Zoé Rose (extrait)

France Théoret

France Théoret, poète, romancière et essayiste, est née à Montréal. Membre de la direction de la revue La Barre du jour de 1967 à 1969, elle a écrit le monologue de l’ouvrière de La Nef des sorcières, pièce collective créée au Théâtre du Nouveau Monde en 1976, cofondé le journal féministe Les Têtes de pioche la même année et, en 1979, le magazine culturel Spirale, qu’elle a dirigé de 1981 à 1984. Elle a obtenu le prix Athanase-David pour l’ensemble de son œuvre en 2012. En 2018, elle a reçu le Grand prix Québecor du Festival international de poésie de Trois-Rivières et le Prix Hélène-Pedneault de la Société Saint-Jean-Baptiste pour sa contribution à l’avancement des femmes.


S’il n’est pas d’accord, mon frère dit : « Je te comprends. »

Il dit aussi : « Je le sais ce qu’ils disaient derrière moi, dans mon dos. »

Quand Zoé pense à son frère, elle est pénétrée d’une tristesse dont elle ne veut pas. Alors elle lutte contre les fantasmes et les paroles d’une tristesse répétitive. En grande contradiction, elle entend quitter ces états qui la font sombrer pour le reste de la journée.

Elle a nécessairement une pensée pour son frère lorsque, comme aujourd’hui elle écrit dans un cahier noir sur la folie. « Le langage peut me trahir, il est possible qu’il mange ma tête. Cela a déjà été dit de mon frère, de moi, un cerveau malade. Le rétablissement de ma crédibilité est souhaitable. » Elle a anticipé très fort comment elle devait s’orienter étant la femme qu’elle est. Zoé a pris le plus long chemin comportant le plus grand nombre de privations. Elle n’y connaissait rien. Elle était la seule de son espèce, ça aussi elle désire l’écrire.

Son frère Louis raconte comment ça se passait dans la famille du temps où elle n’était pas encore née. Il l’a toujours fait. Il cherche une réponse, une explication, ne trouve pas d’issue et n’arrête pas de formuler ses phrases. Il s’est rapproché de Zoé avec les années. Elle peut affirmer qu’elle est sa grande oreille depuis toujours. Elle était enfant, il venait dans sa chambre, assis au bord de son lit, il avait des phrases qui l’endormaient. Son lamento la berçait. Il murmurait, ma belle, dors bien. Avec ses paroles souffrantes, redites sur un registre calme, elle entrait dans le sommeil. Les cris n’existaient plus, ceux que Zoé entendait chaque jour.

D’après les ouvrages consultés, la plainte racontée par son frère Louis est un schéma connu, analysé, disséqué, une histoire classique. Son cas est daté, paraît-il. Les jeunes générations, la sienne par exemple, ne connaissent pas de semblables tourments. Il y aurait des malaises typiques couplés à des époques.

Son frère parle et elle l’écoute sans commenter ce qu’il dit.

Il demande constamment pardon à son père.

Il a un grand regret, ne pas avoir demandé pardon alors que son père était vivant.

Il s’accuse de méfaits : avoir volé des paquets de cigarettes et des canettes de bière.

La tristesse grise envahit Zoé. Elle se réfère à L’Éthique de Spinoza.

L’Éthique, Spinoza, Folio Gallimard p. 216
Or (selon la définition de la Tristesse) plus grande est la tristesse, plus grande est la quantité de puissance d’action que l’homme doit lui opposer. Donc, plus grande est la tristesse, plus grande est la puissance d’action que l’homme déploie en retour (contra) pour écarter la tristesse, c’est-à-dire (selon la scolie de la proposition 9) plus grand est le désir, autrement dit l’appétit, par lequel il s’efforcera d’écarter la tristesse.

Zoé a l’obligation de déployer une énergie excessive si elle désire simplement renouer avec sa vie telle qu’elle l’a inventée jusqu’ici.

