Art+féminisme : lutter contre les inégalités de genre dans la construction du savoir contemporain

Servanne Monjour
Art+Féminisme

Titulaire d’un doctorat en littérature comparée (Université de Montréal) et littérature française (Université Rennes 2), Servanne Monjour est postdoctorante au département de Languages, Literatures and Cultures de l’Université McGill (Montréal) où elle travaille au côté de Stéfan Sinclair. Précédemment en postdoctorat au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, elle a travaillé au sein de la Chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques (titulaire Marcello Vitali-Rosati). Ses travaux portent sur les nouvelles mythologies de l’image à l’ère du numérique. Depuis 2014, elle est coordonnatrice de la revue numérique Sens public.

Marie-Ève Ménard est bibliothécaire de référence en histoire de l’art et en histoire à la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l’Université de Montréal depuis 2011, Marie-Ève travaille à favoriser des rencontres heureuses entre les communautés de recherche et les collections documentaires. Elle contribue à Wikipédia depuis 2017 et il s’agissait de sa première participation à l’événement Art+Féminisme.

Pascal Martinolli est bibliothécaire en charge de la formation à l’utilisation de l’information à la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l’Université de Montréal depuis 2010, Pascal Martinolli développe l’offre de formation pour améliorer les compétences informationnelles des étudiants. Il contribue avec enthousiasme à Wikipédia depuis 2011.

Catherine Bernier est bibliothécaire spécialisée en études littéraires et cinématographiques à l’Université de Montréal. Elle y est depuis 2002, au moment où naissait le projet collaboratif et encyclopédique Wikipédia. Après de longues années où elle devait mettre en garde les étudiant(e)s contre les informations sur Wikipédia, voilà qu’elle l’utilise comme outil pédagogique, voire comme le meilleur allié des bibliothécaires. Et elle n’est pas la seule. Elle contribue elle-même à Wikipédia depuis 2017 et a participé pour la première fois en 2018 à l’organisation d’une journée Art + Féminisme.

Caroline Villemure est adjointe à la recherche et à la coordination au Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) de l’Université de Montréal et étudiante à la maîtrise au département des littératures de langue française de la même université. Elle contribue à Wikipédia depuis 2015 et elle a pris part à l’organisation de plusieurs ateliers Wikipédia autour de l’art et du Québec. Il s’agissait de sa deuxième participation à un événement Art+Féminisme.


« Une étude parue en 2011 révèle que moins de 10 % des contributeurs de Wikipédia s’identifient comme femmes. Inégalités dans le temps de loisir, socialisation des genres, etc., les causes sont peu connues, mais l’absence des femmes sur Wikipédia est manifeste. Cette disparité affecterait le contenu même de l’encyclopédie. Art, science, littérature ou politique, les notices consacrées aux femmes sont peu nombreuses et sont parfois classées en sous catégories1. »

Pour combler cette inégalité (que l’on pourrait aussi qualifier de « gender gap »), la campagne Art+Féminisme a été lancée en 2014. Son rôle est d’organiser, à travers le monde entier, des « édit-a-thons », soit des ateliers contributifs ouverts à toutes et à tous, visant à enrichir l’encyclopédie Wikipédia par la création, ou le développement, de notices consacrées aux femmes artistes et savantes.

À Montréal, l’initiative est notamment portée par un groupe de bibliothécaires, chercheurs et chercheuses, étudiants et étudiantes de l’Université de Montréal. Catherine Bernier, Pascal Martinolli, Marie-Ève Ménard et Caroline Villemure ont répondu à quelques questions sur le rôle, les enjeux et les défis du mouvement Art+Féminisme.

Servanne Monjour : Le mouvement Art+Féminisme est né d’un constat plutôt alarmant : sur Wikipédia, les femmes sont largement sous-représentées, et ce d’un bout à l’autre de la chaîne – des contributrices jusqu’aux « sujets » des notices. Malgré sa forte volonté d’ouverture, Wikipédia semble écrite principalement par des hommes et produit un savoir et une histoire des idées où, de manière générale, les minorités ne sont pas toujours bien représentées. Pouvez-vous donner un exemple de la façon dont ces inégalités se manifestent ?

