Le faire disparaître : pour une théorie de l’hypermédiateté

Élisabeth Routhier
Université de Montréal

Auteure
Résumé
Abstract

Élisabeth Routhier est titulaire d’un doctorat en littérature comparée de l’Université de Montréal. Ses recherches, situées au confluent de la littérature, du cinéma et des media studies, informent une posture intermédiale à partir de laquelle elle étudie diverses modalités de la remédiation. Dans le cadre des activités de la Chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, elle a publié des articles portant sur l’influence de la culture numérique sur les modalités de la lecture et de la recherche. Elle est également membre du Lab-Doc et chercheure au sein du projet international « Les Arts Trompeurs ».

Cet article propose d’utiliser le mythe de Dibutade – et l’iconographie produite autour de son geste d’inscription – comme prétexte pour une réflexion sur le problème de la disparition à partir d’une posture intermédiale. Partant du postulat que la jeune Corinthienne fait disparaître son amant en traçant son profil, il sera soutenu que la disparition, dans sa performativité intrinsèque, engendre un régime d’interaction essentiellement médial. En tant que contrepoint de l’immédiateté, ce régime d’interaction sera appelé « hypermédiateté ». La conceptualisation de la notion d’hypermédiateté, qui fera suite à une discussion plus générale sur les mécanismes du disparaître, en fera notamment ressortir la force d’anachronisation.

Dibutade’s myth – more precisely the visual representation of her act of inscription – is here taken as a pretext to introduce the problem of disappearance from an intermedial perspective. Based on the premise that the young Corinthian woman makes her lover disappear while tracing his profile, this paper proposes that disappearance, as an intrinsically performative gesture, induces an essentially medial mode of interaction. Conceived as immediacy’s counterpoint, this mode of interaction shall be called “hypermediacy”. Following a more general discussion on the notion of disappearance, this reflection on hypermediacy will, among other things, foreground its anachronizing force.


L’ombre d’un homme est projetée sur une surface plane – un mur, une paroi rocheuse. Une jeune amoureuse pose son regard sur cette projection et, à l’aide d’un objet, en trace le contour. Par ce geste, si elle dessine ainsi le portrait de son amant, la jeune femme esquisse, surtout, le motif de sa disparition. C’est du moins ainsi que sera convoqué, dans cet article, le mythe de Dibutade1, cette jeune Corinthienne qui s’est vue, à travers l’histoire de l’art, personnifier l’origine de la peinture, du dessin ou de la sculpture en relief. Si l’on s’est souvent intéressé, à travers la figure de Dibutade, à l’idée de figuration, à l’intention du geste et au tracé qu’elle a produit en tant qu’il se serait inscrit dans le processus de création en argile de son père le potier, c’est plutôt en tant que prétexte pour une réflexion sur les dynamiques du disparaître que le mythe sera ici visité. Résultant d’une attention portée au geste de Dibutade tel qu’il a été représenté dans les arts visuels (pensons à L’origine de la peinture de Jean-Baptiste Regnault, par exemple) plutôt qu’à la finalité du tracé, cette réflexion portera sur le rapport entre la disparition et la (re)médiation. Entendue comme un acte essentiellement médial qui a le pouvoir de résister à la disparition, on verra que la (re)médiation devient également – et de façon paradoxale peut-être – ce qui engendre le disparaître.

Mais de quelle disparition est-il ici question ? D’un départ, d’une mort, d’une spectralité ? À ce propos, le destin de l’amant de Dibutade ne fait pas l’objet d’une narration unique. Comme le souligne Françoise Frontisi-Ducroux, c’est au fil des siècles et des reprises – littéraires, notamment – du mythe que l’« [o]n a attribué à ce jeune homme, futur gendre de potier, un destin funeste. Il devait mourir au combat pour que son portrait, le premier du genre soit une image funéraire2 ». Liant cette mort annoncée à l’importance qu’ont accordée les auteurs à l’ombre dans l’élaboration du tracé, Frontisi-Ducroux se demande : « Était-ce suffisant pour vouer au trépas le jeune homme ? Ni Pline ni Athênagoras n’évoquent cette issue mélodramatique3. » Pour Adolfo Vera, la proximité temporelle du disparaître est acquise : « Dibutade avait demandé à son amoureux de rester immobile pour tracer sur le mur la ligne de son contour, la ligne de la mémoire, la trace du souvenir, afin de maintenir l’image de sa présence contre la réalité de sa disparition4. » Or, que l’on imagine pour ce jeune homme un départ imminent ou un destin tragique, ce qui s’avère crucial dans le cadre de la présente réflexion est de reconnaitre que le jeune homme est en réalité déjà disparu dès lors que la jeune fille détourne les yeux de son corps pour induire, par son acte d’inscription, une somme de ruptures entre lui-même, son ombre et son portrait.