Le corps érotique de Zoé manque de présence. L’érotisme du frère, elle en a une idée, elle l’imagine. Ce qui appartient au corps est réprimé. Le corps doit être corrigé, normé. Il y a des normes en regard de la santé. Un corps n’appartient pas à soi-même, il a été donné par la mère qui demande des comptes. Le père choisit les corps et les têtes qu’il préfère, les autres sont tout juste bons pour le service. Zoé n’a pas connu ce que c’était, le corps de service. Par sa naissance tardive, Zoé est d’une génération plus jeune. Malgré cela, son frère a une influence puissante. Si elle ne l’avait pas, elle serait de nulle part. Il est celui dont elle attend un lien de famille.

Son frère parle, elle écoute.

Zoé apprend par bribes ce qui s’est passé à l’époque de sa venue au monde

Il dit des phrases complètes. Il a réfléchi à ce qu’il dit.

Père a été injuste à son égard. C’est ce qu’elle sait.

Son frère ne songe qu’à lui demander pardon.

Père est mort.

Son frère a des regrets, des remords continuels.

Il s’accuse inlassablement.

Il se torture psychiquement.

Zoé a expliqué avec douceur et lentement que ce n’était pas lui le coupable dans cette affaire.

Son frère s’est persuadé davantage qu’il est le seul coupable.

Ainsi elle ne lui fait pas de bien en parlant, elle renforce l’idée qu’il a raison de se considérer coupable. Elle lui fait mal à nouveau.

La jeune femme se contente de l’écouter maintenant.

Si elle n’avait ce frère, Zoé n’aurait aucune famille. Il parle, les autres, non. Elle a des sœurs qui ne lui m’adressent pas la parole.

Ce que dit son frère relève de la maladie mentale. Pour ses sœurs, il s’agit d’une affaire classée, il est un fou, disait-on autrefois. Un débile, dit-on maintenant. Zoé imagine que ses parents n’ont pas fait suffisamment pour lui quand il était un jeune enfant. N’étant pas née, venue la dernière, longtemps après tous, elle n’a rien vu de l’enfance de son frère. Lui-même n’en parle pas. Il ne semble pas avoir souffert au cours de ces années-là, de sa petite enfance jusqu’à ses débuts à l’école. Mère n’a jamais accepté qu’il aille dans les classes maternelles. Plus tard, elle a imputé à ses institutrices du primaire les retards de langage et d’apprentissage de son fils. Cet enfant, livré à lui-même et abandonné aux moqueries, avait un faible quotient intellectuel.

Son frère ne revient jamais sur son enfance. C’est trop loin, dit-il. Il dit n’avoir aucun souvenir. Des précisions sur les débuts manquent. Louis est passé d’une existence paisible aux conflits avec Père. Les conflits auraient commencé tard, vers quinze, seize ou dix-sept ans.

Zoé n’était pas là. Elle déduit que la situation n’était plus la même lorsqu’il est devenu adolescent, un tout jeune homme. Son frère ne s’est pas adapté.

Si elle en juge par ce qui lui arrive, la faculté d’adaptation ne caractérise pas la famille. Chacun est né pour demeurer sur place, dans l’enfance continuelle. Les efforts considérables face aux changements, les appréhensions insensées, cela fait partie intégrante de ce qu’elle est.

Le manque d’adaptation casse quelqu’un. Il faut en passer par un sentiment de désorientation très fort pour arriver à s’adapter.

Zoé ne croit pas à ces histoires de ressemblances, qu’elle était pareille à son frère quand elle était enfant.

Ses sœurs sont fragiles, elle ne l’est pas, c’est ce qu’elles disent à son sujet.

Zoé ne doit pas s’occuper de ce qu’on dit d’elle.

Son frère téléphone quelques fois par année. Il désire lui parler. Ces conversations, à sens unique, pour les dernières, durent suffisamment longtemps pour qu’elle en reste ébranlée. Elle a du mal à se remettre à sa table de travail.

Ce qu’il raconte est répétitif ce qui n’empêche pas de percevoir qu’il dit ce qu’il pense, la vérité. Zoé ne pense pas sa vérité. Zoé dit la vérité.