Caroline Villemure : Dans les articles de qualité sur le Québec, il n’y a aucun article portant sur des personnalités historiques, des artistes ou écrivaines québécoises. De manière générale, les articles sur les femmes sont moins développés que ceux sur les hommes. Les inégalités se manifestent également dans la division des articles : la section consacrée à la vie d’une personnalité féminine a tendance à être plus longue, comparativement à la partie consacrée à ses œuvres, très souvent incomplète. De même, un article sur une femme est toujours susceptible de ramener celle-ci à sa condition de femme et au féminisme, même si son œuvre ne relève pas de ces problématiques ? Du côté des contributeurs et contributrices de Wikipédia, les inégalités se manifestent en fait dès l’ouverture d’un compte d’utilisateur/utilisatrice. Le choix de s’identifier à un genre féminin, masculin ou neutre n’est pas donné d’emblée, et les nouveaux utilisateurs ou les nouvelles utilisatrices sont des hommes par défaut. Il faut aller dans la section préférence, suite à la création du compte, pour choisir le genre qui nous sera attribué. Pour ma part, je n’étais pas au courant de cette section « préférences ». J’ai donc été identifiée comme « utilisateur » lors de mes deux premières années sur Wikipédia ! Je n’ai fait le changement pour « utilisatrice » qu’en septembre dernier.

Catherine Bernier : Si l’on prend le cas du Québec, en tant que nation minoritaire francophone en Amérique du Nord, on a un bon exemple de la façon dont se manifeste avant tout un biais géographique et linguistique : les articles sur le Québec dans Wikipédia sont peu nombreux et de mauvaise qualité. Une étude de 2014 menée par la Fondation Lionel-Groulx a analysé 200 articles portant sur de grands événements de notre histoire : elle a constaté le manque de qualité des articles au point de vue de la structure et de la langue, leur statut d’ébauche, leur manque de sources de qualité. Dans un article paru dans Le Devoir, Pierre Graveline reconnaît que « [le francophone qui consulte Wikipédia] trouvera au mieux, disparates et lacunaires, environ 5000 articles qui traitent de ce sujet [le Québec], dont 80 % sont à peine des ébauches2 ».

Pascal Martinolli : Le profil sociologique des contributeurs « blancs mâles éduqués occidentaux » apporte un biais certain, mais général sur l’ensemble de Wikipédia (sélection des sujets, développement, maintien, etc.). Cependant, je pense que cela reste difficile à mesurer au niveau des informations dans les pages elles-mêmes.

Marie-Ève Ménard : En ce qui concerne la production de contenu, il y aurait donc des recherches intéressantes à faire en comparant les pourcentages et nombres de mots de biographies dédiées aux femmes/aux hommes (et le genre des contributrices/contributeurs) dans la Wikipédia francophone et dans Universalis, par exemple, afin de voir s’il y a évolution ou continuité dans la production du savoir.

Servanne Monjour : ces inégalités ne sont certainement pas le fait de Wikipédia. Avant même d’arriver sur l’encyclopédie numérique, les femmes et les minorités sont désavantagées par un manque de visibilité dans les institutions, par exemple. Pourrait-on dire, d’ailleurs, que l’écriture encyclopédique a toujours été genrée et inégalitaire ? N’y a-t-il pas une contradiction entre ces inégalités et les valeurs humanistes qui étaient à la base du projet encyclopédique formé sous l’égide de Diderot et D’Alembert ?