Dans l’iconographie du mythe, le fait que les regards des deux amants ne se croisent jamais – Dibutade se concentrant sur une figuration de l’ombre – pointe effectivement un heurt dans l’ordre de la perception, une privation dans le domaine du paraitre, bref, une dis-parition. Voilà du moins le postulat à partir duquel cet article, utilisant le mythe de Dibutade et de son amant-à-disparaître comme prétexte pour une réflexion sur la disparition, traitera le problème du disparaître en tant qu’il est essentiellement lié à différentes modalités ou manifestations de la (re)médiation – à la production ainsi qu’à l’usage, à la reprise ou au détournement d’actes de médiation5. Cette approche viendra ainsi poursuivre et actualiser la réflexion intermédiale sur le problème du disparaître – qui a donné lieu à un important corpus théorique il y a dix ans de cela – en conférant une place centrale à la médiation en tant que geste.

Cette attention portée au geste de Dibutade plutôt qu’au profil tracé – au processus plutôt qu’au résultat – supposera de déplier l’argumentaire à partir d’une pensée de la performativité plutôt que de la représentation, ce qui a des retombées heuristiques considérables : la disparition, plutôt que d’être abordée en tant qu’absence ou effacement, sera ici considérée dans sa paradoxale valeur productive. L’approche intermédiale privilégiée permettra de traiter cette valeur productive à travers le prisme de l’interaction. C’est-à-dire que la prémisse exposée servira à penser, à partir de cette posture heuristique, un régime d’interaction induit par le disparaître. En tant que contrepoint à l’immédiateté – à la possibilité d’un contact direct, indépendant de toute forme de médiation –, il sera proposé de considérer ce régime d’interaction en tant qu’il relève de l’« hypermédiateté » – un régime d’interaction où la médiation, poussée à la limite de ses fonctions, devient elle-même immédiate. Cette proposition conceptuelle sera dépliée à la suite d’un discours plus général sur le problème de la disparition dans ses enjeux intermédiaux. C’est notamment les a priori quant à la logique temporelle de la disparition qui, au fil de l’argumentaire, seront écorchés jusqu’à ce que ressorte sa force d’anachronisation essentielle.

Le paradoxe essentiel de la disparition et de la trace

Dans la conjonction de ses définitions, lesquelles englobent des régimes aussi vastes que l’existence, le paraitre ou la mort, on peut remarquer que la disparition, telle qu’elle est conçue dans le monde occidental, convoque des schèmes appartenant à la perspective phénoménologique. Nicolas Zufferey explique : « [é]tymologiquement, notre mot “disparaître” renvoie à la phénoménologie : “disparaît” ce qui est privé (dis-) de paraître, et donc n’apparaît plus6. » L’idée de la privation dans ces derniers mots de Zufferey introduit une nuance capitale : elle permet de distinguer la disparition de l’inapparent, notions qui ne sauraient se confondre. La disparition, de fait, ne suppose pas une soustraction du monde qui serait absolue. Un tel anéantissement, malgré l’intensité des conséquences (tragiques ou heureuses) qui pourraient s’ensuivre, n’aurait pas les mêmes implications que le problème de la disparition, qui demeure dans le registre de l’incertain et de l’in-fini. La notion de disparition est effectivement rendue singulière par le paradoxe qui la compose. Dominique Rabaté, à partir du thème récurrent dans la littérature française contemporaine du « désir de disparaître », offre une synthèse précise :

Si le désir de disparaître, quand il n’est pas pure violence subie, reste ambivalent, c’est parce qu’il entre dans la logique profondément paradoxale de la trace. Car l’accomplissement parfait du projet de disparaître doit se signifier comme tel. S’il ne laissait réellement aucune trace, il s’annulerait parfaitement, devenant invisible, disparition de la disparition même, si l’on peut dire7.

Pour Emmanuel Alloa également, « on ne peut parler de disparition qu’à condition que demeure une trace, un sillon sensible, un [sic] présence aïsthétique, fût-elle minimale8 », donnant ainsi la possibilité à l’expression (oxymorique, selon l’auteur) « esthétique de la disparition » de faire sens.

