Vengeance et châtiment dans l’univers des livres pour enfants, l’exemple des contes visuels d’Albert Lamorisse

Laurence Le Guen
Rennes 2-Cellam

Auteure
Résumé
Abstract

Laurence Le Guen est docteure en littérature française, chercheuse associée au laboratoire du Cellam à Rennes 2. Elle poursuit ses recherches sur les relations entre la photographie et la littérature dans les ouvrages pour la jeunesse, au sein des productions européennes et nord-américaines, de 1860 à nos jours. Elle est membre de l’Afreloce, du groupe de recherches Littératures Modes d’Emploi, et animatrice du carnet de recherches miniphlit.hypothèses.org. Ses derniers articles sont consacrés aux novellisations des films d’Albert Lamorisse et aux livres inachevés du photographe Robert Doisneau.

Si la littérature de jeunesse comporte très peu de références explicites à la déesse Némésis, son mythe a néanmoins laissé des traces visibles dans l’histoire des productions pour enfants. Cet article part à la recherche de ses différents avatars dans les contes de fées et contes moraux, mais également dans les contes visuels d’Albert Lamorisse, Bim le petit âne, Crin Blanc et Le Ballon Rouge publiés dans les années 1950. Cette étude permet de mettre en avant d’autres manifestations possibles de la déesse de la vengeance et de la mesure. Cette recherche des traces laissées par Némésis est également l’occasion de s’interroger sur le besoin de vengeance du lecteur enfantin.

Although children’s literature contains very few explicit references to the goddess Nemesis, her myth has nevertheless left visible traces in the history of children’s literature. This article sets out to research her different avatars in fairy tales and moral tales, but also in the visual tales of Albert Lamorisse, Bim le petit âne, Crin Blanc and Le Ballon Rouge published in the 1950s. Highlighting other possible manifestations of the goddess of revenge and measure, the search for traces left by Nemesis is also an opportunity to test the child reader’s need for revenge.


Dès sa conception, la littérature destinée aux enfants se constitue comme une littérature hybride, partagée entre ses missions de divertissement et d’enseignement. Bien souvent, l’éducation et l’instruction l’ont même emporté sur la fantaisie et l’amusement. Au XVIIIe siècle, les contes de fées eurent pour finalité de dispenser des valeurs d’exemplarité ou de mise en garde. Cette veine moraliste fut ensuite exploitée dans les contes moraux du XIXe siècle, qui s’efforcèrent à proposer des modèles vertueux par l’emploi de châtiments, punitions et contritions. Avec la prise en compte du sentiment d’enfance, de nouveaux ouvrages sont apparus, libérés des contraintes moralisatrices. Toutefois, cette liberté eut pour corollaire un questionnement sur ce qu’il était possible de montrer et faire lire aux jeunes lecteurs, et la mise en place d’un contrôle des lectures.

Ce sont donc ces notions d’avertissement, de punition, d’équilibre et de censure dans l’histoire du livre pour enfant qui rendent nécessaires la convocation de la déesse Némésis, dans ses multiples significations et figurations. Déesse de la vengeance et du retour à la mesure, tour à tour représentée en déesse ailée ou en griffon femelle avec une patte sur une roue de la Fortune, ses multiples versions ont été louées par les plus faibles ou par les victimes pour appeler son châtiment divin et le rétablissement de l’ordre.

Si la littérature de jeunesse comporte très peu de références explicites à la déesse, le mythe de Némésis y a laissé des traces qu’il s’agira dans un premier temps de chercher dans l’histoire des productions pour enfants. Les trois ouvrages tirés de films réalisés par Albert Lamorisse dans les années 1950, Bim le petit âne1, Crin-Blanc2 et Le Ballon rouge3, mettent en scène des personnages-enfants en lutte contre un monde injuste et cruel. Leur étude tentera de mettre en évidence les manifestations possibles de la déesse de la rancune et de ses avatars dans leurs textes et images. Enfin, la recherche des traces laissées par Némésis nous amènera à nous interroger sur le besoin de vengeance du lecteur enfant.