Catherine Bernier : En effet, l’écriture encyclopédique occidentale a presque toujours été genrée et inégalitaire, dans la mesure où elle a été écrite (et l’est encore dans une moindre mesure) par des hommes blancs membres de l’élite intellectuelle. Diderot et D’Alembert en étaient, la grande majorité des contributeurs passés et actuels de l’Encyclopædia Britannica et de l’Encyclopédie Universalis en sont aussi (Marie Curie étant l’une des exceptions qui confirment la règle) ! On peut donc dire aujourd’hui que l’idée à la base de l’encyclopédie – faire le tour de tous les savoirs – est doublement utopiste : d’une part, est-il vraiment possible d’aborder tous les savoirs humains ? D’autre part, est-il vraiment possible d’aborder tous les savoirs humains en adoptant à la fois les points de vue des groupes majoritaires ET minoritaires, des groupes dominants ET dominés ? Bien sûr, on peut voir une contradiction entre ces inégalités dans la couverture des encyclopédies classiques et le projet humaniste que voulait mettre de l’avant Diderot et D’Alembert. Mais il est clair que l’humanisme du XVIIIe siècle n’est pas l’humanisme du XXe siècle ; il s’est constitué en réaction à la monarchie et à la religion, où « l’essentiel est alors d’être utile à la collectivité en diffusant une pensée concrète où l’application pratique l’emporte sur la théorie, et l’actualité sur l’éternel3 ». L’objectif de L’Encyclopédie était de dresser un état des connaissances « européennes » non seulement théoriques, mais aussi, et surtout, techniques. Elle répondait à un besoin avide de connaissances et de rationalité chez les intellectuels et les bourgeois à une époque où le quatrième pouvoir et les réseaux sociaux numériques n’existaient pas encore.

Marie-Ève Ménard : Parallèlement au cas de l’écriture encyclopédique, il faut considérer l’écriture des manuels qui servent à l’enseignement de l’histoire dans le cursus scolaire obligatoire. L’historienne Adèle Clapperton-Richard, étudiante à l’UQAM, a récemment recensé et analysé le vocabulaire utilisé autour des figures féminines et masculines de l’histoire québécoise dans les décennies 1950, 1960 et 1970. Son étude confirme une présence forte et individualisée des figures masculines (par exemple, noms propres, découvreurs, défenseurs, chefs, verbes d’action, etc.) tandis que les figures féminines sont souvent confinées à la sphère privée dans des rôles liés surtout à la maternité, anonymes et passifs. Avec Marie-Hélène Brunet, Adèle Clapperton-Richard a d’ailleurs publié dans Le Devoir un texte soulignant combien ce confinement persiste encore aujourd’hui :

Le récent rapport sur l’égalité entre les sexes à l’école produit par le Conseil du statut de la femme souligne d’ailleurs la sous-représentation des figures féminines dans les programmes d’enseignement, tant au primaire qu’au secondaire. Qui plus est, une analyse plus en profondeur des agents féminins qui sont représentés dans les programmes montre qu’ils demeurent confinés à des événements précis (par exemple le droit de vote) ou à des rôles stéréotypés et passifs (par exemple l’accent mis sur la fécondité et la fonction reproductive des Filles du Roi). D’un point de vue statistique, la proportion de femmes dans les contenus d’apprentissage est dérisoire. Sur plus de 500 éléments de connaissance à maîtriser dans le cours d’histoire nationale (Progression des apprentissages, 2011), seuls 27 éléments font référence directement à des personnages féminins4.

De ce point de vue, les inégalités de genre que l’on peut retrouver dans Wikipédia et dans d’autres formes d’écriture encyclopédique ne constituent donc qu’une suite logique à ce que nous apprenons hélas assez tôt dans notre vie.

Caroline Villemure : Puisque l’encyclopédie Wikipédia se fait en partie le relais d’un savoir déjà établi, elle reproduit bien souvent certaines lacunes déjà présentes dans les encyclopédies traditionnelles. Les critères de notoriété sont les mêmes pour tous, peu importe s’il s’agit d’une personnalité issue d’un groupe marginalisé ou pas. Avec les nouveaux travaux qui portent sur des groupes marginalisés, espérons que Wikipédia deviendra une encyclopédie plus représentative du savoir.