Le disparaître implique donc un reste souvent traité à partir de la figure dominante de la trace, image puissante de par le rapport indiciel qu’elle suppose. Cette figure, telle qu’elle est mobilisée par les deux auteurs cités, est liée à la présence en filigrane – sorte de trace spectrale –, à ce qui est « laissé derrière » ou à un chemin à suivre. Les deux notions, disparition et trace, sont conjointes dans leur paradoxe caractéristique, qui se résume ainsi : il y a parce qu’il n’y a plus. La trace donnant à voir « l’absence même9 », la contigüité des deux notions trouve justification dans le rapport au regard : « Dans la visibilité de la trace, ce qui l’a engendrée se dérobe à nous et demeure invisible10 », renvoyant directement à la privation de paraitre qui définit la disparition.

Dans une idéologie qui associe la présence du corps à une présence immédiate et authentique, on comprend que la logique de la trace occupe une place centrale dans le problème général de la disparition grâce à sa valeur d’indice (au sens peircien du terme). Est sanctifié ce qui a été en contact direct avec un terme manquant plutôt que ce qui est issu d’un rapport symbolique11. On en revient souvent à la trace primitive, l’empreinte, laissée directement, immédiatement par le pied qui s’est posé sur le sable. Or, cette trace idéalisée comporte une grande part de fantasme. Georges Didi-Huberman en souligne l’opacité constitutive : « Adhérence il y a eu, mais adhérence à qui, à quoi, à quel instant, à quel corps-origine12 ? », ce questionnement brouillant le lien qui semble naturel entre une empreinte et le passage d’un corps précis. L’idéalisation de l’empreinte témoigne en réalité d’un double processus d’essentialisation : celui de la trace que l’on fixe et celui de ce qui l’aurait laissée, et ce, dans une délimitation arbitraire d’un temps et d’un espace. La conception de la disparition comme absence-dans-la-trace la restreint dans des rapports entre présent et passé ainsi qu’entre présence et absence qui la confinent dans un indépassable paradoxe. Or, ce qui subsiste est toujours pris dans une épaisseur médiale. Frontisi-Ducroux, à propos de Dibutade, le souligne d’ailleurs : « En traçant ce qui pour elle ne devait être qu’une trace, un souvenir de son amant, elle a délimité sur le mur un espace dont son père a fait un support ou un réceptacle, pour l’argile, son matériau habituel13. » Autrement dit, le geste de Dibutade, forme de résistance devant l’inéluctabilité du disparaître, permet de concevoir la disparition comme un facteur d’émergence d’une identité hypermédiate, dans une acception à entendre en tant que contrepoint à l’immédiateté, à l’immédiat.

Le reste de cet article dépliera cette dernière hypothèse, laquelle est tributaire d’une réflexion sur le concept de disparition à travers un prisme intermédial – lequel demande de s’intéresser non seulement à la relation entre les médias, mais également à la problématique de la médiation en tant que telle. Le but premier, théorique avant tout, est celui d’étayer le concept d’« hypermédiateté », compris en tant que régime d’interaction tout à la fois agent et corollaire de la disparition.

Hors du constatif : disparition et performativité

Il convient d’abord de penser plus avant la « valeur productive » de la disparition, expression a priori aussi oxymorique qu’éthiquement problématique. Dans la langue française, les deux auxiliaires, être et avoir, peuvent accompagner le verbe disparaître. Mais peut-on véritablement être disparu ? À quoi cet état correspondrait-il ? Contrairement à d’autres figures qui défient l’ordre du paraitre ou qui impliquent une forme d’effacement ou de dégradation – le fantôme ou la ruine, par exemple – l’état de la disparition pose davantage problème. On peut, à cet égard, faire par exemple la comparaison avec la ruine, qui est « un état des choses (un bâtiment en ruine, une colonne émiettée, ou encore un film morcelé) ; elle renvoie, directement ou indirectement, à un processus par lequel une chose s’est trouvée ruinée ou est en train de devenir ruine14 ». Ainsi la ruine est-elle à la fois le processus et l’état qui résulte de ce processus. Or, comment penser le résultat d’une disparition, compte-tenu qu’il s’agit d’une figure « crucialement ouverte sur le temps et l’espace » selon George Varsos et Valeria Wagner15 ? Il faut effectivement reconnaitre qu’elle appert plutôt comme un processus sans produit, un processus toujours en procès.