Vengeance et châtiment dans les livres pour enfants

Les sorcières, grands méchants loups, monstres, marâtres imaginaires et autres vilains garnements ou personnages malfaisants sont régulièrement présents dans les ouvrages pour enfants. Dans les contes de fées, ils peuvent dévorer les enfants perdus dans la forêt comme dans Le Petit Poucet, jeter des sorts à un château entier comme dans La Belle au bois dormant ou condamner une jeune fille aux tâches ménagères comme dans Cendrillon.

Leur présence assure l’enchaînement des péripéties, entraîne peur et suspens. Ils ont aussi pour fonction de mettre en évidence leurs pendants positifs : les faibles, les cœurs purs, victimes d’injustice et de maltraitance, souvent des princesses ou de jeunes enfants. Le bras armé de la déesse de la vengeance ou de la justice s’incarne alors dans celui des princes charmants, chasseurs, bonnes fées qui s’opposent aux vilains, punissent et redressent les torts. Parfois, leur intervention se solde par la prise de conscience du méchant qui promet de ne plus recommencer, à l’image des parents indignes du Petit Poucet.

Dans ces contes, qui s’adressèrent d’abord aux adultes, leur punition donne lieu à de terribles scènes de vengeance sanguinaire. Sous la plume de Grimm, on peut ainsi lire au sujet des sœurs de Cendrillon : « Et c’est ainsi qu’en punition de leur méchanceté et de leur perfidie, elles furent aveugles pour le restant de leurs jours4. » Dans La Belle au bois dormant de Perrault, le récit se termine sur la punition de la mère du prince, une ogresse, « [q]uand l’Ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu’elle y avait fait mettre5 ».

On peut toutefois constater que, si le châtiment s’abat finalement sur ces monstres, il frappe d’abord ceux qui s’écartent du droit chemin. C’est en effet un petit chaperon rouge bien désobéissant qui finit dans la gueule d’un loup et des femmes de La Barbe-Bleue bien trop curieuses qui sont assassinées par leur mari. Dans la préface des Contes en vers, Charles Perrault rappelle la valeur édifiante de ses contes :

Partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l’avantage qu’il y a d’être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant, et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas. Tantôt ce sont les fées qui donnent pour don, à une jeune fille qui leur aura répondu avec civilité, qu’à chaque parole qu’elle dira, il lui sortira un diamant ou une perle ; et, à une autre fille qui lui aura répondu brutalement, qu’à chaque parole il lui sortira une grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont les enfants qui, pour avoir bien obéi à leur père et à leur mère deviennent grands seigneurs ; ou d’autres qui ayant été vicieux et désobéissants, sont tombés dans des malheurs épouvantables6.

On proposera donc l’idée que, dans certains récits, ce sont en premier lieu les monstres qui exercent une forme de punition à l’égard de ceux qui s’écartent du droit chemin et assument ainsi la présence némésiaque.

Ces contes connurent des versions successives qui, si elles amoindrirent la violence des châtiments, conservèrent leur finalité d’avertissement grâce à des sanctions sévères : « pour vous Mesdemoiselles, dit la fée […] je connais votre cœur et toute la malice qu’il renferme. Devenez deux statues, mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera7 », peut-on lire dans La Belle et la Bête en 1757.

Au XIXe siècle apparaissent des publications nouvelles dépourvues de merveilleux mais encore marquées par le rigorisme moral. Les enfants qui se conduisent mal endossent pleinement le rôle de « méchants ». Dans certains romans, ils peuvent maltraiter animaux ou autres enfants, comme le personnage éponyme du livre Jean-Paul Choppart8. « La fantaisie dans ces textes se raréfie, mais les obligations, les punitions et les contritions se multiplient et abondent. Le châtiment corporel, montré ou décrit y est fréquent9 » constate Nathalie Prince. Les petites filles modèles de la comtesse de Ségur ou Les aventures de Jean Paul Choppart abondent ainsi en scènes de réprimandes parfois violentes à l’encontre d’enfants malveillants ou indisciplinés, appliquées par des adultes éducateurs, incarnations de la déesse punisseuse.