Servanne Monjour : Wikipédia – par sa dimension numérique, contributive, ouverte – semble offrir tous les outils nécessaires pour rétablir l’équilibre. Comment expliquer que ce soit pourtant si compliqué ? Peut-on reconnaître une forme de censure ou d’autocensure ? Les articles sont-ils écrits, vérifiés et modérés de la même manière selon qu’ils relèvent d’une culture dite « féminine » et d’une culture « masculine » ? Quelles actions Art+Féminisme a-t-elle mises en place pour y remédier ?

Caroline Villemure : Art+Féminisme rend très accessible la participation à Wikipédia en offrant un environnement propice à l’apprentissage, en décortiquant les différentes règles de l’encyclopédie et en proposant une aide personnalisée aux nouvelles contributrices. Les différents regroupements Art+Féminisme ont également répertorié plusieurs lacunes sur l’encyclopédie, telles que des articles à créer ou à bonifier sur des sujets concernant les femmes et le féminisme, qui se transmettent d’événement en événement par l’intermédiaire des pages projets. Les participantes ont ainsi un point de départ afin de commencer à contribuer. Toutefois, il peut être ardu de trouver les ressources nécessaires pour combler ces lacunes, en fonction des critères d’admissibilité de Wikipédia. Ainsi, la combinaison du statut de nouvelle contributrice et des sources plus ou moins acceptées, légitimes, peuvent entraîner l’effacement automatique d’une nouvelle page créée lors des événements Art+Féminisme. J’ai vu ces situations se produire à de nombreuses reprises et il est très déstabilisant pour une nouvelle contributrice ou un nouveau contributeur, de se faire censurer de la sorte. Lors du dernier événement qui s’est déroulé à l’Université de Montréal, une contributrice avait créé un article sur la revue Françoise Stéréo qui a été supprimé quelques heures après sa publication (par un bot d’abord, ensuite confirmé par un Wikipédien). Il me semble que, lors des événements Art+Féminisme, une bienveillance de la communauté Wikipédia à l’égard des nouvelles contributrices serait de mise. La communauté pourrait par exemple commencer une discussion sur la validité de la page avec la contributrice en question et être ouverte à revoir certains critères de notoriété, qui ne s’appliquent pas nécessairement de la même façon en fonction du sujet. À cet égard, les événements Art+Féminisme devraient non seulement montrer aux contributrices comment créer des pages de qualité, mais aussi les aider à construire un argumentaire dans la section « Discussion » des pages afin d’être prêtes à défendre leurs contributions. Les nouvelles contributrices se heurtent souvent aux critères de notoriété, qui devraient être, quant à moi, assouplis en fonction du sujet de l’article. Wikipédia ne devrait pas se contenter d’une posture de relais du savoir, mais bien mettre en place une plateforme qui permette aux lacunes de l’Histoire d’être finalement exposées et diffusées. Bref, j’ai trouvé ironique qu’une femme qui crée un article sur une revue féministe lors d’un événement visant à encourager les femmes à contribuer au savoir encyclopédique prôné par Wikipédia soit réduite au silence, sans outil pour défendre son point de vue. Cela ne l’encouragera certainement pas à contribuer par la suite.

Catherine Bernier : Je dirais que Wikipédia aussi est en quelque sorte une utopie – un idéal vers lequel les citoyens doivent se diriger. Contributive, numérique et ouverte, bien sûr ; mais à la base, qui a le temps et le bagage éducatif nécessaires pour devenir un contributeur régulier sur Wikipédia ? La plateforme éditoriale est là, disponible à toutes celles et tous ceux disposant d’un ordinateur et d’un accès à Internet ; l’outil est là, mais encore faut-il avoir les moyens de contribuer, d’où les disparités dans le traitement de certains sujets.

Servanne Monjour : Des débats féministes ont-ils lieu régulièrement dans les discussions sur une notice ?