Quand elle voit son frère, elle pense à la déficience mentale. Les histoires à son propos sont nombreuses, toujours indiquant qu’il n’est pas normal. De fait, il n’existe pas d’autres histoires à son sujet, ce sont les seules.

D’après Zoé, Louis qui se croit un déviant n’en est pas un, ne l’a jamais été. Tout au contraire, il suit les règles, il agit selon les critères de la famille, de manière conforme et désireuse de se conformer. Cela n’a pas d’importance, il est entendu que ce frère n’est pas normal depuis sa naissance et qu’il ne le sera jamais. Ce doit être quelque chose de congénital. Il est entendu que son frère n’a pas ce qu’il faut dans son cerveau pour ressembler à un être masculin, un homme. Son frère n’en est pas un, il est déficient, un sous-homme, un homme d’une catégorie manquée. Ceux-là, les normaux les classent comme des êtres différents, des inférieurs, des pas comme eux. Il est né à une époque où ce genre de petit enfant souffrait moins que tous les membres de la famille lesquels souffraient d’avoir parmi eux, au vu et au su de tout le monde, un enfant dont ils avaient honte, un enfant réprimé en public, encore plus, un fils dont on n’attendait rien si ce n’est qu’il reste tranquille, se fasse invisible, en d’autres mots, oublier. Louis est un être profondément coupable, constamment en train de s’excuser, de s’accuser. C’est sans fin.

La réalité psychique du frère est un horizon, une occurrence puissante, un danger continuel lorsque vient le soir. Les insuffisances psychiques se révèlent des poisons violents juste avant d’entrer dans le sommeil.

Zoé voit la vie de son frère à travers ce qu’il dit. Il est le seul à parler de sa vie, de son existence. Père et Mère n’ont jamais parlé d’eux-mêmes à elle, leur fille, ou devant elle. Ses sœurs ne l’ont pas fait, ne le feront pas davantage. Sur la famille, elle a à se faire une idée. Son frère la devance par l’âge. Ce qu’il est, ce qu’il a réussi ou pas, n’a aucune importance. Il parle, il dit, cela seul compte. Zoé a la nécessité de vivre selon ce qu’elle est devenue puisqu’elle accomplit de nombreux travaux intellectuels. Ce qu’elle arrive à préciser par le langage relève d’un effort considérable. Son bien-être provient de là.

Louis s’est mis à raisonner. Il va reformuler sa phrase : le féminisme, il y a du bon et du mauvais là-dedans. Il a cette idée figée à propos de la question féministe. Zoé a voulu argumenter. Il est devenu violent, lui qui cherche à la protéger. Les discussions ont été inutiles. Elle a l’obligation de s’accommoder de ses dires qui sont des prises de position. Il a redit : je te comprends, mais le féminisme, y a du bon et du mauvais. Voilà un exemple de ce que Zoé appelle l’antiféminisme primaire. Zoé cède devant l’impossibilité d’aller au-delà. Elle accepte, elle entend sans plus.

Zoé, qui désire un lien familial, doit souscrire à cette proposition.

Son frère est un bénévole auprès d’une association qui encourage les témoignages, les récits de vie. Il a entendu des histoires qui l’ont changé. Il a approfondi sa propre histoire, il la raconte avec plus de précisions, ajoutant des détails inédits. Ainsi son histoire n’est jamais la même. Zoé l’écoute, sensible aux nouveaux développements, aux synthèses différentes, aux raccourcis.

La connaissance du passé de Louis, au fur et à mesure, s’éclaircit. Plutôt qu’une délivrance, la remémoration l’entraîne dans une culpabilité sévère. Il est irrémédiablement fautif à l’égard de sa Mère, de son Père, en tout premier lieu.

Il désire que les gens parlent de leur passé, il déclare que la parole libère ceux qui la prennent. Il accorde à l’acte de dire un pouvoir considérable. Quelqu’un donne forme au chaos intérieur, se délivre de ses malheurs. Louis souhaite que Zoé vienne à une séance de son association. Son insistance la peine, elle ne le montre pas. Elle refuse sans justification. Elle l’entend décrire des faits, des situations, des événements et jamais ne l’entend raisonner, juger ou se prononcer sur son récit. Les mêmes faits circonstanciés, racontés en bref, sont maintenant allongés de commentaires inachevables. Elle consent à l’écouter pour connaître des séquences de l’histoire familiale. Son frère ne ment ni ne fabule. Le mépris des autres à son égard continue. Il a acquis un savoir-faire nouveau dont il ne se sert contre personne, si ce n’est contre lui-même.