Ces contes merveilleux ou moraux ayant une finalité édifiante, leurs illustrations devaient frapper les esprits. Dans une étude sur les feuilles d’images produites à partir de la fin du XVIIIe siècle, Annie Renonciat constate que « l’image populaire privilégie la fonction d’avertissement du récit par rapport au souci d’édulcoration ou de bienséance, et tend à livrer un message sans ambiguïté qui se fonde sur la puissance, voire sur la violence de l’illustration10 ».

Cependant peu d’images montrent le châtiment final du monstre. Il semblerait plutôt que les illustrateurs aient choisi de fixer les instants cruciaux du récit qui serviraient d’exemple à ceux qui sont tentés de désobéir, en se fondant sur l’idée que l’avertissement passe par la peur de ce qui pourrait advenir. L’illustration la plus fréquemment rencontrée pour illustrer le conte d’avertissement La Barbe Bleue, par exemple, est celle où ce dernier « saisissant sa femme par les cheveux, lève son coutelas, tandis que Sœur Anne guette du haut de la tour l’arrivée des deux cavaliers qui galopent au secours de la belle11 ». Malheur aux femmes trop curieuses !

On trouve quelques scènes de fouettage sur vilains garnements dans certains romans du XIXe siècle. L’édition première de Jean-Paul Choppart contient notamment en page de titre l’image d’un archange justicier ou d’une Némésis aux ailes déployées, maniant le fouet au-dessus de la tête de petits enfants apeurés et rappelle les statuettes de la déesse décrites par l’archéologue Paul Perdrizet12.

L’offre en matière de littérature jeunesse s’est renouvelée et diversifiée au cours du siècle suivant, offrant à Némésis de multiples visages, jusqu’à prendre les traits grimaçants de certains super-héros justiciers logés dans les comics des années 1950. En réaction à leur trop grande influence sur les jeunes gens, les spécialistes de l’enfance appelèrent à cette époque à un renouvellement de la littérature pour la jeunesse.

Vengeance et du châtiment dans les ouvrages d’Albert Lamorisse

Les films d’Albert Lamorisse et les livres qui en ont été tirés ont connu un succès13 considérable et pérenne, tant auprès du public que des spécialistes du monde de l’enfance, des années 1950 jusqu’à aujourd’hui puisqu’ils ont été de nombreuses fois rediffusés ou réédités.

Même si leur structure narrative est différente, ces trois récits exploitent des thèmes et valeurs communes. Dans ces ouvrages, deux amis inséparables subissent « une lutte, implicite ou explicite, de la part de la société ou des personnes pour séparer ce désir d’innocence et d’amitié14 ». Ce duo, motif récurrent en littérature jeunesse, est composé d’un jeune garçon et d’un animal ou d’un objet animé, promus au rang de personnages principaux puisqu’ils donnent leurs noms aux titres. Bim le petit âne met en scène Bim l’ânon et son maître Abdallah. Crin-Blanc réunit un cheval sauvage et Folco « l’ami des animaux » (CB, n. p.). Le Ballon rouge raconte les aventures du petit Pascal et de son ballon rouge, qui se comporte « comme un chien qui suit son maître » (BR, n. p.). Chaque couple est lié par une relation d’amour qui supplante tout, à tel point que dans Bim le petit âne, « quand tous les deux avaient faim, ils se disaient qu’ils s’aimaient bien » (BA, n. p.). Les personnages-enfants sont animés par des valeurs de justice, d’honnêteté, de fidélité, prêts à lutter vaillamment, voire même à risquer leur vie pour défendre celui qu’ils considèrent comme leur alter ego. Ainsi, Pascal libère le ballon prisonnier et s’enfuit avec lui. Lorsque les voyous leur jettent des pierres, on peut lire que le ballon ne veut pas « abandonner son ami que l’on battait » (BR, n. p.). Messaoud ne veut « pour rien au monde laisser son ami passer de tristes jours avec ce petit caïd » (BA, n. p.) et Folco « se précipite dans le feu pour sauver son ami » (CB, n. p.). Par leurs exploits et leur engagement, ces personnages s’inscrivent dans une filiation avec les héros de légende et incarnent avec leurs partenaires l’idée même d’osmose.