Caroline Villemure : Je crois qu’il s’agit plutôt de débats ponctuels, car un modérateur ou une modératrice est souvent invité/e à intervenir lorsqu’un débat dure trop longtemps. Parmi ceux que j’ai vus, je retiens les longs débats sur la page « Rôles de genre dans l’islam5 » où plusieurs utilisateurs et utilisatrices opposent différentes interprétions du Coran afin de soutenir leurs positions. De la même manière, plusieurs débats ont opposé les Québécois aux Français. Celui sur la nomination de l’article sur la rondelle de hockey (palet pour les Français) est mémorable6. Plusieurs contributeurs québécois y affirment ne pas se reconnaître dans la nomination « palet » et revendiquent le terme québécois « rondelle de hockey », puisque le hockey est un sport davantage pratiqué au Québec qu’en France. Ce type de débat entre francophones issus de différentes sphères culturelles porte même un nom dans la communauté Wikipédia, « Guerre Endive/Chicon7 », qui rappelle le débat qui opposa les Français aux Belges sur la nomination de l’article « Endive ».

Servanne Monjour : Pouvez-vous expliquer comment se déroule concrètement une séance d’Art+Féminisme (qui participe, quelles sont les compétences requises) ? Au terme de cinq années d’action et d’édition, quel bilan peut-on tirer de l’action menée par Art+Féminisme (à l’échelle globale, mais aussi à l’échelle du Québec) ?

Pascal Martinolli : Notre dernière édition de Art+Féminisme a commencé par quelques mots d’introduction de directrices « glam » (pour galleries, libraries, archives and museums). Elle s’est poursuivie par une courte présentation de 15 minutes sur les bonnes pratiques à avoir (se créer un compte, sourcer, documenter ses modifications, etc.). Ensuite, tout le monde a contribué avec l’aide de nombreuses bibliothécaires en soutien individuel et ponctuel pendant deux à trois heures environ.

Caroline Villemure : Il n’y a pas de compétences requises pour participer. Parfois, un/e participant/e pourra passer plusieurs heures à simplement se trouver un sujet de contribution, un/e autre à l’ouverture d’un compte et à l’élaboration de sa page d’utilisateur/utilisatrice, alors qu’un contributeur ou une contributrice plus expérimenté/e créera déjà plusieurs articles. La formule d’Art+Féminisme est conçue pour s’adapter aux différents niveaux des participants et participantes. À l’échelle du Québec, le mouvement semble prendre de plus en plus d’ampleur. Les institutions qui ont mis en place un événement Art+Féminisme tendent à reproduire l’expérience les années suivantes (UQAM) et les associations entre différentes institutions sont de plus en plus nombreuses (MAC et Artexte, UQAM et Institut de Recherches et d’Études Féministes) afin de joindre leurs différents réseaux. Bien que l’objectif des événements Art+Féminisme soit d’encourager la représentation des femmes sur Wikipédia, il me semble que cet événement a des répercussions plus larges et qu’il permet de sensibiliser plusieurs institutions aux différentes lacunes de l’encyclopédie. Plusieurs institutions ont ainsi endossé la responsabilité d’identifier ces lacunes et de participer à l’édification du savoir sur l’encyclopédie. Par exemple, d’autres événements selon le modèle des journées Art+Féminisme ont été organisés pour combler les lacunes autour des communautés LGBT (Bibliothèque de McGill8) et autochtones9. Le CRILCQ de l’Université de Montréal10 et la Cinémathèque québécoise11 ont aussi chacun mis en place des journées contributives afin de bonifier les articles sur le Québec. Le modèle Art+Féminisme a donc pu être réutilisé par d’autres institutions dans une volonté de combler les lacunes propres à chaque discipline.

Servanne Monjour : La caractéristique de Wikipédia est de favoriser la contribution collective – cet entretien à plusieurs voix en est la preuve. Vous pensez-vous comme un « collectif » ?