Cela implique le problème de la constatation (qui peut être pré-langagière) et du constatif (qui est un mode d’énonciation du langage). Si l’état d’une ruine peut en effet se constater, si le fantôme – ou une forme de présence fantomale – peut faire l’objet d’un constatif, la disparition, processus sans état essentiellement problématique pour le régime de l’existence, bloque cette possibilité. Jean-Louis Déotte explique : « On ne peut pas constater la disparition. Ou bien une phrase empirique peut constater une existence ou bien elle ne le peut pas, auquel cas, il n’y a rien sous l’objectif de ma phrase cognitive. Mais la disparition n’est pas ce rien16. » Constater la disparition signifie, paradoxalement, l’annuler en mettant fin au problème et au désir (sur lequel on reviendra) qui la constituent. La constatation en freine l’aspect processuel pour faire basculer la disparition dans une logique de la fin, de l’absence ou de la mort. Ce lien entre la constatation et l’immobilité est un topos qui se retrouve également dans les écrits que Didi-Huberman consacre à Pasolini : « En croyant constater l’irrémédiable disparition des lucioles, Pasolini, en 1975, n’aura donc fait que s’immobiliser dans une sorte de deuil, de désespoir politique17. » Le deuil est ici ce qui suit l’articulation d’une finalité et l’immobilisation du désir, annulant de ce fait le problème de la disparition dans son aspect in-fini.

Si la disparition ne peut se constater, comment alors se « produit-elle » ? En prenant appui sur les travaux du philosophe du langage John Langshaw Austin, on peut supposer que la disparition, si elle s’arrime difficilement avec l’ordre du constatif, appartiendrait alors à l’ordre du performatif. Ou du moins relèverait-elle, plus largement, de la performativité. Comme le dit Déotte, une disparition n’est pas le « rien » d’une phrase empirique inapte à constater l’existence d’un objet. Pour cet auteur, elle émane plutôt de la conjonction d’un acte de langage – de nomination, plus précisément – et d’une problématisation (et non d’une négation) de la présence : « Ce qui dure toujours, c’est qu’une personne que je peux nommer, n’est ni présente, ni absente18. » Voilà d’ailleurs une façon de (re)penser l’agentivité de la « trace » : plutôt qu’empreinte pointant l’absence de ce qui l’a laissée, ce que l’on relie à un être disparu (ou à un être-à-disparaître, comme dans le mythe de Dibutade) devient condition de son existence-dans-la-disparition plutôt que constat d’absence. Ainsi la disparition a-t-elle lieu tant qu’un écart existe entre un nom, une image, une trace que l’on relie à un objet ou à une personne et la possibilité de pointer, physiquement ou symboliquement, cette personne ou cet objet (ou, à l’inverse, leur anéantissement certain).

La disparition relève donc de la performativité en ce sens, d’abord, que l’on fait disparaître un objet en appuyant la disjonction entre le nom ou l’image et la certitude d’un état plutôt qu’en constatant une absence. Ainsi le jeune amant de Dibutade disparait-il dans le geste de la jeune femme, qui produit elle-même un écart entre l’homme qu’elle ne voit déjà plus et l’image qui lui restera à jamais disjointe. Or la disparition est aussi performative en soi, elle-même facteur d’émergence de nouvelles relations. En effet, selon Varsos et Wagner, « [a]u-delà de sa fonction déconstructive, qui révèle les liens problématiques entre les structures d’expérience, les catégories de la pensée et de la représentation ainsi que les médias qui les déploient, la figure de la disparition a aussi une fonction productive, en ce qu’elle laisse entrevoir des expériences et des critères de perception inattendus19 ». La disparition, en somme, transforme. Les propos de Varsos et Wagner, qui eux-mêmes résument une idée partagée par une collection de textes, résonnent avec ceux de Jean Baudrillard également : « je pense qu’il y a une énergie dans la disparition, je pense qu’on en tire quelque chose. La disparition n’est pas l’anéantissement. Lorsque la référence disparaît, et avec elle le sens premier, la situation se transforme en une floraison de possibilités, de virtualités20. »