Face à eux se dressent des méchants bien réels, des hommes, « le manadier et ses gardians » (CB, n. p.), des enfants « voyous » (BR, n. p.) ou encore un jeune noble, « le fils du caïd » (BA, n. p.), et les soldats de son père. Ce sont à chaque fois des individus qui agissent en groupe et sont donc supérieurs en nombre et en force. Leur comportement semble particulièrement injuste aux yeux des personnages incarnant le « bon ». Dans Crin-Blanc, les manadiers capturent et emprisonnent le cheval, mettent le feu aux marais pour l’enfumer « et lui prouver que les hommes sont toujours les plus forts » (CB, n. p.). Dans Bim le petit âne, le jeune caïd veut s’emparer de l’âne parce que « quand quelque chose plaisait au petit caïd, il le prenait ou essayait de le prendre » (BA, n. p.). Une fois qu’il possède l’animal, il s’évertue à « lui faire des misères et se moquer de lui » (BA, n. p.), décide de lui « couper les oreilles » (BA, n. p.) et finalement jette le jeune Abdallah en prison. Dans Le Ballon rouge, une bande de voyous veut « s’emparer du ballon » (BR, n. p.), l’attache, tente de le dresser pour le montrer dans des foires, menace de « le crever » (BR, n. p.), poursuit Pascal et son ballon, leur lance des pierres et finit par éclater le jouet. Chacun de ces personnages ou groupe d’adversaires malfaisant est mû par l’envie, la jalousie et l’orgueil démesuré. La rencontre entre les figures des « bons » et des « méchants » crée la dynamique narrative. À la fin du récit, et après de multiples péripéties, les ennemis sont écartés et les deux amis sont réunis, même si dans Le Ballon rouge, le ballon git à terre, crevé.

Ces couples d’amis n’obtiennent aucune aide des adultes. La mère de Pascal, le grand-père de Folco, le Grand Caïd et les adultes de l’île, qui pourraient être des figures d’autorité protectrices, n’interviennent pas pour réguler le conflit ni exercer la justice. Dans Crin-Blanc, les adultes trahissent également la parole donnée de laisser le cheval à l’enfant s’il parvenait à le dresser. C’est encore un habitant de l’île qui jette son filet de pêche sur l’âne pour l’empêcher de s’échapper. Il est évident que le monde de l’enfance ne peut rien attendre du monde des adultes, à peine un étonnement poli des habitants de Paris qui regardent l’enfant et le ballon passer.

Faible justice-justice des faibles

Dans ce monde sans adultes aidants, ce sont les plus faibles qui exercent eux-mêmes la justice et rétablissent l’équilibre. Dans Crin-Blanc, Némésis prend l’allure du jeune Folco, puis celle du cheval. Le jeune garçon s’indigne des méthodes des manadiers et du non-respect de la parole donnée. Il sauve Crin-Blanc des flammes et s’enfuit avec lui. Crin-Blanc, quant à lui, se bat avec violence contre un jeune cheval plein d’ardeur qui a pris sa place à la tête du troupeau et lui prouve en le terrassant « qu’il était bien resté le plus fort » (CB, n. p.). Il renverse également le chef des gardians et le contraint à mettre pied à terre, comme pour mieux le rabaisser. On est tenté de voir, dans la photographie de Crin-Blanc en furie terrassant le cheval adverse, une incarnation animale de Némésis « foulant au pied le crime15 ».