Marie-Ève Ménard : Pendant les quelques heures que dure l’événement, oui. J’espère surtout qu’on éveille chez les nouvelles contributrices et les nouveaux contributeurs l’envie d’améliorer ou de créer les pages sur les sujets qui leur tiennent à cœur. Beaucoup de travail de qualité reste à faire.

Catherine Bernier : Je n’y ai pas pensé de manière « consciente », mais oui, je crois que nous formons un collectif de Wikipédiens qui cherchent à démocratiser le plus possible la production et la diffusion des connaissances. Ce collectif de bibliothécaires, d’étudiants et de (quelques) professeurs wikipédiens s’élargit d’année en année.

Caroline Villemure : Pour ma part, je ne nous considère pas comme un collectif, mais je valorise les partenariats que nous avons créés à travers l’organisation de la journée contributive Art+Féminisme. Dans les universités, où tout a tendance à être segmenté, ces liens peuvent parfois être difficiles à concrétiser. Je crois donc que Wikipédia est la plateforme idéale pour décloisonner les disciplines et rassembler les chercheuses et chercheurs autour de projets communs.

Servanne Monjour : Peut-on dire qu’une nouvelle histoire de l’art, des sciences et des idées se dessine sur Wikipédia grâce à ces contributions collectives (venant notamment de jeunes chercheurs et chercheuses) ? Si c’est le cas, quelles sont les conséquences épistémologiques ?

Caroline Villemure : Wikipédia accorde une plus grande place aux savoirs populaires ainsi qu’aux savoirs spécialisés par rapport aux encyclopédies traditionnelles. Toutefois, il me semble qu’il y a une limite à la possibilité de cette « nouvelle histoire de l’art, des sciences et des idées » puisque les critères de notoriété de Wikipédia reconduisent plusieurs lacunes présentes dans l’Histoire.

Marie-Ève Ménard : Il est certain que plusieurs contributions Wikipédia ne trouveraient pas leur place dans un ouvrage papier (ou même électronique) publié par une maison d’édition et destiné au grand public, car elles seraient trop spécialisées. Et un ouvrage commercial spécialisé sur ces sujets serait probablement refusé par une maison d’édition puisque le nombre de ventes potentielles serait très bas. Wikipédia permet donc non seulement à ces sujets d’exister et de ne pas tomber dans l’oubli, mais de les rapprocher d’un public plus large, à condition qu’on les cherche ou qu’on tombe dessus par hasard. La citation des sources dans les contributions Wikipédia permet aussi de mettre en valeur la recherche universitaire qui se trouve dans les ouvrages et articles papier et électroniques ainsi que dans les nombreux mémoires et thèses en libre accès. Une belle vitrine pour les chercheuses et chercheurs, jeunes ou confirmé(e)s ! Il faut aussi mentionner que la recherche dans les contributions Wikipédia de qualité permet parfois aux bibliothécaires ainsi qu’aux chercheuses et chercheurs de tomber sur des pépites : un lien vers des archives numérisées ou vers l’édition critique de tel ouvrage en libre accès, une référence encore inconnue, etc. Sans compter le simple passage d’une langue à une autre d’un même article Wikipédia, qui permet de traduire efficacement certains concepts. Il faut toutefois avoir l’œil critique ouvert et contre-vérifier certaines informations ou traductions, mais c’est aussi le cas pour le contenu diffusé de manière traditionnelle par une maison d’édition.