Le petit logement de Louis est malodorant et d’une saleté perceptible. Célibataire, il cuisine des repas gras, l’ordinaire se compose de pièces de viande rissolées dans le beurre avec des pommes de terre. Pour la forme, selon l’objectif d’une bonne santé, il cuit des brocolis qu’il partage sur deux ou trois jours. Les fenêtres restent fermées. Les particules graisseuses se déposent sur les murs jamais repeints. Zoé n’insiste pas pour aller chez lui. Il préfère sa solitude. Les visites constituent des intrusions. Il les refuse en grognant, en criant. Zoé se rappelle la voix colérique de Louis, ses refus. Il la repoussait. La seule idée qu’elle vienne à son appartement constituait une agression.

Ses sœurs manquent de considération pour ce frère. Zoé ne pourra jamais répéter ce qu’elles disent. Il est quelqu’un de négligeable sur qui on ne peut compter ou qu’on ne peut prendre au sérieux. Elles s’adressent à lui comme à un inférieur quand elles lui enseignent comment se comporter ou le sermonnent pour des insignifiances.

Zoé se rappelle son enfance, ses parents et ses sœurs lui trouvaient des ressemblances avec son frère. On se demandait si elle allait se révéler semblable tant elle avait les mêmes traits de visage. Tant valait le corps, tant valaient les ressemblances morales, les tendances psychiques. On se demandait crûment si elle allait être pareille à Louis. Il semble que personne ne souhaitait que Zoé soit comme lui. Ses résultats scolaires ont prouvé sa normalité, qu’elle n’avait pas à voir avec les déficients intellectuels. Il restait des doutes quant à ses habitudes. Toute petite, elle avait tendance à se retirer, à rechercher la solitude. Louis, disait-on, se cachait souvent, se soustrayait à la vue des autres, y compris des enfants. Ou encore il s’en allait seul dans la rue principale de la municipalité et chantait des airs anciens. Personne ne supportait de le voir bouger des bras en marchant. Il avait l’air fou, disait-on. Il avait l’air d’un fou, c’est ainsi qu’on le percevait. On rappelait à Zoé qu’elle avait les mêmes habitudes. Elle devait surveiller sa gestualité, apprendre à marcher. Ils semblaient tous croire que la folie se transmettait. Elle était menacée de devenir folle tant elle ressemblait à son frère par son visage et ses comportements : sa gestualité, sa recherche de la solitude.

Son frère tendait déjà à la protéger. Cela avait son envers, il faisait constamment la morale, interdisait de s’attarder dans les rues secondaires au retour de l’école et beaucoup d’autres choses plus anodines telles fréquenter la belle voisine qui attirait tout le monde et qui l’attirait aussi. Il encadrait Zoé, cherchait à la diriger, ce qu’elle ne percevait pas à l’époque tant elle aimait sa sollicitude douce et si peu querelleuse. Louis avait une idée arrêtée de ce que devait être une bonne conduite. Il fallait obéir aux codes familiaux traditionnels, les reproduire et les conserver afin de connaître une vie paisible parmi d’honnêtes citoyens. Obéir, servir, remercier. Montrer l’exemple ou suivre l’exemple, selon celui ou celle qui commande. Ainsi avait-il le désir de corriger ce qui déviait des leçons apprises par cœur dont il aurait bien été incapable de préciser les mots. On peut dire que ce qui lui paraissait inadmissible, il refusait d’y penser. Autrefois il aurait dit, c’est mal. Il aurait fait valoir les flammes de l’enfer, il se contentait de dire : c’est pas beau, c’est pas bon, tant il percevait qu’il n’arrivait pas à convaincre.