Dans ce récit, une forme de justice s’exerce bien puisque le cheval reste libre, mais au prix d’une fuite vers un avenir incertain avec Folco. Il ne sera pas question de vengeance. Le chef des manadiers est finalement « plein de remords » (CB, n. p.) et se met à crier en se rendant compte que l’enfant et son cheval plongent dans le Rhône. La culpabilité sera donc sa seule punition.

Dans Bim le petit âne, Némésis est là aussi fluctuante. Elle épouse les actes et les traits du jeune Abdallah qui protège son âne, puis ceux du jeune fils du caïd, responsable des tourments des deux amis au début du récit. En effet, le jeune Messaoud se sent coupable d’avoir volé un pauvre. Il réalise qu’il est seul et animé de mauvais sentiments. Le remords l’incite à changer : « quand on pense que j’ai voulu couper les oreilles à ce petit âne qui est si gentil ! et voilà maintenant son petit maitre qui est en prison chez moi à cause de moi » (BA, n. p.), se lamente-t-il. Il se repent et une double page nous le montre offrant son « joli poignard en guise d’amitié » (BA, n. p.). Il met ensuite tout en œuvre pour réunir Abdallah et Bim. Il devient généreux et punit à son tour les voleurs d’ânes. Une image en particulier pourrait figurer Némésis puisqu’elle montre au lecteur Messaoud donnant l’ordre de l’abordage, les yeux pleins de rage, la bouche grande ouverte et le bras tendu, devant les voiles du bateau déformées par le vent, poursuivant et punissant le crime. Cette image donne le frisson à qui la regarde et est peut-être l’expression d’une présence némésiaque.

À la fin du récit, « [tout] cela s’arrangea pour le mieux » (BA, n. p.). L’ordre est donc rétabli et Némésis, dans sa version de « rempart contre l’hybris, repoussoir du chaos (si l’on se la concilie), et ainsi garante symbolique des équilibres16 », peut être satisfaite. La déesse vengeresse se garde ici d’infliger les pires fléaux aux envieux, puisque même les voleurs « ne furent pas pendus » (BA, n. p.).

Dans Le Ballon rouge, Némésis semble s’incarner dans la multitude des ballons de baudruche qui mènent la « révolte des ballons » (BR, n. p.) et enlèvent Pascal dans le ciel en formant une grappe multicolore. Il n’y aura pas non plus de vengeance.

Si la vengeance et la justice semblent difficiles à rendre, on peut considérer toutefois que Némésis exerce une autre de ses fonctions, celle du retour à l’équilibre. Elle change le destin des victimes et leur permet d’atteindre le bonheur en les conduisant vers une forme d’Olympe17. En effet, Folco et Crin-Blanc « dispar[aissent] aux yeux des hommes » (CB, n. p.) et s’en vont vers « une île merveilleuse où les enfants et les chevaux sont toujours des amis » (CB, n. p.). Quant à Pascal, il commence « un immense voyage autour de la terre » (BR, n. p.), transformé en ange. C’est peut-être Némésis qui ramène les êtres humains à la mesure, comme le montre la fin de Bim le petit âne. Le jeune Messaoud prend conscience de la gravité de ses actes et de ce qui le poussait à agir méchamment : « ce n’est pas très gai d’avoir une prison dans sa maison, même si c’est un palais. C’est peut-être pour cela que je ne suis pas très gai moi non plus et même souvent méchant » (BA, n. p.), se dit-il, et le narrateur en conclut : « le petit caïd devint grand caïd, mais plus gentil » (BA, n. p.).

Bim le petit âne, Crin-Blanc et Le Ballon rouge n’offrent donc pas à la déesse Némésis une scène pour déployer sa fureur habituelle. L’analyse des illustrations ne permet pas non plus d’identifier formellement des traits communs avec les représentations antiques de la déesse Némésis, sauf à prendre en compte les expressions des personnages en colère.