Catherine Bernier : C’est un peu tôt à dire compte tenu de l’histoire somme toute très récente de Wikipédia. C’est une entreprise collaborative, mais elle demeure une encyclopédie : son objectif n’est pas de créer de nouvelles connaissances (ce qui est du ressort des universités et des centres de recherche), mais bien de faire un état le plus juste et objectif possible des connaissances actuelles sur tous les sujets donnés, d’où l’importance capitale des citations et des références bibliographiques. C’est plutôt là, dans le bassin de références utilisées dans Wikipédia, que je vois une nouvelle forme d’épistémologie qui se dessine (l’épistémologie des sources ?) : en permettant à quiconque d’ajouter des références bibliographiques (scientifiques, sinon de qualité) et d’utiliser des sources parfois occultées dans l’édition de référence plus « traditionnelle », on donne une seconde vie (publique) à des écrits autrefois réservés à une élite – produits et lus par les élites intellectuelles. En ce sens, je pense que Wikipédia permet à la connaissance (surtout celle des sources) de sortir de la tour d’ivoire universitaire. Inversement, il est intéressant de constater que la culture populaire semble voyager plus facilement vers les élites intellectuelles depuis l’arrivée de Wikipédia dans nos vies (et celle de Google, sans qui Wikipédia ne serait pas aussi populaire).

Servanne Monjour : Pouvez-vous dire enfin ce que le projet représente pour vous – y a-t-il en particulier une réalisation dont vous êtes fiers – ou un projet encore inachevé qui vous tient à cœur ?

Catherine Bernier : Wikipédia représente pour moi, et pour beaucoup d’autres bibliothécaires, l’outil pédagogique idéal pour former les étudiants aux compétences informationnelles nécessaires aujourd’hui dans la société. En fait, il suffit de passer rapidement en revue les fondements du Référentiel des compétences informationnelles en enseignement supérieur12 pour comprendre que la participation à Wikipédia permet aux éditeurs et éditrices wikipédien(ne)s de se familiariser avec toutes ces compétences et de comprendre comment l’information est produite et évaluée, comment s’établissent différents types d’autorité, et « comment et pourquoi certains individus et certains groupes d’individus peuvent être sous-représentés ou systématiquement marginalisés à l’intérieur des systèmes de production de l’information13 ». Je suis fière de faire partie, tout simplement, de celles et ceux qui mettent sur pied des ateliers collaboratifs wikipédiens au sein de l’université, en partenariat avec des professeur(e)s, des étudiant(e)s et des responsables de groupes de recherche. Et je suis fière surtout de constater que de plus en plus de bibliothécaires embrassent le projet de Wikipédia après de longues années pendant lesquelles on avait tendance à le discréditer.

Caroline Villemure : Lors de l’événement Art+Fémininsme, il était très gratifiant de voir de nouveaux contributeurs et de nouvelles contributrices faire leur première contribution sur un sujet de leur choix. Je suis également fière des partenariats que nous avons pu établir avec les bibliothèques de l’UdeM, l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information et la Chaire de recherche du Canada en écritures numériques. Grâce aux liens avec ces départements et centres de recherche, nous avons pu bénéficier de leur soutien et de leurs réseaux lors de la journée contributive Art+Québec organisée au CRILCQ. Le CRILCQ espère ainsi se construire une expertise dans ce type d’événement et arrimer des journées contributives à ses différents projets existants : il permettra ainsi de faire exister davantage les recherches de ses membres sur Wikipédia.

Marie-Ève Ménard : N’oublions pas qu’il reste encore beaucoup à faire : les pages sur les artistes femmes ne sont pour la plupart pas très riches en informations et celles sur les historiennes d’art affiliées aux différentes institutions de recherche ou au monde muséal sont trop peu nombreuses.

Pascal Martinolli : Wikipédia est un objet très curieux : créé par un entrepreneur libertarien, il repose sur une collaboration collective et universelle, avec des modèles d’édition changeants, mais ouverts, qui résiste avec surprise plutôt bien en cette époque de fake news, et enfin qui montre un bel exemple de bien commun qui n’existait pas il y a peu et qui est désormais incontournable.


Pour citer cette page

Servanne Monjour, « Art+féminisme : lutter contre les inégalités de genre dans la construction du savoir contemporain »,  MuseMedusa, no 6, 2018, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_6/monjour-entretien/> (Page consultée le 08 December 2022).