Ils avaient été éloignés pendant plusieurs années. Zoé le rencontre aux rassemblements de famille, ce qui inclut le rituel de Noël et les funérailles. Il téléphone. Malgré une conduite altruiste et irréprochable, il est devenu coupable, il s’accuse de fautes, d’avoir mal agi. Il grogne, hausse la voix : tu ne le sais pas ce que j’ai fait. Je demande pardon à papa. Je voudrais qu’il soit vivant pour demander pardon. Il énumère ses fautes.

Zoé ne se lasse pas de l’entendre à propos de sa jeunesse dissolue, laquelle lui paraît tout à fait convenable. Il avait, d’après ce qu’elle perçoit chez ses amis, une conduite raisonnable, empreinte d’une certaine dignité. Il a conservé par-devers lui ses motifs et n’a jamais accusé quiconque de l’avoir exploité et maltraité. Il s’est laissé abaisser, humilier. Il a reçu des insultes, n’a répliqué à aucun moment. Il a été rejeté par son père, a espéré que sa mère prenne son parti, ce qu’elle ne faisait jamais, occupée qu’elle était de confier à son fils les mauvais traitements de son mari.

Cette histoire de prostitution impossible à élucider. Son mari, désireux d’augmenter les rentrées d’argent, proposa à Mère de coucher avec des hommes, ce à quoi elle a résisté. Zoé était née à cette époque. Elle était la fille de son mari. Avec ce nouvel enfant qui n’était pas voulu, elle perdait ses ambitions, celles qui l’orientaient depuis les débuts de son mariage. Elle réclamait notamment la nécessité d’exercer son goût. Elle avait changé, adopté les goûts de tout le monde. Elle percevait qu’elle pouvait vivre sans désir et sans orientation personnelle. Il suffisait de laisser advenir l’existence au jour le jour. Le bruit court qu’elle s’est prostituée, que des membres de la famille la surnomment : la grande putain. Louis pense que cette histoire inqualifiable est injuste et, pour disqualifier l’histoire, dit que celle-ci appartient au passé. Le passé, c’est le passé, dit-il à chacun de ses appels. Il en parle régulièrement et affirme du même souffle qu’il ne faut pas en parler. Il ne dit pas oublier, tout au contraire, il insiste, il veut demander pardon.

Zoé range ses cahiers et ses dossiers. Elle songe à un nouveau classement des documents. La femme a l’esprit détendu au milieu du jour quand elle envisage un rangement différent de la masse de notes en vue de la préparation de ses cours. Des livres aussi, ceux qui lui appartiennent, ceux qu’elle a empruntés à la Grande Bibliothèque et qu’elle doit remettre. Elle compose des piles qu’elle étale sur la table basse du salon en vue d’un ordre nouveau. Louis téléphone au cours de l’après-midi ce samedi-là. L’appel de Louis la distrait. Le frère va bien. La réunion a eu lieu, son bénévolat est terminé pour la journée. Les gens vont à l’association pour parler et entendre des témoignages. Personne n’est obligé de prendre la parole. Ce midi quelqu’un a parlé. Louis ne dit pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, il mentionne femme seulement s’il y a des questions sexuelles. Les questions sexuelles sont femmes.

Sans transition, il parle de lui, de l’époque où il a commencé à travailler pour son père. Il y a toujours eu des préférences dans la famille. Zoé connaît la question : Louis n’était pas le préféré. Louis n’ose pas nommer qui étaient les préférés. La question des préférences le choque. Son père était alcoolique. Là-dessus, Louis connaît les différents stades de ce qu’il nomme la maladie de l’alcoolisme. Louis a travaillé une dizaine d’années au commerce. De fait jusqu’à la vente et le déménagement en banlieue de Montréal où il demeure depuis ce temps.

