Némésis dans tous ses états

Geneviève Robichaud et Catherine Mavrikakis

Geneviève Robichaud
Catherine Mavrikakis

Geneviève Robichaud is a PhD candidate in the Département de littératures et langues du monde at the Université de Montréal. Her SSHRC funded research (Social Sciences and Humanities Research Council) focuses on the poetics of translation in contemporary experimental writing. Her writing has recently appeared in Canada and Beyond, Intermédialités, Flat Singles Press and The Boston Review. She is the author of the chapbook Exit Text (Anstruther Press, 2016), a nano-essay on the errant and secret life of ideas.

Catherine Mavrikakis est professeure au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Elle a publié de nombreux romans, essais et textes de fiction. Elle est codirectrice de MuseMedusa.


Némésis ne fait pas tout à fait partie de notre imaginaire contemporain. À côté des grandes et nombreuses représentations d’Antigone, d’Athéna et de Méduse, elle fait piètre figure. On la connaît peu…

Il est temps de lui rendre justice… de lui redonner le présent qu’elle hante en secret. Elle sait que son tour viendra.

Patiente Némésis qui ne précipite pas l’ordre du monde. Mais qui fait advenir la justice en son propre temps.

Patiente Némésis qui sait que la vie est dans l’attente et qu’à la fin elle, elle seule, triomphera.

Némésis, ma carte maîtresse, celle qui me permet de penser au contemporain dans sa petitesse et sa médiocrité.

Je veux croire qu’un jour je gagnerai la partie de poker de l’existence. Alors Némésis viendra régler mes comptes avec ce présent injuste.

D’ici là, je suis à son service, même dans mes échecs.

Némésis n’est pas simplement vengeance et furie, elle se présente paradoxalement comme équilibre. Par elle advient la juste rétribution. Avec elle, la colère se transforme en une loi paisible. Il faut simplement savoir attendre.

Lutter.

Dans un photomontage qui ouvre le volet création de ce numéro, Lydia Flem nous invite à penser Némésis dans l’Histoire en mariant le passé au présent. L’Œuf de la vengeance présente la Némésis de Dürer en la juxtaposant à Superwoman et fait signe ainsi à une temporalité historique où une justice pour les femmes peut être entrevue.

Ce n’est pas non seulement d’un point de vue collectif, mais aussi d’un point de vue individuel que Némésis nous interpelle. Pour chaque être humain, la question de la justice reste essentielle, primordiale. Elle confère une profondeur à l’existence, qui sans elle paraîtrait bien arbitraire.

Quel est le sens d’une vie ? Comment juger, peser nos existences, nos deuils ? Voici les questions que pose François Hébert dans son texte peut-être bien un peu autobiographique, mais surtout plein d’humour : « Où est Isis ? »

Le texte « Quand je serai mort » d’Alex Noël se penche lui aussi sur le sens de l’existence, sur les malheurs que certains lieux et la pauvreté infligent à l’enfance. Le narrateur imagine des moyens cocasses par lesquels son fantôme viendra venger amoureusement son passé.

La malédiction qui pèse par moments sur les humains durant les épidémies ou les catastrophes a inspiré à Kiev Renaud « Mauvais sang », où la petite narratrice se demande quels rituels mener afin de se croire à l’abri de l’injustice. Comment s’arranger pour penser que le malheur inique ne frappera pas à notre porte ?

Dans « Folles à lier », Frédérique Lamoureux demande réparation pour une lignée de femmes enfermées, déclarées folles. Elle s’approprie le temps et le langage pour rendre justice à une grand-mère et à la narratrice qui ont hérité de la malédiction qui a pesé longtemps sur d’autres femmes.

C’est la fausse justice, le malheur infligé à soi-même par le frère, que Zoé, la protagoniste de « Zoé Rose » (dont on lit, au sein de ce numéro, un extrait), décrie. France Théoret nous invite à penser la culpabilité comme poids mensonger, comme fardeau familial, et à nous méfier parfois des illusoires Némésis qui nous habitent.

Quelle lisibilité impossible la mémoire permet-elle à la conscience de la justice ? Quels rapports au passé l’inscription du temps permet-elle ? Margot Mellet performe ces questions dans un montage-palimpseste intitulé « Mémoire à écriture seule : emplacement de la mémoire inscriptible mais non lisible ».

C’est cette performativité de l’art et de la littérature que nous retrouvons dans les images d’une performance intitulée « Failed Love », créée par René Vandenbrik en 2018 au Parc provincial Port Bruce en Ontario. L’œuvre veut permettre à sa créatrice de se débarrasser des gens qui lui ont fait du mal. Elle se veut Némésis. Rien de moins.

Christine Negus repense la mémoire au féminin, le trauma et la résistance. Elle nous offre deux œuvres, « The Resistance of Memory » et « My Better Years », très différentes, mais qui ont en commun de dénoncer et de rendre enfin justice à une histoire autre des femmes.

Annick MacAskill, elle aussi, veut réparer la trame de l’Histoire dans un texte lyrique « Sunflower (1966) », où le désir entre femmes, toujours effacé, reprend ses droits et où l’écrivaine Margaret Laurence sort de l’oubli dans lequel elle s’est retrouvée plongée.

Dans « Le Triptyque des anciens continents », Clara Marciano nous présente une apocalypse anticipée dans un monde destiné à sa perte. Où est la justice, se demande-t-on ? Némésis n’est plus humaine, elle devient cosmique et la justice des êtres terrestres semble alors bien dérisoire.

Dans une série photographique « Némésis – l’exécutrice de la justice », acid’Aude nous présente des images contemporaines de Némésis qui font des clins d’œil au mythe tout en prenant acte de l’injustice du présent.

***

What is Nemesis but to move with the delicacy of the world

with its heat

and in that heat
with the loss of the certainty in coordinated actions.

“We split the world in half,” begins Steven J. Thompson’s poem, “Phantom Sand,” a piece that is as much about the raw moments shared between two lovers as it is about moving with the knowledge that those sensuous edges will continue to cut through the speaker’s attempts at moving past them.

Heather Hunt’s short story, “The Boat to Bliss,” is a resonant companion piece to Thompson’s poem. Can you write in the cooled off time
of your encounter with a lover
even when you are no longer in the heat of the moment,
but in the mouth of it, Hunt asks.

Similarly, Antoine Malette’s “ma-trop-peu-trop-tard” and “peu de temps avant l’effondrement” learns to bear the unbearable albeit with a certain derisive gaze. In the poems, which are translated into German by Julia Charlotte Kersting, the uncertainty of love veers towards satire. Human flaw is human happiness. Or is it the opposite?

A figure of vengeance, punishment, and justice,
Nemesis says, “You will get what you deserve.” But what is it to de-serve?

The question of servitude impresses in Zoe Imani Sharp’s excerpted poetic sequence, “Desire Structure,” a piece that looks at contemporaneity’s wounds in the mouth. There’s a space of grief that is accompanied by a deep resilient breath. There is ire. There is disquiet. There is frustration. There is also love in its critique of power. And there is beauty in the poem’s contemplation of aliveness.

If Nemesis is rival, she is also witness.
To see or not-to-see the world we are in,
Nemesis is a remedy for myopia
not only for the systems oppressing us, but for the systems obsessing us.

Take your time in these pages. Nothing is foreseen in joy… just as nothing is foreseen in Nemesis.


Pour citer cette page

Geneviève Robichaud et Catherine Mavrikakis, « Némésis dans tous ses états », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/robichaud-mavrikakis/> (Page consultée le 03 December 2022).