Le disparaître posant plus largement le problème de l’expérience sensible et de la connaissance en plus des enjeux existentiels, cette floraison de possibilités peut elle-même être pensée à partir d’une inflorescence d’approches. Comme le souligne Sylvano Santini, « la disparition est toujours un peu la condition d’apparition de quelque chose21 ». Notons que l’imprécision de cette phrase est essentielle à sa véracité : condition d’apparition d’un imaginaire, d’une fiction, d’un système relationnel qui était déjà là, de relations qui au contraire se créent, d’un élément qui s’érige « à la place de », d’une perception renouvelée, d’un désir, d’une émotion, et cette liste ne saurait s’arrêter. La question de la médiation demeure toutefois centrale. Baudrillard, en traitant de la référence et du sens, ouvrait lui-même vers le langage dans sa faculté de construire de nouvelles relations là où le disparaître déchire la « structure référentielle22 ». Ainsi peut-on être tenté de répondre à la question de Dominique Rabaté lorsqu’il se demande si ce qui disparait « mèn[e] nécessairement à la création de nouvelles médiations […]23 ? » par une franche affirmative.

Or on voit que cette réflexion sur les liens entre disparition et performativité suppose une double relation contribuant à l’anachronisation qui semble inhérente au disparaître. La médiation – l’acte du tracé du profil, dans l’exemple qui nous occupe – agit comme condition sine qua non de la disparition, qui elle-même engendre la (re)médiation, ce mouvement contribuant à reconfigurer le sens, la valeur ou l’identité de ce qui disparait. Posant dès lors le problème substantiel de l’origine – le jeune amant existait-il en tant que tel avant de voir son ombre fixée sur la paroi ? –, la disparition, processus anachronique sans résultat, appartient essentiellement au devenir. Le motif de la disparition loge effectivement dans l’espace délinéarisé de la (re)médiation, dans cet espace performatif de résistance et de devenir où se construisent et se remembrent des objets et individus dans un mouvement demeurant opaque à la représentation (narrative, référentielle ou visuelle). Résistant ainsi au paradigme représentationnel, reconfigurant les rapports d’espace et de temps, se liant inextricablement à la (re)médiation, versant dans une logique de la performativité, la disparition semble appeler un régime d’interaction qui, peut-être, lui serait propre. Un régime qu’il est ici proposé d’appeler : hypermédiateté.

Mise en perspective d’un concept

Avant d’expliquer plus avant ce que j’entends par hypermédiateté, il semble nécessaire de me distancier minimalement de quelques ensembles de discours. Le préfixe « hyper » et les radicaux « medium » ou « media » ont effectivement été fréquemment conjoints pour qualifier différents phénomènes, et ce, dans la littérature scientifique et dans le discours artistique aussi bien que dans la parole populaire. Le fait qu’ils aient également été prolongés par différents suffixes multiplie les possibilités sémantiques. On attribue généralement la première occurrence du terme « hypermedia » à Ted Nelson en 1965, qui l’utilise pour regrouper des termes tels que « hypertext » et « hyperfilm » qui qualifient des fichiers électroniques complexes dont la construction en réseau potentiellement expansible est non linéaire. Bien que les propositions de Nelson précèdent de plusieurs années les développements du web et l’essor des technologies numériques, sa conception des fichiers en réseau reste près des acceptions les plus usuelles, dans la sphère informatique, de l’hypermédia : pour Nelson, il s’agit d’abord d’un « body of written or pictorial material interconnected in such a complex way that it could not conveniently be presented or represented on paper24 ». Plus de trois décennies plus tard, Bolter et Grusin en donnent cette définition : « Computer applications that present multiple media (text, graphics, animation, video)25. »

Pour cette démonstration, retenons deux aspects à l’hypermedia tel que le concevait déjà Nelson : la capacité d’un corps (« body ») – parfois aussi appelé « system » ou « structure » – à intégrer des éléments composites et le parcours de lecture non linéaire, voire interactif que cela incite. Le principe d’inclusion peut se trouver conjoint à la logique du multi-, comme dans les travaux de Chiel Kattenbelt sur le théâtre26 :

It is because of its capacity to incorporate all media that we can consider theatre as a hypermedium, that is to say, as a medium that can contain all media. […] To think this assumption one step further, we might say that at the level of the medium, theatre is a physical hypermedium, whereas at the level of sign systems the Internet is a virtual hypermedium27.

