, d’enfin rendre à son tour les armes et se livrer à d’autres caresses. Enfin réduire la distance et la durée qui la séparent d’une étreinte.

Je veux que se révèle Pénélope par la chair. Ce n’est ni un ordre ni une exigence, encore moins un caprice pour que l’écriture, ici, s’installe. C’est un devoir envers les fatiguées de l’histoire, oubliées parce qu’engourdies de peu d’emprise sur le réel, belles au bois dormant sans prince charmant.

Je veux écrire le corps de Pénélope, reflet du mien, pétri par l’usure, avançant sans l’intention de se relever à la moindre illusion de baiser. Là où plusieurs siècles nous font perdre l’une et l’autre de vue, gît une souffrance qui nous est commune. Nos quatre mains érigent, suivant un même tempo, une même pulsation, l’ouvrage de l’amour. Jusqu’à l’éclatement des veines au poignet, bleu-mauve, couleurs des aurores volées aux ombres aussitôt aperçues aussitôt disparues. L’ouvrage et le relâchement; la puissance de tenir au rien et l’épuisement d’en faire un récit.

Je veux nous écrire, elle et moi, à l’intérieur des imprévus, quand rien ne se passe comme les choses doivent éventuellement passer, entre les départs et les arrivées impossibles, les choses qui grugent la peau, creusent les rides, façonnent le vieillir avant l’heure. Écrire ce qui n’a pas été dit, dépouiller le cliché, la femme qui patiente et l’amour inséparable de ce qui, en lui, l’anéantit.

Écrire les prières, aussi, le rituel qui consiste à croire que le noir console. J’ignore si les lèvres de Pénélope s’animent une fois les lumières éteintes, les mains jointes, si elles soufflent la peur de ne plus jamais revoir celui qu’elle aime, si elles supplient. Les miennes, soudées le jour, se décollent pour se tordre au silence, pour l’habiter jusqu’à ce qu’il me donne la nausée, ce silence d’incantations qui appellent les ruptures à venir. Enfant, je croyais que ces murmures allaient sauver celles qui, plus tard dans ma vie, allaient partir à la guerre, dans les bras d’hommes arracheurs de vie. Je pensais que ces chants étaient de sirène ; qu’ils allaient les faire revenir à moi. C’est moi qui ne suis jamais revenue à elles.

Je brode sur mes blessures d’amour ce même aller-retour des mains. Je ne tiens debout qu’à ces sutures. Pénélope et moi, nous construisons et déconstruisons, nous vainquons le présent en le rejouant sans cesse. Nous ne bougeons pas. Les pieds cloués au sol, orteils en pointe, nous tournons en rond, reprenons éternellement le même ballet, en nous assurant de ne jamais terminer, de ne jamais étouffer ce qui demande à être décloisonné, retiré de sa cage, cœur qui rebondit sur lui-même et cogne contre aucune porte. Nous n’arrivons pas, de nulle part. Nous n’aboutissons pas, ne sommes pas point final. Nous ne savons rien de ce qui va advenir, de ce qui va devenir. Le récit de Pénélope, son corps et le mien, inventé et inachevé, commence ici.


Pour citer cette page

Jennifer Bélanger, « Les mains de Pénélope », MuseMedusa, no 9, 2021, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_9/belanger/> (Page consultée le 03 December 2022).