La Chute

France Mongeau

France Mongeau a publié une douzaine de livres de poésie dont le plus récent, Les heures réversibles, est paru en mars 2015 aux Éditions du Noroît. Quatre livres d’artistes font partie de ses publications. France Mongeau collabore à plusieurs revues littéraires et participe à différentes manifestations littéraires au Québec et à l’étranger. Depuis 2017, elle copilote le Laboratoire de l’écrivain des Productions Langues pendues. Elle est actuellement professeure de littérature et de français au cégep Édouard-Montpetit. Elle vit à Dunham depuis vingt-cinq ans.


Tu te crois
dans une chute interminable d’abord pur hasard dis-tu mais plongeon volontaire et puissant dans des eaux fortes telles des évocations de la mort cela devient vertigineux tu es étourdissement reins brisés tu ne manques pas de souffle et tu sais la nage est un effort dont tu te délectes enfin joie des larges brasses des muscles du ventre le corps puissance féminine tu songes à l’enfant superbe que tu n’auras pas.

Tu attends
toujours la révélation une réponse à ces questions les cuisses maigres tu sais nager et plonger ton arme cousue à ton dos les prouesses s’ajoutent aux autres trophées où tu es femme archère protectrice tu calcules les nanosecondes une ouverture dans le réel où tu t’insères et veilles sur elles et sur ce lieu où tu vieillis sans réponse sans obstacle et sans but alors que c’était toi au départ toi qui devais te prendre et aimer ce qui allait advenir.

Tu bouges
tu bouges et tu changes de cap et c’est un autre paysage perdu tu ne possèdes rien pour définir cette colère ni la cause ni l’objet ni le lieu sans fin mais libre dans ta chute libre sans terme consenti à l’avance par toi ou par d’autres avec cette caractéristique inébranlable d’être une plongée un mouvement unique leurre avec ton propre poids tu déchires les vagues tu es un oiseau.

Tu crois
en la chute comme en la mort belle comme en ce jardin que tu arpentes les mains vides le cœur étroit pendant que les autres travaillent tu sais être céleste parfaite courbe dans une vitesse stable la chute d’un corps calculée cet effondrement le résultat d’une catastrophe ainsi tu tombes aux mains de l’ennemi pour protéger les tiens tu sacrifies ta voix tes muscles dorés sous la peau à la place de ton sein l’arme qui nous protège tu plonges et te bats sans relâche pour tes fils superbes.

Tu comptabilises
tes heures de vie et tout s’effrite la catastrophe du cœur le ciment la peau les os les moisissures qui attaquent tes angoisses bleues sur lesquelles tu comptes pour tenir debout est-ce ce corps qui t’encombre sa foi en un soleil en nous illuminées tu écartes les bras tu tends ton corps à la flèche mortelle qui devrait nous atteindre or la chute est un salut de haute montagne qui procure à tes reins ses virevoltes et ses allègements.

Tu coupes
tes cheveux tu les noues en petits bâtonnets souples et tu dessines des figurines des maisons des voitures et des raisons d’exister sur le papier blanc des murs les déplacements de milliers de personnes dans lesquelles tu ne te reconnais pas ni les sangs ni les eaux du ventre que tu ne produis plus tu es une infertile terre abandonnée par la pluie que tu aimes ton âme mélancolique et folle retirée du monde.

Tu es
mauvaise élève ton chien croit plus en toi que toi en toi il arrivera à la mort avant ta fin même s’il retombe sur ses pattes tu le suis là où il t’apprend à habiter le quotidien à rompre avec ce qui n’existe pas à t’y glisser sans feinte à te remémorer sa mort alors que tu l’as laissé dehors dans le froid mordant de l’hiver le chien perdu animal broyé par la violence de la nuit où tu hésites à entrer sans tes forces ravivées sans tes sœurs fidèles qui hurlent avec toi dans cette guerre où tu t’emploies à survivre et à mémoriser ton nom.

Tu emportes
tout ta chute t’emporte toujours vers le sol tu cherches sans cesse des buts des quêtes les gestes évoqués sèment quelques souvenirs tu crois que le spectacle se poursuit alors que la route se renouvelle repousse la ville de quelques centimètres c’est ainsi la ville se reconstruit dans les traces des anciennes cités où tu régnais dans l’amour doré des filles îles flottantes et superbes.

Tu témoignes
des recommencements chaque jour sans mémoire à l’oreille chaque pas sans but s’habiller le matin après ton réveil te lever regarder l’autre que tu aimes le reconnaître à toi ce qu’il reste de la tendresse forte une dérive un visage tu cherches des repères tu pressens qu’une intuition te guide dans cet engagement tu ne peux qu’avancer dans ton esprit ton crâne souffle ses voix donne des ordres clairs où te perdre serait le plus facile.

Tu parviens
au bord de la falaise là où tu te retrouves enfin contre les forces ennemies que tu crois que tu dis pures rivales tu te retournes et tu regardes plus loin la montagne plus bas les villages les villes endormies tu n’as plus de mère tu n’as plus de père et tes frères t’ont quittée ne te reconnaissent plus tu es la fille-folle de tes propres récits tu es à la fin de la course là au bord de la falaise là où tu sauteras quand le moment sera venu et que tu comprendras que ta chute est envol.

Exercice autobiographique no 8


Pour citer cette page

France Mongeau, « La Chute », MuseMedusa, no 7, 2019, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_7/mongeau/> (Page consultée le 07 December 2022).


Page suivante
Wild Flowers