En s’appuyant sur Kandinsky, Kattenbelt suggère que c’est notamment la possibilité d’accueillir différentes médialités en préservant leur intégrité matérielle qui fait du théâtre l’hypermedia type. On peut ensuite exemplifier la prise en compte de la participation du lecteur/spectateur par les propos de Renée Bourassa, qui remarque que les « espaces palimpsestes » générés par les fictions hypermédiatiques numériques « convoquent la mobilité du corps spectatoriel, qui s’échappe alors du dispositif scopique propre au cinéma ou au théâtre28 ». Les travaux de Bourassa se consacrent plus précisément aux fictions hypermédiatiques, qui regroupent « des mondes fictionnels et des espaces ludiques modulés par les technologies numériques29 ». Sans être en opposition avec ces traditions, il convient de préciser que ce n’est pas en filiation directe avec elles que le concept d’hypermédiateté sera ici élaboré. On verra que c’est notamment le rapport à l’immédiateté qui témoignera d’une posture épistémologique différente.

Les deux types de discours mentionnés partent du média (ou du medium) pour lui adjoindre une qualité de plus, celle de l’hyper, qui permet l’incorporation d’autres médialités pour l’un et l’élaboration de structures et de parcours interactifs et délinéarisés pour l’autre. Quand on se détache de l’objet (l’hypermédia ou les productions hypermédiatiques) pour se concentrer sur sa qualité (« hypermédialité » et « hypermédiateté » étant les termes les plus fréquemment rencontrés dans les travaux francophones, le premier en tête), la notion d’hypermediacy de Bolter et Grusin demeure, semble-t-il, un incontournable avec ce qu’elle implique de rapports difficiles à établir avec l’immédiateté. Rapports compliqués par les enjeux de traduction, cette fois, dont les implications conceptuelles sont considérables : Bolter et Grusin utilisent le terme « immediacy », dont la traduction littérale pourrait être « immédiateté », pour parler d’une logique formelle essentiellement médiale. Pour les deux auteurs américains, l’immediacy est une forme de représentation visuelle qui a pour but de faire oublier la présence du média30 en misant sur sa transparence ou sur la naturalisation de ses codes et vise ainsi une impression d’immédiateté, mais non l’immédiateté au sens fort ou philosophique du terme. Il s’agit de l’idée fantasmée selon laquelle « a medium could erase itself and leave the viewer in the presence of the objects represented, so that he could know the objects directly31 ».

Ces mêmes notions se retrouvent chez François Guiyoba, qui a lui aussi établi une distinction entre immédiateté et hypermédiateté, rappelant de façon presque littérale les concepts de Bolter et Grusin (auxquels il ne fait pourtant pas référence). Guiyoba attribue toutefois à ce couple notionnel la « poussé[e] aux extrêmes32 » – soit l’exacerbation de l’oscillation entre les deux pôles –, à la condition postmoderne plutôt qu’aux technologies numériques. L’immédiateté est vue par cet auteur comme une « médiateté » atrophiée là où l’hypermédiateté serait hypertrophiée, mais les deux extrêmes demeurent toujours le fait de « la médiateté (ou médiation, en philosophie)33 ».

Cependant, on peut concevoir encore autrement cette relation entre immédiateté et hypermédiateté en rapport, cette fois, avec ce qui a été posé dans les dernières pages comme principes du disparaître en relation, notamment, avec mythe – avec le geste – de Dibutade.

Du désir d’immédiateté à l’hypermédiateté

Le terme « hypermédiateté » est ici proposé pour penser non pas le contraire, mais le contrepoint de l’immédiateté, notion fort complexe qui se conçoit différemment selon les perspectives et traditions. Son étymologie, toutefois, permet de reconnaitre une relative constance dans ses significations : il s’agit de la qualité de ce qui nie ou s’oppose (im-) à la médiation (médiat). Les conceptions de la médiation étant tout aussi variées dans l’histoire de la philosophie, la possibilité même d’une immédiateté du réel, à l’instar de celle d’une présence pure – on le sait au moins depuis Platon – pose problème. Quels que soient la nature ou le fonctionnement de ce qui agit comme médiation, « [i]n many traditional philosophical accounts we cannot experience the world directly or immediately because we cannot know the world without some form of mediation34. » Comme pour la présence pure, il ne pourrait alors y avoir que des « effets d’immédiateté » là où une forme de médiation (des sens ou de la conscience, par exemple) donnerait l’illusion d’une transparence intuitive, dans une idéologie semblable à celle que Jay D. Bolter et Richard Grusin mettent de l’avant dans leur définition de l’immédiacie des médias – ce mouvement formel qui tend vers l’effacement d’un média par rapport à son référent35.