Il faut sans doute chercher une explication à cette tempérance dans l’exercice et la figuration de la justice et de la vengeance, tempérance que certains détracteurs de l’époque qualifient de mièvrerie, dans le contexte particulier des années 1950 qui voient se multiplier des dispositifs pour protéger les enfants de ce qui serait immoral et violent. Depuis la loi française nº 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, une commission veille en effet rigoureusement à faire disparaitre toute scène qui serait jugée inconvenante. Les éditeurs s’autocensurent18 donc, privilégient les héros chevaleresques et bannissent tout ce qui pourrait choquer les esprits enfantins. En effet, même si Albert Lamorisse déclare lors d’une interview que « Crin-Blanc qui a plu aux enfants, est un film violent […]19 », ses films et livres ne pêchent pas par excès d’immoralité, ni de scènes choquantes. Ils reçoivent même le soutien de l’Office Catholique International du Cinéma, qui approuve une « œuvre inspirée par un amour très pur de l’enfance et de la nature20 ».

Le personnage-héros et son lecteur, un double affranchi

« Un bon film se place sur le même plan qu’un bon livre » et « un bon film est subi par le spectateur qui ne peut rester “en dehors”21 », répondait Albert Lamorisse dans une interview. Les héros de la littérature de jeunesse ou des films pour enfants ont ceci de particulier qu’ils entraînent l’identification des jeunes lecteurs-spectateurs. Ce processus dépend d’un dispositif qui repose « sur des effets de résonnance ou de rémanence qu’entraîne l’apparition de créatures familières22 », et il nous faut à présent le mettre en évidence.

L’identification aux personnages des œuvres d’Albert Lamorisse est facilitée par la présence de véritables enfants-personnages, « qui plongent le lecteur dans un univers mimétique23 ». Dans les trois ouvrages présentés, Folco, Abdallah et Messaoud ont à peu près son âge. Ces enfants, comme souvent en littérature jeunesse d’ailleurs, n’ont pas ou peu de famille, ou sont libérés de la tutelle parentale et vivent de façon autonome. Pascal vit avec sa mère mais elle n’apparait que pour chasser le ballon. Folco vit avec son grand-père et son petit frère, mais ils sont à peine présents dans le récit. Abdallah vit au milieu des enfants de l’île qui sont semblent indépendants. « Dans les trois films de Lamorisse, l’identification avec les personnages est d’autant plus facile que les héros de ces films se présentent entourés d’un halo de solitude qui les rend plus proches encore aux enfants24 », analyse Bianka Zazzo. Comme dans d’autres séries télévisées ou ouvrages pour les plus jeunes25, l’enfant a un meilleur ami, animal ou objet, dans lequel il trouve un double à qui il se confie. Il s’agit ici d’un cheval, d’un âne, d’un ballon rouge, « des choses primitives avec lesquelles il entre en contact […] toutes choses dont l’enfant se sent plus proche que ne l’est l’adulte26 » et grâce auxquelles il « sera guidé pas à pas et recevra toute l’aide dont il pourra avoir besoin27 ». Ces personnages enfants livrés à eux-mêmes, dépourvus d’origine divine ou de super-pouvoirs, sont de véritables « héros » qui s’affranchissent des règles, osent s’opposer à des figures d’autorité comme celles de la mère, du directeur d’école, du caïd ou du manadier, et tiennent en échec des adultes. Ils se battent pour le respect de leur liberté et leur droit au bonheur. Pour les garantir, ils commettent des actes en général seulement possibles des adultes et qui témoignent de leur vaillance. Abdallah se bat ainsi contre le fils du caïd qui lui a volé son compagnon et il finit en prison. Plus loin dans le récit, il attaque un bateau. Pascal erre seul dans Paris puis se bat contre une bande de voyous. Folco est traîné sur une plage, attaché derrière un cheval au galop, puis pénètre dans des marais en feu pour délivrer Crin-Blanc. Enfin, ces personnages sont bien souvent en souffrance. Abdallah est si pauvre qu’il ne peut acheter à son âne le moindre gâteau. Pascal est triste d’être seul et sa mère lui interdit d’avoir des animaux à la maison.