Louis raconte qu’il ouvrait le commerce le matin. Il devait laver le plancher, jeter les papiers gras, vider les verres de matière plastique contenant des restes de café, de thé avec les sachets, de coke, vider et laver les cendriers, ramasser les dégâts s’il y en avait, déposer les sacs d’ordures près de la porte arrière donnant sur la cour, laver la salle de toilette, la cuvette, le lavabo, installer le papier hygiénique, les savons liquides. Louis pensait injuste, déconsidérant, ces gestes obligés, nécessaires. Son père ne se souciait jamais de la propreté. Il laissait à son fils la tâche ingrate de nettoyer les lieux. Louis devait aussi remplir les étagères vides ou à moitié vides, de même les réfrigérateurs de boissons alcoolisées et non alcoolisées. Le commerce était délabré. Le bâtiment de bois, à l’enseigne comportant des erreurs d’orthographe, était rudimentaire. Louis jugeait nécessaire l’ordre et la propreté sans quoi la clientèle irait ailleurs.

Cela se passait à l’époque de la naissance et de petite enfance de Zoé. Zoé n’a pas eu connaissance de ces abus quotidiens. Elle était là sous le même toit, à l’étage avec sa mère. Louis avait pour fonction le service de la clientèle. La matinée commençait par les obligations pénibles qu’il devait expédier rapidement avant d’ouvrir la porte. Il en voulait à son père de ne jamais vider et laver son cendrier ni son verre à bière. Père buvait le soir. Zoé savait que Louis avait été mal payé. Il avait volé des paquets de cigarettes et des canettes de bière, il ne raisonnait pas là-dessus. Zoé avait émis l’hypothèse qu’il volait parce qu’il n’était pas payé. La voix de Louis s’était haussée fortement. Ça ne fait rien, je n’avais pas le droit, affirmait Louis. Il se répétait sans bon sens. Il avait eu tort. Il était coupable de ces vols. Il avait volé son propre père. Une matière sensible sur laquelle Zoé ne peut le contredire.

Il y avait eu une histoire difficile et cruelle. Louis n’y revenait jamais. À vingt-trois ans, il s’était fait une amie vive et très jolie. Louis l’aimait. Elle proposait à Louis l’achat du commerce paternel qui deviendrait leur gagne-pain. Il y eut une querelle terrible à propos de ce fils débile qui voulait remplacer son père. Louis s’était séparé de sa belle amie. Son grand chagrin d’amour, il ne fallait pas y faire allusion tant le souvenir était lancinant.

Le vol des cigarettes et des bières ressemble à une histoire récente et archétypale. Louis s’accuse de méfaits et demande pardon au Père. Il a le grand regret de ne pas l’avoir fait alors que son père était vivant. Son frère désire être absous par son bourreau. Zoé dit que s’il y a un coupable, ce n’est pas lui, mais son père.

Louis devient agressif. Sans transition il hausse la voix et parle de la hargne du Père à propos de l’existence de Zoé, de ses choix de vie : de sa désapprobation des études, de son célibat, du refus de la maternité.

Zoé regrette que son frère d’ordinaire si affectueux devienne brutal. Zoé l’a blessé.

Du temps passe. Cette fois Louis va se répéter à nouveau, il est désespéré. Il a commis des fautes pendant des années. Zoé ignore combien il a été malhonnête, mauvais, un fils irrespectueux, menteur. Il désire avouer, il s’accuse, recommence. Il est trop tard, Père n’est plus. Louis a une voix peinée. Souffrante. Ce qu’il dit avec une telle netteté tient de l’évidence.

Zoé est la grande oreille. Elle se tait. Elle désire se taire, un désir enchaîné. Son frère souffre, elle suffoque. Il est inutile de l’inciter à se taire. Elle a l’obligation d’écouter jusqu’au bout : tous les mots, toutes les répétitions.

Zoé entend la douleur du frère. Cette douleur-là est transmise à Zoé, qui se tait. Zoé bégaie maintenant. Elle prononce des onomatopées, supplie son frère à voix basse, effarée. La mort est entre eux. Le malheur de Louis est irréversible. Elle ne peut rien. L’entendre comme le déversoir d’une peine, du châtiment qu’il s’administre. Il s’est infligé le malheur.


Pour citer cette page

France Théoret, « Zoé Rose (extrait) », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/theoret/> (Page consultée le 03 December 2022).


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