Revenir toucher, sans y plonger, aux enjeux phénoménologiques induits par la notion de disparition permet toutefois de penser un rapport plus précis à l’immédiateté dans le cas particulier du problème de la disparition. Plus encore que ne le fait la médiation – de façon différente, du moins –, la disparition problématise l’immédiateté en se posant elle-même comme le contrepoint de « l’apparition, cette immédiateté du sensible36 ». Selon Jean-Louis Déotte, avec la disparition, « c’est toute la créance dans le sensible immédiat – le pain béni des phénoménologues – qui est invalidée37 ». On l’a vu, la disparition produit effectivement une forme de désorientation des repères, de temps et d’espace notamment, qui bouleverse les schémas les plus élémentaires qui permettent d’articuler un rapport à soi, à l’autre, au langage, au monde. Varsos et Wagner expliquent :

Fin, forme, continuité, temporalité linéaire, ordre de séquences événementielles, projection dans l’avenir, l’idée même des personnes, événements ou objets jadis “sensibles” : tout doit être revu lorsque la langue ou tout autre moyen de configuration, de représentation, de transmission de matériaux ou de figures de vie se confrontent au disparaître, et aux modalités qu’il convoque38

y compris la possibilité de penser l’immédiateté quand la permanence ontologique, incertaine, défait même les catégories de la présence.

Que l’immédiateté soit, dans l’absolu, une possibilité ou une chimère, elle émerge, dans le problème de la disparition, comme élément d’un désir. Connaissance et contact immédiats versent dans l’impossible, et pourtant, on ne cesse de vouloir y tendre. « [L]orsqu’une chose disparaît, l’esprit, fasciné, tente d’en combler le vide sans jamais tout à fait y parvenir », nous dit Santini, qui pose « le manque et le désir comme les corollaires de la disparition » 39. Il s’avèrerait toutefois insuffisant de parler uniquement du désir d’un objet ou individu. À ce propos, les mots que Deleuze exprime en lien avec sa conception du désir élaborée avec Guattari dans L’anti-Œdipe sont signifiants : « Je ne désire jamais quelque chose de tout seul. Je ne désire pas un ensemble non plus, je désire dans un ensemble40. » Dans la logique de ces auteurs, effectivement, « [t]oujours du produire est greffé sur le produit, c’est pourquoi la production désirante est production de production41 » et ne s’identifie pas au manque. C’est à cet ensemble de production, dans lequel prend forme le désir en tant que corolaire (voire inhérence) de la disparition, que je confère l’épithète d’hypermédiat. Là où se joue le désir d’une immédiateté toujours différée, engendrée par la disparition elle-même, dont émergent deux pans relationnels : cette immédiateté impossible et l’hypermédiateté, qui en est le contrepoint essentiel.

L’hypermédiateté qualifie un régime d’interaction où les seules relations possibles ont lieu par et dans la médiation, à la manière de ce qui se joue entre Dibutade et son amant à partir du moment où la performativité du geste d’inscription induit une nouvelle forme d’interaction avec le jeune homme. Il ne s’agit en aucun cas, toutefois, de supposer qu’une photo, un témoignage ou quelconque forme d’archive rende présent ou vaille comme substitut pour une personne, une réalité ou un objet disparu. Il ne s’agit pas davantage de penser une forme d’hyperréalité où le réel aurait disparu derrière les simulacres comme a pu nous l’enseigner Jean Baudrillard. On peut plutôt concevoir l’hypermédiateté comme un régime où la production d’agencements intermédiaux (re)construit, par une accumulation aux reflets cubistes, différents membres d’une identité déréférentialisée42 et participe ainsi au tracé de la trajectoire de ce qui, par l’action de la médiation, persiste et disparait tout à la fois. La logique référentielle se voyant minée par la force de déréférentialisation de la disparition, ces agencements, comme des déictiques vidés, ne pointent toutefois vers rien ni personne. Le tracé de l’ombre de l’amant de Dibutade ne renvoie pas vers lui : il participe à la surdétermination de son existence, qu’il contribue également à configurer.