Tous ces éléments forment un personnage-héros agissant, animé par un projet, dont la proximité et l’authenticité sont renforcées par les images des films projetées sur grand écran ou par les grandes photographies des novellisations. C’est dans cette figure héroïque que le jeune lecteur va chercher un modèle. Le spectateur-lecteur envie l’indépendance de chacun de ces personnages qui « va d’emblée faire des choses improbables, se cacher, s’embarquer pour une destination inconnue, s’affranchir de toute règle et agir en toute liberté. Ses décisions sont à l’aune de son imaginaire sans retenue…28 » explique Nathalie Prince, alors que le spectateur-lecteur doit lui-même obéir, rendre des comptes, aller à l’école, supporter des refus de son entourage. Ses souffrances vont aussi susciter son empathie. Le personnage va donc tendre au spectateur-lecteur un miroir et lui envoyer des signes de reconnaissance dans les valeurs ou les sentiments qu’il porte et lui offrir d’épouser ses combats et ses haines. Comme l’analyse Bruno Bettelheim, « l’enfant, séduit par le héros, s’identifie avec lui à travers toutes ses épreuves. À cause de cette identification, l’enfant imagine qu’il partage toutes les souffrances du héros au cours de ses tribulations et qu’il triomphe avec lui au moment où la vertu l’emporte sur le mal29. » Concernant les personnages d’Albert Lamorisse, Bianca Zazzo considère que « [sans] aucun doute, les enfants se reconnaissent mieux dans le héros de Crin-Blanc que dans celui du Ballon rouge. L’âge de Folco y joue pour beaucoup, et sa révolte contre le monde des adultes rehausse son prestige et lui vaut une approbation totale30 ». On peut suggérer que si le jeune lecteur-spectateur partage les injustices que vit le jeune Abdallah de Bim le petit âne, il se reconnaît aussi dans le jeune caïd Messaoud qui lui montre qu’il est possible de faire des bêtises et de se faire pardonner.

Et tout cela s’arrangea au mieux

On peut se demander comment le lecteur-spectateur des contes d’Albert Lamorisse, après avoir épousé les combats des personnages-héros, peut satisfaire son besoin de justice et de vengeance contre des personnages incarnant le mal, alors que celui n’est jamais vraiment terrassé. Charles Perrault écrivait à propos des jeunes lecteurs :

[On] les voit dans la tristesse et dans l’abattement, tant que le héros ou l’héroïne du conte sont dans le malheur, et s’écrier de joie quand le bonheur arrive ; de même qu’après avoir souffert impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils méritent31.

On l’a dit, dans Bim le petit âne le méchant Messaoud, qui n’est pas méchant par nature, se repend, offre son amitié et à la fin du récit « tout cela s’arrangea au mieux » (BA, n. p.). Contrairement à ce qu’écrit Charles Perrault, cette fin constitue sans doute la meilleure fin possible pour le lecteur enfant. Kristin Wardetzky32 a en effet mis en évidence, dans une étude sur la réécriture des contes par les enfants, qu’une des issues possibles de ces réécritures, et abondamment privilégiée par les jeunes écrivains, est celle de la conversion du méchant qui avoue ses fautes et confesse l’origine de ses malheurs.

