Les gonflements

Cassie Bérard

Cassie Bérard est professeure de théorie et de création littéraires au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal et chercheure à FIGURA. Elle est l’auteure de deux romans, D’autres fantômes (Druide, 2014) et Qu’il est bon de se noyer (Druide, 2016), et de plusieurs fictions brèves. Elle s’intéresse, dans ses recherches et dans l’écriture, aux artifices de la fiction, et plus particulièrement aux narrations problématiques, puis à l’expérience du soupçon qu’elles entretiennent.


J’aurais pu non seulement défendre l’idée d’une pluralité de mondes possibles, mais aussi celle d’une pluralité de mondes impossibles dont on ne peut véritablement parler qu’en se contredisant.

David Lewis, De la pluralité des mondes1

Je ne sais pas. C’est comme si je n’avais pas vraiment dit tout ce que j’avais à dire. Comme si je retenais de la matière, que je l’emmagasinais, que je la gardais pour plus tard.

Les tissus se gonflent et il devient difficile de marcher. Membres ankylosés. Puis la médecine conseille de bouger pour réactiver la circulation sanguine, même si on perd du sang tous les mois ; le sang coule et se régénère, on a l’impression que rien ne circule mieux que le sang quand on laisse choir son anémie dans le couloir. J’avance maintenant, par réflexe, en posant les mains sur les murs. Je sais que je laisse partout des empreintes, mais n’est-ce pas précisément ce que je recherche – et pour cela que j’écris ?

Arrêtez de faire du surplace. Mais je n’ai jamais été aussi active. La preuve, j’accumule les allers-retours du passé au présent. Je ne cesse de voyager d’un pronom à un autre. Je travaille avec des idées que je récolte dans une variété de champs théoriques. Cela gonfle en vous, cela bouge, mais vous êtes immobile. Retenue.

Il y a quelque chose qui m’échappe dans la contradiction, et Derrida n’a pas tort de l’appeler nostalgie. Je me suis effondrée dans les douches de l’école à douze ans parce que j’avais préféré ne pas me nourrir et je n’avais pas encore compris que tout – je parle de survivre, s’en sortir, persister (être femme) – tenait à la place que l’on cède à la création.

Pubère, je n’ai pas osé monter dans la montgolfière, j’avais peur que le vent s’engouffre dans son ventre et que sa mécanique déraille. Je me suis imaginé le ballon virevoltant dans les airs, emporté, et s’écrasant sur le sol.

Justement, le ballon. Elle l’a botté, je l’ai reçu au visage. Ce sentiment d’absence à soi, quand le ballon n’est plus dans son visage, mais qu’on en éprouve encore la gifle. Pour vaincre le vertige, il faut accepter de freiner son élan.

À douze ans, j’ai eu un épisode de rétention d’eau. Dans l’aine. Entre la jambe, qui me servait à l’attaque au soccer, et le sexe, qui venait de m’apprendre, le mois d’avant, que j’étais devenue une femme. De l’eau là, dans le creux, la vallée du bas du corps. Incapable temporairement de me mouvoir. Échouée sur le divan. Imprécise. Mon père a essayé de me soulever, j’entends encore mon cri. J’ai trente ans et j’entends le cri de mes douze ans, c’est particulier. Ça ne veut pas dire que je vais revenir en enfance. Mais c’est juste qu’on s’attache à ces petites choses-là, nos cris aigus. Ils exprimaient la douleur vivante, et on peut les reprendre ensuite, longtemps après sa mort, et leur faire dire des paroles d’outre-tombe. La douleur est sourde dorénavant, mais pas muette. La douleur, même si elle disparait, aura toujours besoin de s’écrire.

Le cri aigu dans mon oreille. Je pense que c’est un avertissement lancé d’un temps vers l’autre. Quand tu m’entendras dans quelques années, tu comprendras pourquoi j’ai arrêté de bouger. Je voulais fixer ma jambe à mon sexe avec de l’eau. Je voulais qu’il me soit possible de courir, désirer et me noyer en même temps. Je voulais prendre la mesure des futurs bouleversements et de tous ceux qui n’adviendront jamais. L’ambulance est venue me cueillir. L’hôpital m’a fait une ponction. On a drainé l’eau de ma vallée du bas du corps. Après, toutes les années après, ça allait demander des soins. Mais voilà mon problème : le remède, je le garde pour la terre inondée de quelqu’un qui n’existe pas.

Je ne suis pas en train de me guérir, je soigne un être de fiction.

C’est drôle. Il n’y a pas si longtemps, j’ai compris que je n’allais plus être une femme. Je ne m’étais jamais posé la question, est-ce qu’on arrête d’être, un jour ou l’autre, une femme. Et puis, à un moment donné, devant les fermetures, les solitudes, les sécheresses, ça m’a frappée. Il y a des possibles, au fur et à mesure, qui deviennent impossibles.