Lorsque la médiation est dépouillée de toute potentialité référentielle, elle devient, en elle-même, lieu de l’immédiat. Un lieu de création de relations, un lieu où la distinction entre immédiat et médiat s’estompe (ou devient littéralement insignifiante). En d’autres termes, l’hypermédiateté est un régime où l’immédiateté de la médiation, dont Richard Grusin a déjà proposé l’idée43, est effective. Reprenant encore une fois l’exemple du dessin de Dibutade, on peut ainsi considérer que l’esquisse produite par la jeune Corinthienne est le seul lieu d’une rencontre immédiate avec son amant, là où sont colligés le geste de l’une et une part de l’existence de l’autre. Dans cette perspective, ni l’individu, ni la disparition ne sont premiers : l’hypermédiateté est un régime essentiellement, perpétuellement, anachronique.

Conclure par l’origine

Penser l’hypermédiateté soutient l’idée que la disparition n’est pas un évènement qui s’inscrit dans une trajectoire linéaire. On ne pourrait admettre un schéma conçu comme un fil sur lequel se tiendrait d’abord l’être immédiat, où surviendrait ensuite l’évènement de la disparition qui, lui, donnerait lieu à l’émergence d’une dynamique hypermédiate; il s’agit plutôt d’une relation rhizomatique qui permet toutes les formulations combinatoires et dont la logique complexifie sa mise en langage. Les trois termes du disparaître, soit désir d’immédiateté, régime hypermédiat et disparition, se co-construisent, s’interdéterminent et, dans la relation, (re)définissent leur objet. Ensemble, ils font naitre une force d’anachronisation par leur inadéquation à une temporalité linéaire, par leur résistance au tracé d’une ligne du temps avec ses relations de causalité. De ce point de vue, l’hypermédiateté a une action semblable à celle de la survivance : traduction et adaptation du Nachleben warburgien par Didi-Huberman, la survivance « désoriente donc l’histoire, l’ouvre, la complexifie. Pour tout dire, elle l’anachronise. Elle impose ce paradoxe que les choses anciennes viennent quelquefois après les choses moins anciennes44 ». Penser ainsi l’anachronisation – comme mouvement de désorientations temporelles – a des conséquences épistémologiques importantes : « L’origine, par conséquent, forme elle-même une temporalité impure d’hybridations et de sédiments, de protensions et de perversions45. » Origine plurielle et hybride qui n’est donc, au final, pas originelle.

Cette reconfiguration de l’origine se joue dans l’hypermédiateté dans la mesure où l’on admet que la disparition confère à cette logique son effectivité parce qu’elle était déjà là, relativement occultée par la forme positive de l’existence de l’objet. C’est-à-dire que les différentes formes de médiations et de discours qui contribuent au devenir d’un objet ou d’une personne, qui configurent son identité et le système relationnel dans lequel il évolue, acquièrent une valeur nouvelle lorsqu’elles sont agencées dans le mouvement d’un désir d’immédiateté – en tant que corolaire de la disparition –, mais elles étaient quand même, pour une partie d’entre elles du moins, déjà là. A fortiori, par les actions posées dans le régime de l’hypermédiateté, on (re)crée l’identité de ce qui a désormais une existence-dans-la-disparition. Ainsi l’amant de Dibutade est-il déjà disparu au moment où la jeune femme trace son profil, même si l’iconographie du mythe nous fait voir leur relative coprésence. Par son geste essentiellement médial, Dibutade résiste à une certaine idée de la mort et assure, pour son amant, cette existence dans le disparaître.

A fortiori, penser la disparition comme facteur d’effectivité d’une hypermédiateté toujours déjà en latence, puis penser la valeur productive du désir d’immédiateté qui lui est inhérente, permet de concevoir la disparition comme étant elle-même créatrice de son propre objet (la disparition fait exister le disparu) et l’hypermédiateté comme lieu pluriel du mouvement des trajectoires de cet objet (ou individu). Dans la mesure où l’hypermédiateté est un régime d’interaction pourvu d’une temporalité essentiellement anachronique, l’objet n’est donc ni originaire, ni préexistant à sa propre disparition. C’est là une proposition qui tente de penser une alternative aux limites dans lesquelles on confine souvent la disparition : limites temporelles amenées par une relation entre présent et passé qui ouvre mal vers un devenir, limites heuristiques induites par le paradoxe d’une présence-absence et limites conceptuelles par la pensée plus essentialiste du spectral et de la trace.


Pour citer cette page

Élisabeth Routhier, « Le faire disparaître : pour une théorie de l’hypermédiateté »,  MuseMedusa, no 6, 2018, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_6/routhier/> (Page consultée le 08 December 2022).