La fin proposée par l’auteur des deux autres ouvrages ne semble pas avoir posé de problèmes aux lecteurs, si l’on se réfère au succès des livres. On peut penser que le lecteur-spectateur se satisfait de la situation dans laquelle se retrouvent les personnages principaux à l’issue du récit. Il ne s’agit pas de rétablir une situation de départ pour boucler un cycle. Ce qui plaît sans doute aux lecteurs, c’est que les personnages ont prouvé qu’ils pouvaient batailler comme des adultes, qu’ils pouvaient conquérir leur liberté et atteindre leur souhait le plus profond, celui de ne plus être seul et de vivre avec leur ami de façon permanente jusqu’à la fin de leurs jours. Et même si le jeune Pascal a perdu son ballon rouge, il a gagné l’amitié d’une multitude d’autres et n’est plus seul. Bianka Zazzo a pu constater à propos des œuvres d’Albert Lamorisse que

[les] enfants, plus fidèles à l’esprit du récit, concluent dans la plupart des cas à la victoire du héros, libéré d’un monde méchant et mensonger, plus fort par son amour et son courage que l’adulte qui veut lui imposer sa loi brutale et égoïste. La preuve nous a été donnée par ces centaines de récits, ou des entretiens que nous avons eus avec des enfants, où s’exprime souvent l’attente de la suite du film, une suite heureuse, sans obstacles, où l’on verra Folco et son ami vivre heureux dans « une île merveilleuse où les enfants et les chevaux sont toujours des amis33 ».

Le devenir de ceux qui incarnent le mal, le manadier de Crin-Blanc et les voyous du Ballon rouge, importerait finalement peu. Kristin Wardetzky a montré, par son étude sur la réécriture des contes par les enfants, que si le héros a réussi à échapper au pouvoir du méchant, alors ce dernier peut disparaître purement et simplement de l’histoire. Il perd de sa signification et peut quitter l’intrigue dès qu’il cesse de représenter un danger pour le héros ou l’héroïne :

If the protagonist has succeeded in escaping the antagonist’s power, then the antagonist simply fades away and loses significance, disappearing from the plot as soon as it ceases to represent a danger to the hero or heroin34.

On pourrait donc conclure que si les parents et les enseignants craignent que les contes puissent nourrir les fantasmes de vengeance des enfants, leurs craintes se révèlent non fondées. Les jeunes lecteurs n’aspirent donc pas à la vengeance sadique, ni à la cruauté perfide, pas plus qu’aux représailles agressives. Ce qui compte, c’est que… tout s’arrange pour le mieux.

Conclusion

Dans l’histoire de la littérature jeunesse, nombreux sont les ouvrages de littérature enfantine à avoir accueilli des avatars de la déesse de la vengeance et du châtiment. Dans les contes d’avertissement, Némésis s’incarne dans le corps du monstre croqueur d’enfant désobéissant, puis dans celui du tueur de monstre. Dans les contes moraux, elle guide le bras de l’adulte punisseur. Les illustrations de ces récits tendent d’ailleurs à mettre davantage en évidence le châtiment de celui qui déroge à la vertu.

Les ouvrages d’Albert Lamorisse, produits quelques années après la promulgation de la loi destinée à garantir la moralité de l’offre culturelle pour la jeunesse, offrent peu de place à une déesse rancunière et violente. Une analyse des récits comme des illustrations peine à identifier ses traces. Pourtant, elle est bien présente, et c’est sa vocation de rétablir les équilibres et la mesure qui est mise en avant dans ces œuvres. Elle inspire culpabilité et rédemption aux êtres malfaisants, éloigne ceux qui souffrent d’un monde chaotique et leur permet finalement de retrouver l’harmonie.

Loin des valeurs édifiantes des premiers ouvrages pour enfants qui servaient à effrayer leurs lecteurs, les contes visuels d’Albert Lamorisse correspondent bien plus aux véritables attentes d’un lecteur-spectateur, surtout animé par le besoin d’un happy ending.


Pour citer cette page

Laurence Le Guen, « Vengeance et châtiment dans l’univers des livres pour enfants, l’exemple des contes visuels d’Albert Lamorisse », MuseMedusa, no 8, 2020, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_8/le_guen/> (Page consultée le 03 December 2022).