Je n’apprendrai jamais le ski. Je ne serai pas championne de soccer. Je ne réussirai jamais quatre buts dans la même partie ; ça se sera arrêté à trois. Je me fixerai des buts que je n’atteindrai pas. Impossible que j’obtienne un diplôme en mathématiques. Je ne viendrai pas à bout de la complexité de la théorie des nœuds. Je ne serai pas scout, pas jeannette, je ne me prénommerai ni Viviane ni Juliette, ni Jacinthe ou Judith, ni Pénélope ; elles resteront mes personnages. Des femmes détruites. Je ne m’expliquerai pas les noyades de tous mes textes. Tous les enfants qui disparaissent. L’enfance ne me retrouvera pas. Je ne rajeunirai pas, n’exagérerai pas, n’ambitionnerai pas. Elle et moi ne nous rencontrerons jamais. Elle se trouve sur une ligne du temps exténuée. Je n’aurai plus d’enfant. Je n’en ai pas demandé, mais il y a quelque chose dans mettre un terme avant le commencement, quelque chose de dysfonctionnel qui ressemble au désastre. Je ne tomberai plus dans les escaliers, je prends mes précautions. Je ne tomberai plus de l’arbre, ne tomberai plus dans le vide, en amour, sur la tête, à genoux, du plafond, dans un trou, sur le cul, en morceaux. Goutte à goutte, comme les feuilles, par la fenêtre, je ne tomberai plus à plat ventre. Dans la rivière. Alors, au moins, ça signifie que nous aurons les pieds au sec.

« La manière d’être des choses, à son plus haut degré d’inclusivité, c’est la manière d’être de ce monde tout entier », écrit David Lewis. « Mais les choses auraient pu être différentes d’une multitude de manières2. »

S’il fallait se demander ce que veut la fiction. Se demander, la fiction, que permet la fiction, peut-elle être ailleurs et ici en même temps. Est-ce que nous sommes, ensevelis sous elle, à peine la moitié de nous-même ? Est-ce que ce qui nous surprend dans la fiction nous indiffère en dehors d’elle ? Est-ce que ce qui me secoue là-bas finit de m’étouffer ici ? Est-ce que le cri que j’invente est celui que je retiens ? Et si le bruit là-bas était le double de mon silence.

Est-ce que je continue de me remplir tandis que l’on m’évide ?

Je vais insister pour entretenir dans le secret ce que je dirais tout haut si mes fictions ne faisaient pas partie du cri perdu dans la vallée. Ça vient du désir de sauver ce qui n’aura pas lieu.

« J’aurais vraiment pu ne pas exister – ni moi, ni mes contreparties. Il aurait pu n’y avoir jamais personne3. » Mais je suis là, et je regarde en arrière continuellement avec l’espoir qu’elle apparaisse, que je puisse la serrer contre moi.

Elle a frappé sur la porte de la cabine. D’abord je n’ai pas répondu, puis elle a redoublé d’efforts. Quand elle est entrée enfin, j’avais la tête appuyée sur la céramique, les vêtements imbibés. Les paupières gonflées de larmes que la douche allait rendre incertaines. Elle a dit relâchez votre ventre, elle a dit arrêtez de tout retenir, elle a dit il faut écrire. Mangez, sinon votre corps apprendra à refuser.

Il refusera les enfants.

Je voudrais redevenir l’enfant que j’ai maltraitée. Les punitions. Les fois où je l’ai privée de nourriture pour qu’elle ait honte de sa laideur, les fois où je lui ai fait comprendre qu’elle n’était pas assez. Pas assez pleine, pas assez comble.

Ensuite j’ai drainé l’eau de l’aine. Dans quelques mois, vous pourrez marcher, courir. D’abord, avancez lentement. Ne précipitez pas les mouvements, soyez attentive au rythme de l’écriture. Restez immobile. Évitez de gonfler les fictions.

J’ai l’impression qu’elle n’existe que parce que je l’ai créée, mais elle existe quand même, au-delà de mon récit, comme si ce récit était insuffisant pour la fixer, ne pouvait pas au moins mettre à l’écart le réel, que ce réel allait, quoi qu’il en soit, revenir frapper à la porte et demander qu’on cotise pour son voyage.

Une promenade en montgolfière. Quel âge as-tu ? Douze ans.

« Il y a tant et tant de manières dont un monde pourrait être, et l’une de ces nombreuses manières est la manière dont ce monde est4. »

Il aurait fallu se taire ou, à défaut, se satisfaire d’un chuchotement. Inspirez, expirez. Relâchez l’air. Bientôt, nous verrons apparaître la tête, et nous entendrons ses cris. Les premiers mots. Et déjà, elle marchera.


Pour citer cette page

Cassie Bérard, « Les gonflements »,  MuseMedusa, no 6, 2018, <https://archives.musemedusa.com:443/dossier_6/berard/> (Page consultée le 03 December 2022).


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